‹ Les marins français [microforme] (volume 2)Chapitre 52 sur 60 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

français recule devant l’ennemi. Moi vivant, je n’y consentirai jamais. Plutôt la mort que cette honte.

Les marins, dignes de leur chef, lui répondent par leurs acclamations. L’évènement prouva qu'il n’avait pas en vain compté sur leur courage, comme sur l'adresse et l’activité de ses artilleurs en particulier qui, pendant les quatre heures que dura le combat, envoyèrent plus de douze cents boulets sur les vaisseaux ennemis et y causèrent de telsravages que, désemparés presque tous et ne manœuvrant plus qu'avec une peine extrème, ils se retirèrent les premiers pendant que le chevalier faisait doubler les feux de ses fanaux, afin de bien constater que le champ de bataille lui restait.

Il semble aureste que ces audacieux défis, où l’habileté de la manœuvre comme le courage et le sang-froïid doivent suppléer au nombre, plaisaient à l’aventureux marin. Une autre fois, se trouvant sur l’Æercule de 28 canons, séparé tout à coup de son escadre, et ayant à bord le duc de Beaufort et d’autres volontaires du plus haut rang, il fait rencontre de corsaires tunisiens rejoints successivement par d’autres si bien qu’à la fin on en comptait vingt-cinq, toute une flotte contre laquelle l’Aercule se défendit un jour entier avec succès. Le chevalier cependant dont les munitions s’épuisaient et qui ne voulait pas exposer à trop de risques ses illustres volontaires, la nuit venue, s’avisa d’un ingénieux stratagème pour échapper aux ennemis qui le cernaient quoique à distance comptant recommencer le combat dès que paraîtrait le jour. Sur le mât très-élevé de sa chaloupe, il fit placer un fanal dans la direction du vent; puis l'Hercule, éteignant tous ses feux, prit une autre route,

Grande fut la stupéfaction comme le dépit des corsaires quand au matin, se préparant joyeux à recommencer le combat, dont le résultat, cette fois, ne leur semblait pas douteux, ils ne virent plus devant eux, sur la vaste mer, qu'une vieille chaloupe.… vide.

En outre de ces étonnants faits d'armes, diverses expéditions, exécutées avec autant d’habileté que de bonheur, rendirent populaire le nom du chevalier qui fut fait lieutenant-général et vice-amiral des mers du Levant, tandis que le grand maître de l’ordre de Malte récompensait les services qu’il continuait de rendre à l’ordre par le titre de chevalier de justice et le don d’une très-belle croix en diamants. En échange de ce présent, le généreux Paul envoya au grand maître un vaisseau tout armé et d’une valeur de trois à quatre cents mille livres, quelque prise sans doute. Ce n’était pas la première fois qu’il envoyait à Malte comme remerciement et bon souvenir un cadeau de ce genre.

Paul sau reste avait un cœur des plus nobles et des plus généreux, et parmi ces grands seigneurs, ces princes même dont maintenant, malgré son humble naïissance, il marchait presque l’égal, nul ne se montrait plus magnifique de sa personne. On raconte qu’à l’occasion de la majorité de Louis XIV, une brillante cavalcade eut lieu, à laquelle Paul, en ce moment à Paris, prit part et qu'il n’y fut pas le moins remarqué. Il montait, et avec beaucoup d’aisance et de gràce, un superbe cheval dont la housse en velours était rehaussée de perles et de broderies variées. Lui-mèême, portait un magnifique justeau-corps, brodé d’or et d’argent, sur lequel étincelait sa croix de Malte, et un large beaudrier orné de figurines

d’or en relief. Sa taille élevée, son profil caractéristique, que rendaient plus original la mouche et la moustache formant une sorte de croix de Malte, faisaient valoir encore son splendide costume et non moins que lui attiraient tous les regards. Le peuple sur son passage battait des mains tandis que les dames le saluaïient en agitant leurs évantails.

En 1654, à la suite d’une nouvelle expédition dans le golfe de Naples et de la prise de Castel-à-Mare, le chevalier Paul vint de nouveau à la Cour et fut présenté par le duc de Vendôme au roi qui se plut à le féliciter de ses succès et en particulier de sa récente victoire. Il fit plus; quelques années après, (1660) étant venu à Toulon, Louis rendit visite avec toute sa cour à l’amiral dans la villa qu’il habitait en dehors de la ville et s’élevant pittoresquement au milieu d’un grand jardin, vrai paradis terrestre, nlanté d’orangers et de grenadiers en pleine terre. Des biographes racontent à ce sujet que, pour la collation servie au monarque et à sa suite, Paul avait fait confire toutes les oranges de son jardin sur les arbres mêmes. Unécrivain, judicieux et consciencieux d'ordinaire, ajoute qu'il emprunte ce détail assez piquant au Voyage en Provence de Chapelle et Bachaumont. Or, dans cet ouvrage, nulle trace du fait; voici seulement ce que je trouve sur le chevalier Paul et sa cassine, comme le marin la qualifiait :

« Nous y trouvàmes, écrit Bachaumont, M. le chevalier Paul qui par sa charge, son mérite et par sa dépense est le premier et le plus considérable du pays :

C'est ce Paul dont l’expérience Gourmande la mer et le vent; Dont le bonheur et la vaillance Rendent formidable la France

À tous les peuples du Levant.

« Ces vers sont aussi magnifiques que sa mine; mais en vérité quoiqu'’elle ait quelque chose de sombre, il ne laisse pas d’être commode, doux et tout à fait honnête. Il nous régala dans sa cassine si propre et si bien entendue qu’elle semble un petit palais enchanté. »

IT

De nobles exemples.

Après une nouvelle et brillante campagne (1663) contre Les corsaires tunisiens et algériens, campagne qui se termina par la victoire de Cherchell où la flotte algérienne, presque tout entière, fut anéantie, Paul revint «n France se reposer dans sa villa pendant deux années.

En 1666, il fut chargé par Louis XIV de conduire à Lisbonne la princesse Francoise de Savoie de Nemours, future épouse du roi de Portugal. Reçu magnifiquement par ce prince etcomblé par lui d'honneurs et de cadeaux, Paul voulut lui offrir sur son bord une collation qu’Alphonse trouva si bien ordonnée et si splendide qu’en félicitant l'amiral, il se plut à ajouter que la fête était

digne de celui qui la donnait et que jamais il n’avait rien vu de mieux.

Les infirmités du chevalier, suite de ses longues et rudes campagnes, ne lui permettant plus le service actif, il fut nommé commandant du port de Toulon, poste qu’il occupa jusqu’à sa mort arrivée quelques années après.

Il s'était brouillé, on ne sait pas pour quel motif, avec l’intendant d’Infreville et peut-être les torts ou les premiers torts n'étaient pas du côté de celui-ci dont la conduite dans ces circonstances ne saurait être trop admirée. Ayant appris que le chevalier Paul par suite de ses infirmités se trouvait dans un état de santé qui donnait de sérieuses inquiétudes, et sachant qu’il ne se trouvait en ce moment auprès du malade personne dont il püt recevoir conseil, il oublie tous ses griefs, il fait taire l’amour-propre et se rend à la cassine. Paul ne laisse pas de paraître surpris à l’annonce de cette visite et il fronce le sourcil en voyant entrer l’intendant qui, d’un air ouvert et avec un accent loyal et franc, dont le vieux marin fut touché tout d’abord, lui dit :

— Excusez-moi, monsieur l’amiral, de vous déranger, mais j'ai appris que vous étiez mal portant, et il n’eût pas été d’un bon chrétien ni d’un bon Français de paraitre l’ignorer et vous garder rancune, d’autant que je puis avoir eu tort, lors de notre querelle. Mais si je vous ai offensé en quelque chose, Monsieur, je viens vous en demander pardon. Maintenant, permettez-moi de vous parler en ami, et j'ose dire que je le suis. Vous avez fait des actions qui ont rendu votre nom illustre, mais dont la gloire serait ternie si vous négligiez à cette heure les

devoirs que tout chrétien doit remplir, si vous ne vous disposiez pas à la mort par la réception des sacrements. Avec un homme comme vous et qui a vu si souvent la mort en face on peut être sincère, je crains, Monsieur, que vous soyez plus mal que vous ne pensez.

— En effet, répondit sans s'étonner le chevalier, je ne me sentais pas plus malade qu'il y a quelques mois, mais j'en dois juger mal. Vou: avez raison et je ne puis que vous savoir beaucoup de gré de votre démarche et de votre conseil. Je vous en remercie et vous en sais d'autant plus de gré que j'en avais grand besoin, car il y à longtemps déjà que je ne me suis confessé.… Envers le bon Dieu aussi j'ai des torts à réparer.

« Quant à vous, Monsieur, j'ai grand regret de ne vous avoir pas rendu toute la justice que vous méritiez ; car votre conduite prouve que vous avez toujours été mon ami. Je vous demande bien sincèrement pardon de ce que j'aurai pu dire ou faire qui vous causàt quelque chagrin; et comme marque de l'estime que j’ai pour vous et du cas que je fais de votre avis, je vais aujourd’hui même me mettre en état de remplir mes devoirs de chrétien. »

Et avant même que l’intendant ne sortit, il écrivait ou faisait écrire au père Brémond, supérieur de l’Oratoire de Toulon, pour le prier de venir le voir sans retard. Le bon père, que tout probablement l’intendant avait averti de son côté, ne fit point attendre sa visite, et il ne put qu'être réjoui, consolé, des dispositions dans lesquelles il trouva le vieux marin, heureux de pouvoir se préparer à bien mourir. Le temps ne lui manqua pas pour cela ; car il vécut encore trois mois, pendant lesquels il

édifia tous ceux qui l’entouraient par sa mâle et fervente piété. Il rendit le dernier soupir dans les bras du père Brémond, le 18 octobre 1667, à l’âge de soixantedix ans. Par son testament il instituait les pauvres ses héritiers, demandant à être enterré au milieu d’eux dans le cimetière commun. Une croix ou un monument modeste s’éleva sur la tombe, et les matelots et soldats, dont il n’était pas moins admiré qu’aimé, y gravèrent, dit-on, cette épitaphe où l’on sent le cœur, si la poésie laisse à désirer :

Passant qui vas si lentement Regarde cette sépulture,

Et considère une aventure

Digne de-ton étonnement :

Celui qui naquit pour combattre, Et qui vivait dans le combat,

Eau, feu, fer ne purent l’abattre ; Une fièvre lente l’abat.

Comment n’eût-il pas été cher à ses marins, celui qui, en toute occasion, leur donnait des preuves de sa bonté, de sa générosité? Ce guerrier si terrible dans les combats, se montrait, hors de là, d’une douceur inouïe, d’une bienveillance rare; jamais, dit-on, on ne le surprit en colère! Diraiï-je surtout chez lui une absence singulière d’orgueil, une admirable simplicité qui faisait que, bien loin de rougir jamais de son origine obscure, il se plaisait à la rappeler. Ses amis des mauvais jours, ceux qui l’avaient connu petit mousse ou simple novice, fussent-ils restés pauvres eux-mêmes, pouvaient toujours l’aborder sans crainte, sûrs d’un bienveillant

accueil. Au besoin même, s’illes voyait timides, il faisait les avances, témoin cette anecdote :

Un jour qu’il passait sur le port de Marseille avec une nombreuse et brillante escorte d'officiers et de gentilshommes, il aperçoit un matelot qui, soit crainte, soit respect, se tenait à distance. Aussitôt s’approchant, il lui dit :

-- Pourquoi donc me fuyez- vous, un Tel? Croyezvous donc que la fortune me fasse oublier mes anciens amis ?

Et lui prenant la main qu'il serra, il se tourna vers son escorte :

— Messieurs, dit-il aux officiers, voilà un de mes anciens camarades, nous avons été mousses tous deux sur le mème navire, la fortune m’a été favorable et à lui contraire ; je ne l’en estime pas moins. Souffrez que je m'entretienne un moment avec lui.

Est-il rien plus admirable que ce langage? Mais voyons la suite, car les actes répondent aux paroles. Le vice-amiral, marchant côte à côte du pauvre matelot, après quelques mots sur le passé et sur leur jeunesse à tous deux, voulut savoir ce qu’il était devenu depuis le temps qu’ils s'étaient perdus de vue. Surtout il s’informa avec une grande sollicitude de sa position présente, s’il était marié! s’il avait des enfants ! Le matelot répondit d’une manière affirmative, avec un air de tristesse qui ne put échapper au chevalier. Il devina ce que l’autre taisait par discrétion.

— Va m'attendre chez toi, lui dit-il, je ne tarderai pas à m'y rendre. Je suis bien aise de connaitre la femme et les enfants de mon vieux camarade.

Peu d’instants en effet après que le matelot fut rentré dans son logis dont le mobilier n’annonçait pas précisément l’aisance, il entendit frapper à la porte qu’il s’empressa d’ouvrir et l’amiral, seul, entra et le premier lui tendit la main.

— Allons, dit-il, en regardant autour de lui, j'avais deviné juste; tu n’es pas riche, mon ami?

— Que voulez-vous, Monseigneur, un matelot ne gagne guère, surtout quand la maladie le force à se croiser les bras. Mais c’est dur, allez, alors que la femme et les enfants comptent sur la paie pour avoir du pain.

— Je comprends, dit l’amiral ému. Maïs nous tâcherons d’y pourvoir. Prenez courage, ma pauvre femme. Tenez, voici, ajouta-t-il en lui remettant sa bourse, qui vous permettra d'attendre l'emploi que j’ai demandé pour mon vieux et excellent camarade. Il suffira, j’espère, pour vous faire vivre à l’aise et élever honnèêtement ces gentils enfants.

Et l’amiral, après avoir embrassé les bambins, sortit comblé des bénédictions de l’heureuse famille.

On ne loue pas de pareils traits, on les raconte. Mais Lacordaire a eu raison quand il a dit admirablement, lui aussi, en parlant de la bonté : « La bonté, c’est-àdire cette vertu qui ne consulte pas l’intérèêt, qui n’attend pas l’ordre du devoir, qui n’a pas besoin d’être sollicitée par l'attrait du beau, mais qui se penche d’autant plus vers un objet qu’il est plus pauvre, plus misérable, plus abandonné, plus digne de mépris... Ce n’est ni le génie, ni la gloire, nil’amour, qui mesurent l'élévation de notre àme, c’est la bonté. C’est elle qui donne à la physionomie humaine son preminr et plus invincible charme;

c’est elle qui nous rapproche les uns des autres; c’est elle qui met en communication les biens et les maux, et

qui est partout, du ciel à la terre, la grande médiatrice des êtres, »

La colère de M. le due,

Henri d’Escoubleau de Sourdis venait de succéder à son frère François, dont il avait été le coadjuteur, comme archevêque de Bordeaux, lorsqu’eut lieu, à l’occasion de ses démêlés avec le duc d'Epernon, cette scène fameuse qui fit tant de bruit alors, et dans laquelle, n’en déplaise à certains biographes peu bienveillants pour l'Eglise, le beau rôle ne fut pas pour le duc. Celui-ci, gouverneur de la Guyenne depuis le régne de Henri IIT, et gouverneur à la facon des grands vassaux d'autrefois, commandait là presque comme un suzerain pour qui l’autorité royale n’est guère que nominative. Richelieu lui-même (en 1693, il est vrai), hésitait encore à attaquer un pouvoir qui semblait si fermement enraciné et le prévoyant homme d'Etat ne jugeait pas encore le moment venu de briser la volonté inflexible de ce vieux ligueur, lorsqu'il fit nommer, non peut-être sans une arrière-pensée, Sourdis à l’archevèché de Bordeaux,

malgré l'opposition énergique du duc. Cette opposition sans doute ne put qu’affermir le cardinal dans sa résolution première; car il savait le prélat homme ferme, résolu, capable au besoin de tenir tête au vieux due et de maintenir contre lui les droits et les prérogatives de l'Eglise. La lutte, eu effet, commenca presque du jour de l'installation de l’archevèque, pour lequel d’Epernon, dans sa superbe, ne témoigna pas sans doute d'assez d’égards. Bientôt mème, jaloux de maintenir ses prétentions et emporté par l’orgueil, il fit mettre en prison des serviteurs de l’archevêque, fort maltraités et battus rudement d’abord!

Le prélat aussitôt, par un sentiment de généreuse indignation et de fierté sacerdotale qui ne lui permettait pas la réflexion, se revêt de ses habits pontificaux et sort de son palais, à pied, suivi d’un de ses suffragants et de la plus grande partie de son clergé! A la tête de ce cortége, il s’avance dans les rues, dit-on, en criant :

— À moi! mon peuple, à moi! On foule aux pieds les libertés de l'Eglise! Venez en aide à vos pasteurs.

A cette voix connue et respectée, le peuple accourt et, grossissant le cortége, s’empresse autour de l’archevêque.

D’Epernon cependant est averti. A l'instant l’irascible et impérieux vieillard monte dans son carrosse avec deux de ses principaux gentilshommes, en ordonnant à ses gardes de le suivre la mèche allumée sur le serpentin de leurs mousquets. Puis la voiture, toujours par son ordre, court à la rencontre du prélat qui se dirigeait vers la cathédrale. A peine il l’apercçoit que, sautant de son carrosse et le saisissant par le bras, il l’apostrophe avec véhémence et dans des termes fort peu

respectueux, en lui reprochant de provoquer le peuple au désordre.

— Je fais le devoir de ma charge, répond avec calme l'archevêque. Rendez la liberté à mes prêtres.

— Vous êtes un audacieux, un insolent ! répond le hautain vieillard qui, portant la main sur le prélat, jette à terre sa mitre. À cet acte suivi d’autres paroles injurieuses et de gestes plus menacants, il ajoute ce commentaire : Je ne sais à quoi tient que je ne vous laisse sur le carreau.

— Au nom du Dieu vivant et de l'Eglise je vous excommunie ! répond l’archevèque, avec quelque émotion, mais cependant avec un ferme accent.

— Tu mens, reprend le duc hors de lui et, tout frémissant d’orgueil et de colère, il lève sa canne sur le prélat. Celui-ci, dominant le premier mouvement de son indignation et plus maître de lui qu’on ne l’eût pu croire avec son caractère bouillant, il regarde le duc en face, le front serein, mais l'œil intrépide et lui dit :

— Frappe, tyran, tes coups seront autant de roses et de fleurs que tu répandras sur moi. Frappe tant que tu auras en main les armes du roi : tu as puissance sur mon corps, mais sur mon àme, mon esprit et mon cœur, tu n’en saurais prétendre; car ils me sont donnés pour conduire mon peuple.

Le prélat se fût-il exagéré son droit et son devoir, il est impossible de ne pas admirer la noble énergie de ce langage comme la dignité de son attitude, et l’on conçoit qu’ils lui conciliassent de plus en plus les sympathies de la foule. Les murmures d'approbation s’élevant de celleci rendaient plus furieux d’Epernon dont l’irritation ne

connut plus de bornes quand il entendit l’archevèque, après une pause, ajouter avec plus de force encore que la première fois et l’accent d’une autorité sûre d’ellemême :

— Encore une fois, je te déclare de la part du Dieu vivant que tu es excommunié.

D'Epernon ne se contient plus, repoussant le prélat du bout de sa canne, il la levait derechef pour le frapper résolûment cette fois, lorsque par bonheur les deux gentilshommes qui l’accompagnaient arrêtèrent son bras et s’efforcèrent de le calmer. Mais lui, d'autant plus furieux et dans le paroxisme d’une colère insensée, s’écriait d’une voix étranglée :

— Mon épée! mon épée, où est mon épée que je le tue? Mais il ajouta, sans doute par l’instinct de la conscience, dans un moment lucide : Oui, n’était votre caractère, je vous étendrais mort sur la place!

— Je n’ai d’autres armes que la croix de mon Dieu, disait de son côté l’archevèque ; elle me suffit!

Cependant dans la foule l’indignation allait croissant et les murmures improbateurs avec elle. Les gardes du duc alors, en vrais soudards, animés des sentiments de leur chef, mettant l'épée à la main, chargèrent le peuple. Le sang coula et plusieurs ecclésiastiques, sans doute parmi ceux qui se pressaient autour de l’archevèque, furent blessés.

— On assassine mes prêtres! s’écria avec l’accent de la douleur et de l’indignation l’archevèque, qui, entraîné par un des gentilshommes mèmes de la suite du duc, rentra, mais toujours avec lenteur et dignité, dans l’église métropolitaine.

Là, ayant réuni le chapitre et le clergé, il déclara s0lennellement le duc et ses gardes excommuniés 1ps0 facto. »

Le parlement de son côté, saisi de l'affaire, prit parti énergiquement pour le prélat qui ne fut pas moins approuvé par Richelieu et par le roi. D’'Epernon comprit enfin que la colère est mauvaise conseillère et il se résigna, sans doute en frémissant, à faire amende honorable à la porte de la cathédrale, à genoux devant l’archevèque, pour être relevé de l’excommunication.

Aujourd’hui, les déclamateurs à vues courtes et les soi-disant libres penseurs, s’applaudissent qu’on n’ait plus à voir de tels spectacles; mais l’homme d’esprit élevé, le véritable penseur, je ne dis pas le chrétien, en juge autrement, et ne peut qu'admirer que, dans des temps où la force brutale semblait toute puissante et s’emportait si facilement aux violences, il fût un pouvoir, pouvoir désarmé, et auquel pourtant le plus farouche guerroyeur tremblait de s'attaquer! Il était beau de voir la lance n’oser se croiser avec la croix et, à la seule menace d’une excommunication, les glaives, trop prompts d'ordinaire à se rougir de sang, rentrer dans le fourreau!

L’archevêque amiral.

Ces réflexions n’empèchent pas que l'historien, en juge impartial, puisse admettre que tous les torts ne furent pas du côté du duc et que le prélat, dans l’exercice d’un droit légitime, et dans ses justes réclamations, au début surtout, ne ménagea point assez peut-être l’humeur altière du gouverneur! On peut d’autant mieux croire à quelque vivacité de sa part, qu’il a trop prouvé d’ailleurs, et d’une facon aussi étrange qu’éclatante, son humeur belliqueuse et ses penchants guerroyants. Quoi! ne le voyons-nous pas, singulière anomalie, mais qui s'explique par l’époque! d’abord appelé par Richelieu au camp de la Rochelle pour y remplir des fonctions assez peu pastorales, comme intendant de l'artillerie ? puis, mis à la tête d’une flotte, se révélant tout à coup un véritable homme de mer, faire la guerre aux Espagnols, aux Anglais, aux Algériens, presque toujours vainqueur et en particulier dans la glorieuse affaire de Gatari (22 août 1638), dont il rendait compte lui-même à Richelieu dans ces termes qui sentent bien plus le guerrier que le prélat :

« Je ne serais pas digne de tenir la place de son Eminence, si j'avais su les ennemis si près de moi sans les combattre. Ils l’ont été par la grâce de Dieu et la valeur es capitaines qui commandent les vaisseaux du roi, de

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