TOME I
telle sorte que, de quatorze galions et trois frégates rassemblés de Dunkerque à la Corogne et de ceux qui étaient sortis du Passage chargés de trois mille hommes de pied qu'ils menaient à Saint-Sébastien, il ne reste plus ni hommes ni vaisseaux en état de pouvoir nuire au service du roi, tout ayant été brülé, à la réserve d’un qui est échoué tout percé de coups de canon et qui ne servira jamais. Pour les hommes, ce qui a pu échapper de l’eau et du feu est sans armes, sans habits et sans cœur, de sorte que vous pouvez vous assurer que vous voilà délivrés d’un secours de terre, et l’armée du roi de ce valeureux don Lopez, lequel ne devait pas s’attaquer aux armes de Sa Majesté pour couronner les grandes victoires qu’on disait qu’il avait obtenues autrefois. »
Autant et plus martial encore semble le langage qu’il tenait dans ce cartel célèbre adressé au duc de Fernandinez (1640) laissant ou faisant dire qu’il ne pouvait rencontrer la flotte française devenue comme invisible tant elle prenait soin de l’éviter :
« Monsieur, lui écrivait l’archevèque, si vous êtes allé chercher aux îles Sainte-Marguerite les dix-huit galères que j'ai l'honneur de commander, avec pareil nombre, comme toute l'Italie le publie, je m'’assure que vous aurez joie que je vienne pour vous en faciliter la rencontre. Les six vaisseaux qui les suivent ne vous doivent faire ombrage ; car on les peut tenir à distance en mer, ou les mettre en dépôt dans le port de Gènes. Que toute appréhension soit donc levée de ce côté. La générosité que vous professez et la valeur que vous avez toujours fait paraitre, et que j’honore au plus haut point, m'ont fait venir de deux cents milles d’ici pour vous donner
cette satisfaction, et vous témoigner, en ce faisant, que je suis votre très-humble et obéissant serviteur. »
A ce chevaleresque défi, Fernandinez répondit. par le silence et ne bougea du port où il abritait sa flotte sous la protection des canons du fort.
Je me borneraï à ce paragraphe touchant la carrière militaire de l’archevèque sur laquelle il ne me paraît pas utile de s’étendre davantage ; car si l’on comprend Richelieu, homme d'Etat, il est plus difficile de s’expliquer la réunion dans la même main de la crosse et de l'épée. L’archevèque, à la vérité, dans un mémoire rédigé pour répondre à certains reproches, disait pour sa justification que : « de tout temps les prélats avaient pu prendre part « à des expéditions guerrières sans toutefois tremper « leurs mains dans le sang de l'ennemi, en un mot qu'ils « avaient pu s’exposer à se faire tuer sans tuer eux- « mêmes les autres. »
L’excuse sans doute était plus spécieuse que solide puisque le pape, peu facile à convaincre, fit attendre son absolution ; enfin elle arriva et l’archevèque put retourner dans son diocèse où, l’on aime à pouvoir le dire, il ne parut plus dès lors occupé que des pacifiques devoirs de son ministère et du salut de ses ouailles. Le guerrier intrépide devint un prélat zélé et pieux, jouissant dans le clergé d’une grande considération puisqu'il fut choisi par ses confrères pour présider, de nouveau, ?’assemblée du clergé de France à Paris en 1645.11 mourut dans cette même ville ou plutôt à Auteuil où on l’avait transporté peu après son arrivée. On luifit, dans l’église des Grands- Augustins, de magnifiques funérailles et telles qu’elles convenaient pour un prélat,
Duquesne et Ruyter.
Ce marin, l’un des plus célèbres entre ceux qui illustrèrent le règne de Louis XIV, était né en 1610, à Dieppe, glorieuse de tant de vaillants capitaines. Le père de Duquesne, marin lui-même, était parvenu par son seul mérite au grade de capitaine de vaisseau, et il destina son fils, dès l’enfance, à suivre la carrière qu'il jugeait la plus digne d’un homme de cœur. Le jeune Abraham répondit pleinement aux intentions de son père, et non content des lecons d’un si excellent maître, presque adolescent encore, il parcourut les différents ports de France, pour s’instruire, par la conversation des marins et des pilotes les plus expérimentés, puis il fit sur des navires marchands plusieurs voyages de long cours afin de compléter la théorie par la pratique. Aussi le voyons-nous, dès l’âge de 25 ans, estimé comme un officier des plus distingués et appelé au commandement d'une galère, Ce vaisseau faisait partie de la flotte qui,
sous les ordres de Sourdis, cet archevêque devenu amiral et plus homme de mer peut-être qu’homme d'église, allait chasser les Espagnols des îles de Lérins dont ils s'étaient emparés. Vigoureusement attaqués, ils furent forcés de capituler. Dans le sanglant combat qui eut lieu à cette occasion, Duquesne se fit particulièrement remarquer et mérita d’être complimenté par l’amiral. Mais la satisfaction qu’il ressentit de ce succès fut troublée par la nouvelle qu’il recut bientôt après de la mort de son père tué en combattant les Espagnols. Duquesne, qui déjà ne les aimait guère, sentit redoubler sa haine contre eux. Bientôt une occasion se présenta de venger son père.
L'année suivante, 1638, la flotte francaise, toujours commandée par Scurdis, arrivait devant Fontarabie pour appuyer les efforts de l’escadre assiégeante. Bientôt parut la flotte espagnole et le combat s’engagea sur toute la ligne; la victoire longtemps indécise semblait pencher du côté de nos ennemis, lorsque Duquesne aborde le vaisseau amiral, y met le feu, et l'incendie tout aussitôt se communique à la plupart des vaisseaux espagnols dont quelques-uns seulement, tout fumants et désemparés, purent venir s’abriter dans la rade de Gatari. Dans les deux campagnes suivantes (1639-1640), non moins glorieuses pour Sourdis, Duquesne eut, plus d’une fois encore, l’occasion de se distinguer, et en particulier à l’assaut de la ville de Lavedo où, quoique blessé au visage, il fut l’un des premiers à pénétrer dans la ville.
Au commencement de l’année 1640, l’archevèque fut remplacé dans son commandement parle duc de Maillé-