TOME
rin, lui, né dans un bateau, élevé dans une île, bercé toujours au bruit des vagues et dont la grande mer avait été comme la nourrice. Aussi, bien avant l’âge, à peine sorti des lisières, il songeait à commencer son apprentissage. Il n’avait pas de plus grand bonheur, quand sa mère l’emmenait avec elle à Marseille et qu’il pouvait s'échapper, que de courir sur la jetée, afin d’entendre causer les matelots revenant de quelque lointain voyage, de voir, d'admirer les navires et de suivre d’un œil attentif et intelligent déjà les manœuvres.
Or, un matin, il n’y tint plus. Grâce à un bon matelot que sa mine éveillée avait intéressé, il avait pu monter sur le pont d’un navire marchand, visité par lui de la cale à la pointe du grand mât, et qui lui semblait le plus beau bâtiment du monde. D’aventure, le capitaine se trouvait sur le pont. Il l’aborde d’un air résolu en tirant son bonnet et lui offre ses services comme mousse. Le capitaine se met à rire.
— Hé! petit, luidit-il, y penses-tu ? Si jeune encore ? Tu me viens à peine à la cheville ! A peine tu sors de chez la nourrice! Attends quelques années. Bien sûr tu n’as pas la permission du papa ou de la maman ?
— Tout de même ! ils savent que je veux être matelot et ils ne m'ont jamais dit : non ! Ce métier là sans doute en vaut un autre.
— Il vaut mieux peut-être; mais ce n’est pas un métier de paresseux, et tu me parais trop mignon pour en supporter les fatigues. I1 faut attendre, prendre patience. Dans deux ou trois années, on pourra voir.
— Mais, capitaine, je vous assure, je vous promets. malgré mon air, je suis très-fort et leste.
— Tu m'as entendu, reprend le capitaine avec un accent moins paternel ; retourne près de ta mère manger la bouillabesse; je ne prends pas les enfants en sevrage.
Et il rentra dans sa cabine, laissant le bambin un peu désappointé, mais non découragé.
— Ah! vous ne voulez pas de moi, murmura-til, vous me croyez un enfant et bon à rien ! Je vous prouverai que je suis un homme!
Les matelots étant fort occupés par les derniers chargements (car le bâtiment, si le vent était favorable, devait lever l’ancre le lendemain), on prenait peu garde à lui et il put, le reste de la journée, continuer de courir et de jouer sur le pont, ou dans l’intérieur. Puis, quand vint le soir, peut-être bien d’accord avec le matelot en question, il se glissa dans le vide laissé entre plusieurs gros ballots et s’y coucha. Qui dort dine ! Sans doute parce qu’il avait soupé assez légèrement, il dormit du plus profond sommeil, comme on dort à cet àge, douze heures au moins sans s’éveiller, et quand il ouvrit les yeux, il comprit au tangage que le bâtiment avait quitté le port et mème devait être assez loin en mer. Prudemment néanmoins il se tint coi dans sa cachette, grignotant un morceau de biscuit qu’il trouva d’aventure sous sa main pour se distraire et attendant. Au bout de quelques heures, la faim ou la curiosité ayant fait qu’il se hasarda à mettre, comme on dit, le nez à l’air, il fut aperçu par un officier et conduit au capitaine qui, en le voyant, fronça le sourcil et, avec un accent sévère, lui dit :
— Petit drôle, comment te trouve-t-on ici? Pourquoi es-tu resté ?
— Hé! vous le savez bien, reprit l’enfant sans trop s’intimider, vous ne vouliez pas de moi, mais moi je veux bien de vous. Puisqu’il n’y avait pas d’autre moyen, je me suis dit : une fois à bord et le navire en route, il faudra bien que l’on me garde à moins de me jeter à l’eau et c’est ce que le capitaine bien sûr ne fera pas.
— Non, mais au premier îlot que nous rencontrerons, je te ferai mettre à terre, à moins qu’une barque de pècheur ne se trouve auparavant sur notre passage; et alors.
L'enfant commencait à perdre contenance quand l’officier et les matelots intervinrent en sa faveur et supplièrent le capitaine, qui peut-être au fond ne demandait pas mieux, de le garder; il y consentit et n’eut pas à le regretter; car le jeune Paul fit promptement un mousse excellent, zélé, intelligent, intrépide, et à qui, pendant trois années qu’il resta à bord, on n’eut guère que des éloges à donner.
Glorieux exploits.
Lorsqu'il quitta le navire du commerce, ce fut pour prendre du service comme matelot sur une des galères de Malte. On ne sait pour quel motif, peu de temps après,
lui qui semblait né marin, abandonnant son vaisseau, s’engagea comme soldat dans une compagnie qui tenait garnison au fort Saint-Elme dans l’île. Paul, ardent, aventureux, était dans toute la fougue de la première jeunesse et il avait la fierté d’un homme en qui s’éveillent de grandes espérances parce qu’il a l’instinct de sa valeur. Par malheur, son caporal, soit antipathie naturelle, soit jalousie, dès les premiers jours, l’avait vu de mauvais œil, et brutal et tracassier, il ne laissait échapper aueune occasion de le mortifier. Le jeune volontaire aurait dû se dire que, pour apprendre à commander, il faut savoir se résigner à obéir même quand le chef n’est pas ce qu'il doit être ; il lui fallait se rappeler que, comme chrétien, il devait accepter en silence une rebuffade, une parole dure, insultante, füt-elle imméritée ; que surtout il ne lui était pas permis de céder à la colère, au désir de la vengeance. Mais trop vite à bout de patience au contraire, n’écoutant que sa passion qui fait taire La voix de la conscience, il répond sur le même ton au caporal qui l’insulte, qui le frappe peut-être, et enfin il le provoque en duel. L’autre accepte, non moins coupable de son côté. Les épées sont tirées, les fers se croisent, et après qu'on a ferraillé quelque temps, Paul couche sur le carreau son adversaire qui ne se releva point.
Dans l’île de Malte, le duel était sévèrement interdit et avec raison considéré comme un crime. Paul est arrêté, conduit en prison, et tout probablement il eût payé de la vie sa désobéissance à la loi divine et humaine, s’il ne se fût trouvé dans l’île en ce moment des chevaliers marseillais qui le connaissaient et intervinrent auprès du grand maître en sa faveur, faisant valoir sa grande jeu-
nesse et les torts du caporal vis-à-vis de son subordonné. Le grand maître, cédant à leurs instances, fit grâce; de plus il permit de rompre l’engagement du jeune soldat que ses protecteurs embarquèrent comme matelot ou quartier-maître sur un brigantin armé en course. Paul se retrouvait là dans son élément et, dès la première rencontre qu’eut le navire avec un corsaire de Tunis ou d’Alger, il fit preuve d’un sang-froid, d’un courage qui lui concilièrent l’estime de l’équipage. Ce sentiment devint de l’admiration, de l’enthousiasme, alors qu’en mainte ‘autre occasion il eût montré que nul n’était plus intrépide et plus adroit, soit qu’il s’agit de s’élancer sur le pont de l’ennemi ou de lutter contre la tempête. Aussi, dans un des combats livrés aux corsaires turcs, le capitaine ayant été tué, Paul fut élu d’une voix unanime par l'équipage pour le remplacer, et de ce choix il se montra digne, implacable ennemi des musulmans auxquels son nom devint formidable et dont il poursuivait les vaisseaux jusque dans leurs ports. Jamais il ne revenait à Malte sans une nouvelle prise.
Un jour, assailli par une soudaine tempête, il vint abriter son navire près d’une île élevée ou d’une sorte de rocher appelé Mosconi, non loin de l’ancienne Lesbos. Descendu à terre, tout joyeux d’avoir trouvé ce mouillage, il reconnut que, sur la hauteur dominant la baie, se trouvait une vieille tour qu'avec quelque travaux il serait facile de faire réparer. Il fit donc dans ce but un voyage à Malte, ramena des ouvriers, et les murs relevés, les brêches fermées, il garnit les créneaux de canons avec lesquels il foudroyait les vaisseaux ennemis quand ils se risquaient trop près, Un jour du haut du C'apitan-
Paul, comme on appelait la tour, il aperçut cinq galères turques en observation, mais qui se tenaient à distance respectueuse du canon. — Mahomet a dit quelque part, pensa-t-il, puisque la montagne ne vient pas à nous, il faut aller à elle.
Et, donnant l’ordre à ses hommes de s’embarquer, il courut audacieusement avec son seul brigantin sur les galères, les attaqua et après leur avoir fait subir de cruelles avaries, les forçca à une fuite honteuse. Ce glorieux exploit, après tant d’autres, lui valut les félicitations du grand maître de l’ordre qui le recut frère servant d’armes et chevalier de grâce, et dès lors on ne l’appela plus que le chevalier Paul.
Richelieu, vers le même temps, s’occupait de réorganiser ou plutôt de créer la marine. Il fit demander Paul au grand maitre de Malte qui volontiers se fùt excusé; mais comment refuser quelque chose au tout puissant ministre. Le chevalier Paul vint donc en France; le cardinal le nomma d'emblée capitaine de vaisseau et il prit en cette qualité une part brillante à la bataille de Gatari gagnée par de Sourdis en 1638. Richelieu lui fit écrire pour le féliciter de sa conduite dans cette circonstance et l’assurer pour l’avenir de son amitié. Celle du marquis de Maillé-Brezé, neveu du cardinal, sous lequel Paul alla servir l’année suivante, lui fut bientôt acquise et il fit avec lui toutes ces glorieuses campagnes qurse terminèrent malheureusement par la bataille de Telamone où le jeune amiral, vainqueur, fut coupé en deux par un boulet (1646).
Nommé chefd’escadre quelque temps après, lechevalier futenvoyé avec une division de cinq vaisseaux et deux brü-
lots dans le golfe de Piombino avec mission d'assurer les communications postales du maréchal de la Meilleraye qui s'était établi à Porto-Longone dans l'ile d’Elbe et à Piombino sur le continent italien. Il devait surveiller en outre l'attitude et les mouvements de l’ennemi dans le port de Naples. Mais le chevalier Paul, avec l’audace de son caractère, ne s’en tint pas à une simple croisière d'observation et, comme pour braver et défier le vice-roi, d’Arcos, il vint, jusque sous le môle de la ville, capturer plusieurs vaisseaux qui s’y trouvaient à l’ancre.
D’Arcos n’en croyait pas ses yeux, et hors de lui, exaspéré, il jura de tirer au plus tôt vengeance de cette insolence, comme il la qualifiait. Par ses ordres, dix galéres, remorquant six vaisseaux, sortirent du port pour donner la chasse aux Français si ceux-ci osaient bien, ce qu’il avait peine à croire, les attendre et se mesurer contre des forces si supérieures. Mais il en fut bien autrement que le vice-roi et ses courtisans ne l’avaient pensé. Non-seulement le chevalier Paul attendit les ennemis, mais il ne profita du vent, qui eût pu favoriser sa retraite, que pour voler à leur rencontre, et, mettant le désordre dans toute la flotte, la forca à chercher un refuge dansle port. D’Arcos, plus-furieux que jamais quand il vit cette fuite honteuse, envoya l'ordre au général des galères de reprendre au plus tôt la mer, et cherchant l'ennemi, de le couler bas ou de se faire couler par lui. « Qu'il revienne vainqueur ou qu'il ne revienne pas! » ejoutait la dépêche. Du reste elle annonçait Fenvoi prochain de renforts importants.
Le lendemain les escadres se trouvèrent de nouveau
en présence, les galères remorquant les vaisseaux espagnols, amenés ainsi presque bord à bord des Français qu’ils saluèrent de toute leur artillerie et de leur mousqueterie. Le chevalier Paul répondit vigoureusement ; mais il dut se borner à échanger à distance des balles et des boulets, faute d’une brise suffisante qui favorisàt l’abordage, car il n’avait pas, lui, comme les Espagnols, des galères pour remorquer les vaisseaux. Il en fut ainsi pendant cinq jours où chaque matin le combat recommença pour durer toute la journée sans résultat décisif. Mais le sixième jour le vent se leva et le chevalier se disposait à en profiter pour s’approcher de la flotte ennemie et en finir avec elle, lorsqu'il vit paraître une nouvelle escadre de sept vaisseaux et une galère envoyés par le vice-roi pour renforcer sa flotte portée ainsi à treize vaisseaux et onze galères.
Paul, si résolu qu’il fût, comprit qu’il y aurait témérité et folie à vouloir lutter contre des forces tellement supérieures et il donna, non sans quelque regret, le signal de la retraite que les ennemis n’osèrent pas troubler.
Le chevalier se montra moins prudent quelques années après. Parti de Marseille, en avril 1650, sur le vaisseau amiral, {a Reine, il escortait quelques transports chargés de vivres etdemunitionsqu’onenvoyait à Porto-Longone, lorsque tout à coup, entre le cap Corse et l’île Capraja, il se trouva en présence de cinq vaisseaux de guerre qui lui barraient le passage. Le chevalier réunit sur le pont tout son équipage et lui dit :
— Mes enfants, aujourd'hui plus que jamais il vous faut prouver ce que vous êtes. Cinq contre un c’est beaucoup sans doute. Mais se peut-il qu’un vaisseau amiral