TOME I
Brezé, neveu du cardinal de Richelieu. Le jeune et illustre amiral prouva, par ses talents, son courage et en particulier sa mort héroïque, qu’il était digne d’un choix qui semblait dicté seulement par la faveur. De Maillé comme Sourdis honora d’une estime particulière notre héros qu’il n'avait pas tardé à distinguer lors des divers combats livrés aux Espagnols devant Barcelone (1643), et dans lesquels Duquesne, capitaine de vaisseau, fit preuve d'autant de bravoure que de capacité.
Mais la mort de Richelieu, suivie bientôt de celle de Louis XIII, amena les troubles de la Fronde, qui ne permirent pas de continuer aveclamême énergiela guerre maritime contre les Espagnols. Duquesne, dans toute la vigueur de la jeunesse et dévoré du besoin d’activité, demanda et obtint d'aller servir en Suède dont le roi avait réclamé le secours de la France. Nommé vice-amiral de la flotte suédoise, il n’hésita pas à attaquer, devant Gothembourg, la flotte danoise, contrainte à fuir, ce qui força l’armée de terre à lever le siége. Le roi de ‘Danemarck, Christian, impatient de venger ce double échec, vint en personne à la tête de sa flotte attaquer la flotte suédoise. Un combat terrible s’engagea qui dura deux jours, Duquesne triompha par l’habileté de ses manœuvres de la résistance opiniâtre de l’ennemi; il s’'empara du vaisseau amiral avec lequel le roi lui-même aurait été pris, s’il n’eût été forcé peu auparavant par une blessure de se retirer sur un autre navire. Après divers autres combats, la médiation de la France rétablit la bonne harmonie entre les deux nations et Duquesne revint dans sa patrie. Le duc de Brezé, qui ne l’avait pas oublié, lui offrit dans sa flotte un commandement que
Duquesne fut heureux d'accepter. Mais peu après, il eut le chagrin de voir périr, au combat de Telamone, le jeune amiral (il avait vingt-sept ans à peine), coupé en deux par un boulet. Cette catastrophe affligea d'autant plus Duquesne qu’il prévit les conséquences fatales qu’elle aurait pour la marine; celle-ci ne devait pas avoir moins à souffrir des troubles de la Fronde et de la guerre civile qui, par contre-coup, achevèrent de la désorganiser.
Lors de la révolte de Bordeaux en faveur des Princes, les Espagnols envoyèrent une escadre au secours de la ville et l’on n’avait pas un navire à leur opposer. Duquesne alors, dans son généreux patriotisme, arme à ses frais une flottille avec laquelle il fait voile pour la côte de Guyenne. Mais à moitié route, il rencontre une escadre anglaise dont le commandant le somme arrogamment d’abaisser son pavillon.
— Le pavillon français, tant qu’il sera sous ma garde, répond Duquesne, ne subira point un tel affront. Que le canon en décide! Maïs la fierté anglaise pourrait bien céder à la valeur francaise.
Le canon tonne aussitôt, et après un combat meurtrier, les Anglais, malgré la supériorité du nombre, sont forcés de battre en retraite ou plutôt de fuir. Duquesne alors continue £a route et vient s’embosser dans la Gironde, ce qui ne permit pas aux Espagnols de pénétrer dans Bordeaux. Anne d'Autriche sut apprécier à sa valeur un tel service, et elle récompensa Duquesne par le grade de chef d’escadre et le don du chàteau d’Indret (1659). Peu après, la paix des Pyrénées mit fin à la guerre contre l'Espagne. Pendant les trois années qui suivirent, Du- : quesne, à part quelques expéditions contre les corsaires
barbaresques, nos seuls ennemis, s’occupa surtout, d’accord avec Colbert, de réorganiser la flotte, Aussi celle-ci se trouva-t-elle parfaitement en mesure d’entrer en lutte avec la marine de Hollande lorsque, en 1672, la France déclara la guerre à cette puissance.
Duquesne, nommé lieutenant-général des armées navales, allait avoir à combattre un ennemi digne de lui, le fameux Ruyter dont la réputation était européenne. Parti de Toulon avec vingt vaisseaux, le 17 décembre 1675, il se dirigea vers les îles Lipari où, d’après ce qu’il savait, se trouvait l’amiral hollandais. Celui-ci, interrogé var un capitaine anglaissur ce qu’il faisait dans ces parages, répondit :
— J'attends le brave Duquesne.
Duquesne ne se fit pas attendre longtemps, et les flottes se trouvèrent en présence; celle de Hollande comptait quatre navires de plus que la nôtre ; mais Duquesne ne s’en inquiéta pas, et il espéra, par l’habileté des manœuvres, secondé par le courage de ses marins, suppléer à l’infériorité du nombre. Le résultat ne trompa point ses espérances. La flotte ennemie fut battue. Un calme inattendu ne permit pas au vainqueur de tirer tout le parti possible de sa victoire, et les vaisseaux espagnols, mouillés devant Lipari, purent venir en aide aux navires hollandais dont la plupart étaient désemparés. On s’attendait à une nouvelle bataille; mais Duquesne, sachant que « Messine avait besoin d’un prompt secours, dit un historien, et voyant la difficulté qu’il y aurait à lui en porter parce que la flotte ennemie occupait l'entrée du Phare, se décida à faire le tour de la Sicile, et arriva à Messine par le sud, préférant ainsi l’occasion d’être utile
à cette ville à la satisfaction de cueillir de nouveaux lauriers. »
Il en fut récompensé, car Louis XIV lui écrivit de sa propre main pour le féliciter et le remercier. Puis, trois mois après (22 avril 1676), Duquesne se retrouva en face de son illustre adversaire à qui s'était joint don Francisco Freyre de la Cerda, amiral-général espagnol, avec une forte escadre. Les deux flottes combinées s’élevaient à vingt-neuf vaisseaux, neuf galères et quatre brülots ; la flotte française comptait trente vaisseaux et huit brülots. On voit que les forces se balancçaient à peu près égales de part et d'autre. Des deux côtés, officiers, soldats, matelots étaient animés du même courage, fiers d’avoir pour les commander les deux plus grands hommes de mer de l’époque. « L’amiral français, dit M. L. Guérin, avait confié son avant-garde au chef d’escadre d’Almeiras, son arrière-garde au chef d’escadre Gabaret, et s'était réservé pour lui-même le corps de bataille, espérant ainsi se rencontrer de nouveau bord à bord avec Ruyter. Mais, par une combinaison inattendue, l’amiral hollandais avait pris pour lui l’avant-garde, plaçant les Espagnols à son corps de bataille et le viceamiral de Haan à l’arrière-garde. » ’
Pendant que Duquesne, décu dans son espérance, cherche à joindre l’escadre espagnole qui louvoie hors de la portée du canon, comme si elle voulait éviter le combat, Ruyter avec son avant-garde tombe sur la division d’Almeiras qui soutient bravement le choc, mal gré un moment de trouble et d’indécision causés par la mort du chef d’escadre vite remplacé par Valbelle qui répond par un feu terrible à l'artillerie et à la mous-
queterie des Hollandais. Ruyter, qui voyait sa division s’éclaircir, put craindre un moment de se trouver coupé, lorsqu’enfin il fut rejoint par le corps de bataille et l’amiral d'Espagne qui semblait n’avoir manœuvré que dans ce but. Mais Duquesne l'avait suivi de près et dans le pèle-mèle de ces mouvements, Ruyter, en voulant donner aux vaisseaux placés derrière lui la facilité de le rejoindre, tomba avec la Concorde, son vaisseau amiral, en travers du Saint-Esprit, sur lequel flottait le pavillon de Duquesne.
Celui-ci salue la réalisation de cette espérance longtemps caressée d’une exclamation d’heureux présage pour les officiers et matelots qui lui répondent par leurs vivat! Puis les canons tonnent des deux côtés à la fois enveloppant les deux navires dans un nuage de plus en plus épais de fumée qu’illuminent par intervalles de rougeûtres lueurs. Les oreilles tintent au bruit assourdissant des détonations de l'artillerie et de la mousqueterie auxquelles se mêlent les cris des blessés ou le râle des mourants et le fracas des mûts qui tombent coupés par les boulets et des voiles qui se déchirent. Cependant, au dessus de cette formidable rumeur, domine toujours le bruit net et perçant du sifflet qui commande la manœuvre, et, par instants aussi, au milieu du tumulte, les braves marins savent distinguer, par l'habitude, la voix ferme de leurs amiraux qu’on pourrait voir, si la famée le permettait, calmes, intrépides, héroïques, donner leurs ordres avec le mème sang-froid que s’ils se fussent trouvés au milieu d’une fête où les canons grondent en signe de joie.
Mais tout à coup, au grand étonnement de Duquesne,
il se fait comme un silence fort inattendu à bord de la Concorde, dont le feu s’est ralenti. Les tourbillons épais de fumée forment une espèce de muraille qui sépare les deux vaisseaux et les dérobe complétement l’un à l’autre. Mais au bout de quelques moments, quand cette fuméecommence à se dissiper, du pont du Sant-L'sprit, on aperçoit la Concorde, où cependant ne se remarque aucune avarie sérieuse, qui vire de bord et s'éloigne pendant que d’autres vaisseaux hollandais s’avancent pour protéger sa retraite.
— Il faut que Ruyter soit blessé! dit l'amiral francais à ses officiers; car autrement il n’est pas homme à quitter ainsi la partie.
Duquesne ne se trompait pas; au moment où l’illustre Hollandais commandait une nouvelle et hardie manœuvre, il était tombé sur son banc de quart grièvement, mortellemet blessé. Un boulet lui avait emporté le pied droit en cassant les deux os de la jambe droite; et dans la chute ensuite La tête avait porté. Ruyter néanmoins ne s'était point évanoui, malgré sôn sang qui coulait à flots; et, placésur un matelas, pendant qu’on l’emportait, il criait encore à ses marins : Courage, mes enfants! courage !
Malgré ses terribles blessures, il survécut toute une semaine, et, paraît-il, sur le lit de douleur où il était étendu, le héros s’oubliait lui-même pour ne s'occuper que des blessés et des conséquences pour sa patrie de cette bataille devenue une défaite. « Ah! s’écriait-il par instants, faut-il que je sois ici couché et que je ne puisse rendre aucun service à l'Etat? Mais, ajoutait-il noblement, aurais-je pu faire mieux que le brave de Haan?
Si la victoire nous échappe, grâce à lui l’honneur est intact, il a sauvé tout ce qui pouvait être sauvé! »
En effet, le vice-amiral, qui avait succédé à Ruÿter dans le commandement, parvenu, non sans de grands sacrifices à dégager l’escadre espagnole et l’arrière-garde hollandaise fortement compromise, put, la nuit aidant, ramener dans le port de Syracuse ses vaisseaux, mais la plupart désemparés et trainés à la remorque des autres. Ïls en sortirent au bout de quelques jours, après avoir réparé leurs avaries et renforcé leurs équipages, et se rencontrèrent de nouveau avec les nôtres, le 2 juin, non loin de Palerme. Mais, cette fois, la défaite des flottes combinées fut un désastre pour longtemps irréparable grâce au terrible effet des brülots qui, habilement lancés, causèrent d’effroyables ravages. Douze vaisseaux hollandais et la plupart des galères espagnoles brülèrent et sautèrent, et avec eux les amiraux de Haan, don Diégo, d'Harra, don Francisco de la Cerda, Florès, sans compter les officiers et matelots. Rarement victoire fut plus complète. Duquesne, qui avait vaincu Ruyter estimé jusque-là le plus grand homme de mer de l’époque, mit le comble à sa gloire par l'hommage qu’il rendit à cette illustre mémoire.
A la suite du désastre de Palerme, les vaisseaux hollandais, sauvés des brülots ou du naufrage, avaient fui le champ de bataille, poursuivis vivement par les navires français qui ramenèrent entre autres prises une frégate dont le capitaine, le brave Kallemberg, après des efforts inouïs pour échapper, se voyant couper la retraite, avait amené son pavillon... sans combat !.. Mais sur la frégate se trouvait un précieux dépôt qu'il avait craint d'exposer
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et ne voulait pas voir englouti dans les flots supposé que le navire vint à sombrer. Ce trésor, c'était le cœur de Ruyter, renfermé dans une urne d'argent pour être rapporté en Hollande aussi bien que le corps laissé sur la C'oncorde peinte en noir et couverte tout entière de pavillons fanèbres.
Duquesne, averti de la prise, se fit conduire à bord de la frégate et descendit dans la chambre, toute tendue de noir, où reposait l’urne renfermant les glorieuses reliques. En s’inclinant devant elles, la tête découverte, il murmura :
— Voilà donc tout ce qui reste d’un grand homme!
Et pendant quelques moments il resta silencieux comme absorbé dans une grave méditation. Quand il en sortit, ce fut pour se tourner vers le capitaine Kallemberg qui l’accompagnait, et lui tendant la main, il lui dit :
— Monsieur, votre mission est trop respectable pour qu'on puisse songer à la troubler ; poursuivez en paix votre chemin.
Il lui fit donner un saui-conduit et, quand la frégate s'éloigna, elle fut saluée par toute l’artillerie du vaisseau amiral français. De tels traits n’ont pas besoin de commentaire. Du reste il méritait ces respects et ces honneurs suprêmes ce grand capitaine qui fut en mème temps un homme de bien, lui dont Louis XIV disait : « C’était un ennemi redoutable, je déplore sa mort cependant; car cet homme faisait honneur à l’humanité. »