‹ Les marins français [microforme] (volume 2)Chapitre 6 sur 60 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

nous les tenons pour morts, » les révoltés répondent durement :

— Ne nous en parlez plus, nous n'en ferons rien; car nous en avons besoin pour nous retraire avec Bertin en la nef 7ranchemarre.

Ce ne fut pas tout : Berneval, survenu peu après avec trente hommes du navire, eut la làcheté de livrer aux Espagnols plusieurs femmes françaises qui se trouvaient au fort. Puis, après avoir fait charger les deux barques de tout ce qu’il trouvait à sa convenance dans le fort, vivres, munitions, artillerie, ete., en détruisant, ce qu’il ne pouvait emporter, ilregagna avec ses hommes et son butin la nef 7ranchemarre.

L'infâme cependant, par un autre calcul, craignant qu’à son retour en Espagne, ses complices ne devinssent ses accusateurs, fit tant près du patron de la nef que « les compagnons qui étaient de sa bande furent mis à terre » pendant que lui s’éloignait avec le butin. Ces malheureux, désespérés et effrayés, supplièrent les chapelains restés au fort d'intercéder pour eux auprès de Gadifer. Mais quelques-uns, les plus coupables probable: ment, doutant du pardon, sans attendre la réponse, se jetèrent dans un bastel et firent force de rames afin de gagner la côte d'Afrique. Mais ils se brisèrent au moment d'aborder contre un écueil; deux d’entre eux furent noyés et les autres, tombés aux mains des Maures, finirent leur vie dans un dur esclavage. Ainsi fut punie leur perfidie.

Quant à Berneval, à peine le navire fut arrivé à Cadix, qu'il se vit dénoncé par Courtille, trompette de Gadifer, «lequel incontinent fit prendre Bertin et tous ses com-

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pagnons ! et fit faire le procès contre eux et par mains de justice les fit enchainer et mettre ès prisons du roi en Cadix et fit savoir tout le fait à M. de Bethencourt qui se trouvait lors à Séville. »

Les prétentions de Gadifer.

De Bethencourt en effet se trouvait en Espagne; car, lors de son arrivée en France, la voyant plus que jamais en proie à l'anarchie et déchirée par les factions, il perdit tout aussitôt l'espoir d'obtenir les secours en hommes et en argent dont il avait besoin pourtant dans le plus bref délai et jugea plus sûr et plus prompt de s’adresser au roi de Castille qui avait ou prétendait un droit de souveraineté sur les iles. Très-bien accueilli à la cour par le prince auquel il fit hommage de sa conquête, il recut en échange la seigneurie, autant qu'ilétait possible, des dites iles de Canarie et aussi congé de faire battre monnaie au pays de Canare. Ce qui valait mieux, le roi, outre un cadeau de 20,000 maravédis lui fit bâiller « pour secourir ceux des îles, en attendant qu'il püt s’y rendre lui-même, une nef bien artillée et approvisionnée et si y avait bien quatre-vingts hommes de fait. »

! Il résulterait de ce passage de la Chronique que Berneval n'avait pas fait mettre à terre tous ses adhérents,

Bethencourt donna l’ordre tout aussitôt au capitaine de mettre à la voile en le chargeant pour Gadifer d’une lettre qui. se terminait par ces mots : «J'ai été moult « ébahi des grandes faussetés de Bertin de Berneval «et lui en méprendra quelle que tarde... Mon très-cher « frère et ami, il faut souffrir beaucoup de choses; ce « qui est passé il le faut oublier, en faisant toujours le « mieux qu'on pourra. »

« Gadifer fut tout joyeux de la venue de la barque et de ce qu’il lui avait écrit, mais non de ce qu'il avait fait hommage au roi de Castille. » Gadifer en bon Français, n'avait point tort.

Les secours et Le renfort arrivaient fort à propos, car la situation de Gadifer et des colons était devenue critique, par suite de l’abominable trahison de Berneval. Les gens de l’ile Lancelot, si bien disposés pour nous d’abord « très-mal contents de ce qu’ils furent ainsi pris et trahis, disaient que notre foi et notre loi n'étaient point si bonnes que nous prétendions quand nous nous trahissions l’un l’autre et que nous faisions si terribles choses l’un contre l’autre.…..et ces païens de Lancelot, tous émus contre nous, s’étrangaient fort tant qu’ils se rébellèrent et tuèrent de nos gens dont ce fut pitié et dommage. Et de là en avant commença guerre à l’encontre de ceux du pays. On prit grand foison de leurs gens et femmes et enfants, et le surplus sont en tel point qu'ils se vont tapissant par les cavernes. »

Les prisonniers pour la plupart ayant consenti à recevoir le baptème, l’ile se trouvait à peu près soumise lorsqu’arriva le bâtiment expédié par de Béthencourt. Gadifer, confiant dans ce renfort, et assuré de la prochaine

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venue de son ami, résolut d'étendre ses conquêtes sans retard «et se mit en la mer dedans la barge avec la plupart de la compagnie pour aller visiter les autres îles. » Successivement il aborda à l'île d’Eribanie, à la grande Canarie, puis à l'ile Gouère, à l’île de Fer, à l'ile des Palmes; mais, vu les dispositions des insulaires, ne se jugeant point en force pour s'établir, ilrevint à Lancelot attendre l’arrivée de Béthencourt.

Peu de temps après «Icelui arriva au port de Rubicon, à belle petite compagnie, et messire Gadifer et toute la compagnie vinrent au-devant de lui, on ne saurait dire la grande chère qu’on lui faisait. Là furent les Canariens qui s'étaient fait baptiser, qui se couchaient à terre en lui cuidant faire révérence. » Cet évènement acheva la pacification de l’ile en décidant la soumission du roi qui, plusieurs fois prisonnier, avait toujours réussi à s’échapper et à rejoindre les siens. Mais, tombé de nouveau aux mains des Français, «il fut mené en la présence de messire Gadifer et de plusieurs autres. Et adonc le dit Roi se prit à se coucher disant qu'il se tenait vaincu et se mettait à la merci de Monsieur de Bethencourt et leur dit qu’il se voulait faire baptiser et tout son hôtel dont Monsieur de Bethencourt fut bien joyeux et toute la compagnie... Monsieur de Bethencourt et Gadifer se tirèrent à part ensemble et s’entre-accollèrent et baisèrent pleurant l’un et l’autre d'être cause de mettre en la voie de salutation tant d’àmes et de personnes. »

Sublime élan d’une joie toute chrétienne! généreuses et saintes larmes que les anges du ciel durent recueillir!

«L'an mil quatre cent quatre, le vingtième jour de février, le Roi de Lancelot, païen, fut donc baptisé lui et

son ménage, et nommé par son parrain, le sire de Béthencourt, Louis, et montrait par semblant qu'il avait bon vouloir d’être bon chrétien... et à son exemple tout le pays l’un après l’autre se faisait baptiser. »

Bethencourt, tranquille désormais de ce côté, songea à réaliser ses projets de conquête qu'il ne bornait pas aux iles Canaries, mais voulait étendre jusqu'aux côtes d'Afrique et à la rivière d’or. Dans cette pensée, il se transporta au cap Boyador, sur un bateau, avec vingt hommes, s’'empara de quelques Africains et revint au fort Rubicon où, pendant longtemps encore, les circonstances contraires, surtout le manque de vivres, le condamnèrent à l’inaction. « Après la prise du Roy et que les vivres qu'ils avaient lors recouvrées fussent déperdues, ils avaient eu moult à souffrir eux qui avaient accoutumé de bien vivre. [ls ont été par l’espace d’un an sans pain et sans vin, et vécu de chair et de poisson ; etontété moult longtemps couchant à terre pleine sans draps, linges n1 langes, fors en la pauvre robe déchirée qu'ils avaient vêtue. »

Si les vivres manquaient, n'était-ce point un peu, et même beaucoup la faute des colons, qui, au lieu de compter toujours sur l’aide des naturels et sur les secours venant d'Europe, auraient dû songer à défricher, cultiver et ensemencer? Mais trop souvent on put faire ce même reproche aux Français dans les îles et continents où ils s'établirent. En général, ils répugnaient trop au métier de pionniers comme d'agriculteurs, dédaignant de déposer l’épée ou l’arquebuse pour saisir le manche de la charrue. Cette imprévoyance, fille de l’orgueil, causa la perte de plusieurs de nos premières cc.

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louies, Une cause non moins fréquente d'où résultérent des ruines et des catastrophes, fut l’indiscipline des matelots et soldats, recrutés un peu trop au hasard et par tout pays, parfois aussi les dissensions entre les chefs eux-mêmes. On a vu l’horrible trahison de Berneval. Gadifer, qui avait failli en être la victime, trop bon gentilhomme pour rien fomenter de pareil, ne put se défendre cependant de l'ambition et de la jalousie ainsi que le raconte la Chronique, au chapitre intitulé :

Comment M. de Bethencourt et Gadifer eurent parole ensemble.

Un jour advint que Messire Gadifer de la Sale était très-fort pensif tant que Monsicur de Béthencourt lui demanda ce qu'il avait et pourquoi il faisait si étrange chère, Adonc le dit Gadifer lui répondit qu'il avait été un grand espace de temps en sa compagnie, là où il avait eu de grands travaux et qu'il lui faisait bien mal d'avoir perdu sa peine et qu'il Jui büillàt une ou deux de ces îles, à cette fin qu'illes augmentàtet mit en valeur pour lui et les siens... Toutefois icelles iles n'étaient pas encore conquises et y avait beaucoup affaire à les avoir. De Bethencourt fort attristé lui dit :

« Monsieur de la Sale, mon frère et mon ami, il est bien vrai que, quand je vous trouvai à la Rochelle vous fûtes content de venir avec moi et étions fort contents l'un de l’autre sans quelques paroles. Le voyage que j'ai fait jusqu'ici fut commencé, dès mon hôtel de Granville en Normandie, et ai amené mes gens, mon navire, vivres et artillerie et tout ce que j'ai pu faire jusques à la Rochelle, là où je vous trouvai, tant qu’à la fin où je suis

venu à l’aide de Dieu, de vous et de tous les bons gentilshommes et autres bons champions de ma compagnie, Et pour vous répondre, les îles et pays que demandez ne sont pas encore conquis, ni mis là, où, si Dieu plait, ils seront; car j'espère qu'ils seront conquis et baptisés. Je vous prie qu'il ne vous ennuie poiut, car il ne m'ennuie pas d’ître avec vous; mon intention n’est point et ne peut être, que vous perdiez votre peine et que vous ne soyez rémunéré, car il vous appartient bien. Je vous prie que nous parachevions ce que nous avons si bien commencé en restant frères et amis.

— C’est très-bien dit, reprit messire Gadifer, mais il y a une chose dont je ne suis pas content, car vous avez déjà fait hommage au Roi de Castille des îles Canariennes et vous en dites du tout seigneur, et même l’a fait crier le dit Roi par la plupart de son royaume et que nul ne vienne ès dites îles sans votre congé ?

— Ilest bien vrai, répliqua Bethencourt, que j'ai fait l'hommage que vous dites et aussi que je me tiens le vrai Seigneur des Iles puisqu'il plait au Roi de Castille. Mais quand, pour vous contenter, s’il vous plaît attendre la définitive de notre affaire, je vous bâillerai et laisserai telles choses de quoi vous serez content.

— Je ne serai pas tant en ce pays, ce dit messire Gadifer, ear il faut que je m’en retourne en France, je ne veux plus ici être, »

De Bethencourt s’efforca de nouveau par de bonnes paroles, de sages raisonnements et d’affectueuses promes$es et remontrances, de calmer Gadifer ; il n’y réussit pas sans peine. Mais enfin : «les dits chevaliers pour cette heure s’apaisèrent le mieux qu’ils purent tant qu’ils

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se partirent de l'ile Lancelot et vinrent en l'ile d'Eribanie, nommée Forte-Aventure, et besognèrent très-bien comme vous orrez ci-après. »

L'ile de Forte-Aventure est douze lieues par delà du côté Nord-Est. « Le pays est garni de plaines et de montagnes et peut-on chevaucher d’un bout à l'autre et y trouve-t-on en quatre ou cinq lieues ruisseaux d’eau douce de quoi moulins pourraient moudre.... Le pays est moult garni d'autre bois qui porte lait de grande médecine en matière de baume et autres arbres de merveilleuse beauté, et sont les branches fort nombreuses et grosses comme le bras d’un homme, et quand on le coupe, tout est plein de lait qui est de merveilleuse vertu; d’autres bois y a grand planté et y croit une graine qui vaut beaucoup qu'on appelle Orsolle ; elle sert à teindre en pourpre le drap et autres choses.

«.… De villages y a grand foison. Les gens sont de grande stature, audacieux et de dur entendement et moult fermes en leur loi... Ils ne vivent que de chair et en font grande garnison sans saler, et la pendent en aulieux (hôtels) et la font sécher jusques à tant qu’elle est bien fanée et puis la mangent... Les maisons sentent très-mal pour cause des chairs qui y sont pendues.. Ils sont bien garnis de suif et le mangent aussi savoureusement comme nous faisons le pain. »

Les naturels virent de fort mauvais œil l’arrivée des étrangers, et pendant trois mois, Bethencourt eut à se défendre de leurs attaques. Lorsqu’enfin, effrayés et découragés, ils se furent retirés dans l’intérieur, Bethencourt put s'occuper de fonder un établissement et bâtit un fort nommé Riche-Roche, pendant que Gadifer, sur

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