‹ Les marins français [microforme] (volume 2)Chapitre 7 sur 60 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

un autre point de l’île, en bâtissait un second. Par malheur les dissensions recommencèrent entre les deux chefs et elles en vinrent à ce point que Gadifer envoya à son supérieur, autrefois son ami, une lettre ou plutôt une provocation, un insolent défi, car elle ne contenait que ces mots : Si vous y venez! si vous y venez ! si vous y venez!

Bethencourt lui répondit aussitôt sur le mème ton : Si vous y trouvez! si vous y trouvez] « Et furent en grosses paroles jusqu’au bout de quinze jours. »

Une expédition de Gadifer dans la grande Canarie suspendit pour un temps la querelle ; mais dès qu’il fut de retour à Lancelot, elle recommenca et l’on put craindre un moment qu’elle n’aboutit à une hostilité déclarée. Cependant tous deux, grèce aux conseils de leurs amis, des chapelains aussi sans doute, cédant à de meilleures inspirations, convinrent de s'embarquer pour se rendre en Espagne et soumettre le litige au roi de Castille, ce qu'ils exécutèrent en effet. Henri IT se prononca et avec toute justice en faveur de Bethencourt qui retourna aux Canaries, mais seul, Gadifer, outré de dépit et de colère ayant déclaré que, jamais plus, on ne le reverrait aux iles.

Les Iles fortunées.

De Bethencourt revenu à Forte-Aventure, et maintenant complètement libre dans son action, sùr que rien

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n’entraverait ses desseins, ne pensa plus qu’à consolider ses établissements et achever la conquête des diverses iles, l’ile de Fer, Gomère, Palma, Canarie. Sur chacune d'elles la Relation des bons religieux nous donne des détails curieux et plus piquants encore dans ce style qui a tant de charme dans sa naïveté originale.

« Si parlerons premièrement de l'Ile de Fer qui est l’une des plus lointaines. C’est une moult belle île et contient cinq lieues de long et cinq de large et est en manière de croissant. Et est le pays haut et assez plein, garni de grands bocages de pins et de lauriers portant mûres si longues et si grosses que merveilles, et sont les terres bonnes pour labourer, pour blé, pour vinset pour toutes autres choses... Et y sont faucons, éperviers, alouettes et cailles à grand planté... Les eaux y sont bonnes et y a grand planté de bêtes, c’est à savoir pourceaux, chèvres, brebis, et des lézards grands comme un chat, maïs ils ne font nul mal et si sont bien hideux à regarder. Les habitants d’illec sont moult belles gens, hommes et femmes, et portent les hommes grandes lances qui ne sont point ferrées. Et au plus haut du pays sont arbres qui toujours dégouttent eau et claire qui choïit en fosse creusée au pied des arbres, la meilleure pour boire que l’on saurait trouver. Et est icelle eau de telle condition que, quand on a tant mangé qu’on u’en peut plus et on boit d’icelle eau, avant qu’il soit une heure la viande est toute digérée tant qu’on a aussi grande volonté de manger qu’on avait auparavant qu’on eut mazgé. »

Voilà une eau que les Romains de la décadence auraient été fort heureux de connaître et avec laquelle

maint commercant serait assuré de faire une jolie fortune si l’on pouvait la mettre en bouteilles et la transporter à Londres, Paris ou Vienne sans qu’elle perdit rien de sa vertu merveilleuse,

« L'ile de Palme est très-haute et très-forte, garnie de grands bocages de diverses conditions, comme de pins et de dragonniers portant sang de dragon et d’autres arbres portant lait de grande médecine et de fruitages de diverses manières, et y court bonnes rivières parmi, et y sont les terres bonnes pour tous labourages et bien garnies d'herbes... Les habitans sont belles gens et ne vivent que de chair et est le plus délectable pays que nous ayons trouvé ès iles de par decà. »

«L'ile de Gomère est très-forte, ile en manière de trèfe, et est garnie de dragonniers et d’autres bois assez et de bétail menu, et de moult d’autres choses étranges qui seraient longues à raconter. Il est habité de grand peuple qui parle le plus étrange langage de tous les autres pays de par decà; et parlent des basses lèvres ainsi que fussent sans langue. Et, dit-on, qu’un grand prince pour aucun méfait, les fit là mettre en exil et leur fit tailler leurs langues, et, selon la manière de leur parler, on le pourrait croire. »

«L'ile d'Enfer, qui se dit Tonerfils (Ténériffe) est en manière d’une herche (herse) presque aussi grande que la grande Canarieet contient environ dix-huitlieues de long et dix de large, et en tout le meilleur, a une grande montagne la plus haute qui soit en toutes les îles et s'étend la patte de la montagne de tous côtés par la plus grande partie de l'ile; et sont les barricaves garnis de grands bocages et de belles fontaines courantes... Le pays est

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moult bon pour tout labourage et moult grand peuple y habite qui sont Les plus hardis de tous les autres peuples qui habitent ès iles. »

« La grande Canarie contient vingt lieues de long et douze de large et est la plus renommée de toutes les autres îles et y sont les montagnes grandes et merveilleuses du côté du Midi et devers Le Nord assez plein pays et bon pour le labourage. C’est un pays garni de grands bocages de pins et sapins, de dragonniers, d’oliviers, de figuiers, de palmiers, portant dattes et de moult arbres. Les gens qui y habitent sont fort grand peuple et se disent gentilshommes sans ceux d’autres conditions... La plus grande partie d’eux portent devises entaillées sur leur chair de diverses manières, chacun selon sa plaisance, ct portent les cheveux liés par derrière en manière de tresse. Ils sont belles gens, bien formés et leurs femmes sont bien belles; affublés de peaux pour couvrir leur nudité; ils sont bien garnis de bêtes, pourceaux, chèvres et brebis, et de chiens sauvages qui semblent loups. Il ne faut point de dire que ce ne soit une fort bonne ile, pleine de tous biens; et y viennent les blés deux fois l’an sans y faire nul amendement, et si ne saurait-on trop malaisement labourer la terre qu’il n’y vienne plus de bien qu’on ne saurait dire. »

Nous trouvons dans Plutarque une description des les fortunées qu’il nous semble intéressant et curieux de mettre en regard de la première narration. Elle prouve que les anciens avaient connu ces îles, oubliées ensuite et délaissées pendant de longs siècles :

«Il y pleut bien peu souvent une pluie douce, mais ordinairement y souffle un doux et gracieux vent, qui

apporte une rosée laquelle attrempe tellement la terre qu'elle en est grasse et fertile, non-seulement pour pouvoir produire tout ce qu’on y voudrait planter et semer, mais aussi en produit d’elle-mème, sans œuvre ni main d'homme, tant et de si bon fruit, qu'il suffit à nourrir le peuple y habitant, oisif, sans qu’il ait besoin de se donner peine ou souci de rien. L’air y est doux et serein sans jamais offenser les corps, pour ce que les saisons de l'an y sont fort tempérées, et que les mutations des qualités de l’air n’y sont jamais excessives, à cause que les vents qui y soufflent devers la terre du côté decà, comme sont les vents de la Tramontaine et du Levant, quand ils viennent à sortir hors du rond de la terre habitable sont jà lassés pour la longueur de leur cours, et puis s’allant espandre en un espace infini d'air et de mer, ils ont déjà perdu toute leur force avant qu’ils puissent arriver là. Et les vents qui y soufflent de devers la haute mer comme sont ceux du Midi et du Ponent, y amènent bien quelquefois de la mer de petites pluies menues : maisle plus souvent ne font que rafraichir un peu l’air d’une moiteur qui nourrit doucement toutes choses, que la terre y produit tellement que jusques aux Barbares est cela passé en ferme et assurée créance que là sont les Champs- Elysées et Le séjour des âmes bienheureuses que le poète Homère a tant célébré. » (PLUTARQUE, Vie de Sertorius).

On conçoit que la possession de ce paradis tentàt le seigneur Normand, encore, d’après ce que témoigne la Relation en maint endroit, qu’il fût, ce bon chrétien, pressé surtout par le désir d'amener les idolâtres à la connaissance de la vérité.

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Un législateur chrétien.

De Bethencourt dut commencer par l’achèvement de la conquête de Forte-Aventure dont les habitants, pendant son absence, avaient repris courage et il en eut la preuve, car ils vinrent en nombre attaquer le fort de Riche-Roche imprudemment dégarni de troupes et le ruinèrent. Enhardis par ce succès, tous les jours depuis lors, sur un point ou sur un autre de l'ile, les Francais avaient à livrer des combats dans l’un desquels, au dire de la Relation, fut tué un Canarien, « géant de neuf pieds de long, nonobstant que Monsieur de Bethencourt eut expressément défendu qu’on l’accit, s’il était possible, et voulut qu’on le prit vif. » Le bon religieux rend lui-même témoignage à l’intrépidité des indigènes obstinés à défendre leur indépendance contre les conquérants qui avaient vis-à-vis d'eux tant d'avantages et en particulier celui des armes. «Il n’y avait guère de temps qu'ils nous avaient bien battus tant qu'ils nous ont renvoyés à l'hôtel les tètes sanglantes, les bras et les jambes rompus de coups de pierre ; car d’autres harnois ils n’ont point et croyez qu'ils manient et jettent une pierre beaueoup mieux que ne fait un chrétien ; il semble que ce soit un carreau d’arbalète quand ils la jettent et sont fort légères gens et courent comme lèvres. »

Cependant d'ordinaire, les Français, protégés par leurs ‘asques, cuirasses, ete., et armés de leurs lances et arquebuses, mettaient promptement en fuite les indigènes auxquels ils enlevaient leurs femmes et leurs enfants gardés comme otages. Aussi les deux chefs ou rois de l’île, convaincus qu’une plus longue résistance était impossible, et « vu la relation d’aucuns de leur part qui avaient été prisonniers et leur avaient rapporté la manière du gouvernement des chrétiens, et comme ils traitent gracieusement tous ceux qui veulent être leurs sujets » envoyèrent vers Monsieur de Bethencourt un Canarien pour lui mander « qu’ils viennent devers lui à trèves et qu'ils avaient grand désir de le voir et que leur désir et vouloir était d’être chrétiens. »

De Bethencourt, après une réponse des plus amicales faite au messager qu’il renvoya de suite accompagné d’un habitant de Lancelot, son truchement, se hàta au devant des deux rois qu’il trouva fidèlement au rendezvous indiqué et qu’il accueillit par les plus grands témoignages d'affection. Ils se firent instruire, eux et leurs familles, et furent baptisés sous les noms de Zouis et Alphonse, et leurs sujets firent de même à leur exemple. « Et de là en avant se venaient tous faire baptiser, puis les uns puis les autres, tant qu'aujourd'hui, la merci Dieu, ils sont tous chrétiens. Et le seigneur de Bethencourt a commandé qu’on leur fasse la plus grande douceur qu’on pourra. »

L'île pacifiée, de Bethencourt, qui craignait que ses forces fussent insuffisantes pour les nouvelles conquêtes qu'il méditait, résolut de retourner en Europe pour y chercher des renforts, Cette fois, ce ne fut pas vers l’Es-

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pagne, qu'il fit voile, mais vers la France et la Normandie, pressé par le désir de revoir sa femme qu'il y avait laissée comme aussi ses parents et ses amis. « Bethencourt ne trouva point sa femme à Grainville car elle était à Bethencourt ; il l’envoya quérir et, quand elle fut venue, il ne faut point demander la chère qu’ils firent ensemble ; oncques mais, Monsieur ne fit si grande chère à Madame et lui donna et apporta des nouvelletés des pais de par delà. » 456 Ses parents, son oncle en particulier, comme ses amis, ne témoignèrent pas moins de joie de sa venue, et quand il eut annoncé son projet de retourner prochainement aux iles en emmenant avec lui tous ceux qui voudraient le suivre, nombre de gentilshommes s’y offrirent et aussi beaucoup d’autres gens de «tous métiers qu'on saurait dire et deviser, » tentés par ses promesses ; car, disait-il, avec trop de vérité, « 1i1y a beaucoup de gens méchani- « ques en ce pays qui n’ont pied de terre et qui vivent à « grande peine, et, s’ils veulent venir par de là, je leur « promets que je leur ferai de tout le mieux que je pour- «rai... etquandils y seront, il ne faut point douter qu'ils «seront en bon pays pour y vivre bien à l'aise et sans « grande peine de corps, et ceux qui voudront je leur « donnerai assez de terre pour labourer, s'il leur plait. » Peu de temps après, il put donc se rembarquer à Harfleur, emmenant avec lui « huit vingt hommes de défense et foison de gens méchaniques et de labour. Etle premier de mai il prenait congé de sa femme et de ses amis. » Après une heureuse traversée, il aborda à Lancelot et à Forte-Aventure «où trompettes sonnaïient et clairons, tambourins, menestres, rebecques, buccines et tous ins- TOME 1. 3*

truments, On n'eut pas oui Dieu tonner de la mélodie qu'ils faisaient et tant que ceux d’Eribanie et de Lancerote furent tout ébahis et spécialement les Canariens, nonobstant que le dit Seigneur ne euidât point avoir amené tant d'instruments ; mais il y avait beaucoup de jeunes gens de quoi le dit Seigneur ne se guettait point qui en jouaient et avaient apporté leurs instruments avec eux. Vous eussiez vu de la nef les Canariens, femmes et enfants, qui venaient au rivage au devant de lui et disaient et criaient en leur langage :

« — Voici notre Roi venir!

« Et étaient si joyeux qu’ils saillaient et s’entreboutaient de joie et s’entr’accolaient, et parait bien clairement qu'ils avaient grande joie de sa venue... Et, quand Monseigneur fut arrivé à terre, il ne faut pas demander si tout le peuple lui fit grande chère. Les Canariens se couchaient à terre en lui cuidant faire le plus grand honneur qu'ils pouvaient, comme par une facon de dire que corps et bien étaient à lui. »

Confiant dans les renforts qu’il amenait et qui s’augmentaient des secours qu’on pouvait attendre des indigènes devenus chrétiens et, à ce qu’il semblait, très-affectionnés à celui que dans leur langue ils qualifiaient Seigneur et mème Roi, de Bethencourt n’hésita plus à reprendre ses projets de conquête. Il résolut, cette fois, de commencer par la plus importante des îles, par la grande Canarie, vers laquelle il se dirigea avec trois galères. Mais, pendant le trajet, une tempête sépara les navires ; celui de Bethencourt arriva seul au rendez-vous où il fut rejoint par l’un des deux autres. Néanmoins, à peine le débarquement opéré, des officiers et des soldats,

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sans attendre les ordres de leur chef, se lancèrent en avant pour attaquer les indigènes qu'on voyait à distance. Grâce à la supériorité des armes et à la surprise de cette soudaine agression, ilsles mirent promptement en déroute ; mais entrainés témérairement à la poursuite, ils se trouvèrent enveloppés par les indigènes qui avaient fait volteface, et chargeant avec furie Les Francais, surpris à leur tour, en tuèrent et blessèrent un grand nombre. Entre les premiersse trouvèrent malheureusement le brave Jean Courtois et Hannibal, bàtard de Gadifer.

Cet échec fut très-sensible à Bethencourt qui crut sage de ne pas continuer l’entreprise et, avec les forces restreintes dont il disposait, résolut de se borner à la conquête des îles moins importantes. Successivement done, malgré la résistance première des insulaires forcés enfin de se soumettre, il s'établit à Palma, à Gomère, à l’île de Fer, s’efforçcant, après s'être fait craindre de se faire aimer, et par son esprit de douceur, par son gouverne-" ment paternel et juste, d'amener à la vérité les idolàtres dont il avait sincèrement à cœur la félicité dans ce monde et dans l’autre. Aussi ne cessait-il de répéter aux siens : « Qu'on leur fasse La plus grande douceur qu’on pourra, les traitant comme fils et comme frères. »

C’est d’après ces idées qu’il organisa le gouvernement voulant qu'il n'y eût différence aucune entre ses sujets français et indigènes, et que bonne et loyale justice fût rendue à tous suivant les coutumes de France et de Normandie.

Toutes choses sagement réglées, de Bethencourt institua gouverneur desiles, en qualité son lieutenant, son neveu Malot de Bethencourt, qu'il avait ramené avec lui lors de son dernier voyage, Puis pressé de nouveau

du désir de revoir la France, il fit ses adieux à ses amis et à ses sujets, et il est admirable delire dans la narration des deux témoins oculaires avec quelle désolation les Capariens eux-mêmes le virent s'éloigner : « Vous auriez vu tout Le peuple crier et braire et plus encore les Canariens que ceux du pays de Normandie ; c'était pitié des pleurs et des gémissements que les unset les autres faisaient... Et si au peuple des dites îles faisait mal de son allée, encore faisait plus de mal au dit Seigneur de les laisser ; il avait le cœur si serré qu'il ne pouvait parler et ne leur pouvait dire : A Dieu! »

Bethencourt, parti sans doute avec la pensée du retour, ne revit plus les Canaries. Ayant mis à la voile de Lancelot le 15 décembre 1405, il se rendit d’abord en Espagne et de là à Rome où il obtint du pape un évèque pour les îles, chose qui lui tenait fort à cœur et qui n’avait pas peu contribué à lui faire entreprendre ce nouveau voyage. Heureux d’avoir réussi, il revint, au commencement de l’année 1406, en France où il eut la joie de retrouver en bonne santé sa femme avec laquelle il vécut de longues années encore. Après l'avoir perdue, peut-être il eut la pensée d’aller finir ses jours près de ses chers Canariens; la vieillesse et Les infirmités le retinrent.

«L'an 1425, un jour advint qu’il fut malade et voyait bien qu'il se mourait. Tantôt après, il ne fut guère qu’il ne rendit l'âme. Son frère vint ainsi qu’il se mourait et ne pouvait jà plus parler; il ne faut douter qu’il a eu aussi belle fin qu’on saurait dire : il fit son testament et a eu tous ses sacrements. »

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Le lecteur ne s'étonnera pas des développements donnés par nous à cette biographie. Il ne regrettera pas non plus nos emprunts multipliés à la Æelation de la conquête des C'anaries, le plus ancien monument, comme on l’a dit, qui nous reste des établissements que les Européens ont fait outre mer. C’est cette considération qui nous a engagé . à donner une aussi grande étendue à notre travail. L’honneur de cette priorité rend à jamais illustre le nom du sire de Bethencourt dont Bergeron a eu raison de dire :

« Il est bien certain que, dès l’an 1402, notre Bethencourt entreprit sa conquête qu’il acheva en cinq ou six ans.., ce qui sert à rabattre d'autant la vanité des Portugais et Castillans qui se vantent d’être les premiers dé. couvreurs et conquesteurs des nouvelles terres vu que nos Français les ont précédés en cela... Aussi peut-on dire que Bethencourt et les Français ont été cette étoile matinière qui par son lever a ouvert la porte à la lumière du soleil par laquelle le monde en ces derniers jours a été rempli de la vue et de la connaissance de soi-même. »

! Ce nom vient, d’après Bergeron, « d’une espèce de canne ou roseau qui croît en abondance en ces iles, et non, comme aucuns ont dit, de la quantité de chiens {canis) qui y furent trouvés. »

De fâcheux alllés,

Le nom de ce vaillant homme mériterait de passer à la postérité ne füt-ce que par sa noble conduite lors du siége de Calais, à jamais illustré par le dévouement d’Eustache de saint Pierre et de ses compagnons. Jean de Vienne, gouverneur de la ville, d’après le récit de Froissard, témoigna pour les généreux bourgeois d’une admi- ‘ablesollicitude, et il ne les remit aux mains des seigneurs anglais que les larmes aux yeux et en les priant à mains jointes d’intercéder en leur faveur *,

Le commandement d’une place de cette importance prouve qne Jean de Vienne, quoique jeune, avait su mériter la confiance du roi. Il la devait à ses qualités personnelles, à son courage intelligent, non moins qu’à l'illustration de sa famille l’une des plus anciennes de la Bourgogne. Jean de Vienne, seigneur de Roulans, Clairvaux, etc., né en 1322, fit, très-jeune encore, la guerre

l Voirlerécit développé de cetépisode dans la France héroïque, LIL.

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de Flandre où par sa bravoure comme par la maturité précoce de son jugement, il attira sur lui l'attention du roi. Quelques années après, nous le retrouvons à Calais avec le titre d'amiral qui, parait-il, se donnait alors indifféremment aux hommes de guerre, même sans qu'ils eussent navigué (27 septembre 1373). Jean de Vienne d’ailleurs prouva qu'il était digne de cet honneur.

La flotte qu’il commandait, unie à celle du roi de Castille, fit sur mer une rude guerre aux Anglais dont les navires n'osaient presque plus sortir des ports. Quand mourut Charles V qui, par les conseils de Jean de Vienne surtout, avait donné une attention particulière à notre marine, les Francais étaient maitres de la mer. L’amiral eût désiré qu’on en profitàt pour passer le détroit et transporter la guerre au cœur de l'Angleterre ; il ne se lassait pas de répéter au roi que c'était le moyen le plus sûr pour forcer ces vieux ennemis à abandonner le continent et en mème temps porter les plus rudes coups à leur puissance. Afin de montrer que la chose était possible, facile même, il arma soixante bàtiments avec lesquels il voulait faire une descente en Angleterre. Mais avant même que cette flotte eût quitté le port, de terribles bourrasques vinrent l’assaillir ; puis elle eut à repousser les agressions des Anglais qui, vaincus dans plusieurs combats et forcés à la retraite, essayèrent d’incendier la flottille, à l’aide de brülots ; l’adresse et le courage des marins français sauvèrent les navires. Enfin on put mettre à la voile; mais au milieu du détroit, une horrible tempète éclata et les pilotes, après avoir essayé vainement de lutter contre la violence des éléments conjurés, durent céder et regagner le port où, rentrés

sains et saufs, ils se plurent à reconnaitre qu'ils avaient été sauvés plutôt par une grâce de la Providence que par leur propre habileté. Le péril semblait passé puisque les navires pour la plupart se trouvaient dans le port lorsqu’une panique, qui semble inexplicable, tout à coup saisit les équipages et surtout les troupes de débarquement.

Jean de Vienne aussitôt fit mettre à terre soldats et matelots et leur dit dans un bref et énergique langage :

— Quoi done, et qu’ai-je oui dire? Vous que j'ai vussi souvent braves et intrépides, vous auriez eu peur? J'ai entendu des murmures, des cris qui semblaient arrachés par la crainte, la crainte du péril quand le péril était passé ? Qu’était ce risque d’ailleurs? Celui du naufrage et de la mer qui menacait de nous engloutir. Eh bien! qu'a donc cette mort de plus terrible que mainte autre ? Importe-t-il de mourir noyé ou percé d’un vireton, par le fer ou par l’eau ? N'est-ce pas tout un ? Mais si vous l’aimez mieux ainsi pourtant, à l: bonne heure, soyez en paix, l’occasion ne vous manquera pas. Quant à la mer et à ses tempêtes, n’en ayez souci! Comptez, avec l’aide de Dieu, sur ces habiles et courageux pilotes, sur ces robustes et hardis matelots dont les regards assurés, dont les visages riants vous disent qu’ii n’y a rien à redouter en leur compagnie et qu'avec de tels hommes on est sûr de toucher le port! Soldats, quand je suis fier de mes braves marins, voudrez-vous que j'aie à rougir de vous, qui êtes aussi mes enfants ?

On lui répondit par des acclamations qui témoignaient à la fois du repentir et d’un généreux enthousiasme dont profita Jean de Vienne pour ordonner le rembarque-

ment. La flotte fit voile pour l’Angleterre où, gràce à une brusque descente, l’amiral surprit successivement les villes de Rye, Hastings, Portsmouth, Plimouth, qu’il mit à contribution, ou plutôt au pillage selon les mœurs du temps, puis il revint en France avec un riche butin.

Lorsque en 1386, Charles VI, par les conseils de Clisson, eût résolu une grande expédition en Angleterre, nul n'applaudit d’un cœur plus joyeux que l’amiral à la pensée de cette entreprise et n’aida avec une ardeur plus infatigable aux préparatifs qui se faisaient sur une échelle gigantesque. On sait que la flotte ne comptait pas moins de quatorze cents bâtiments qui devaient porter cent soixante mille hommes, plus une ville de bois au lieu de tentes, pour les abriter aussitôt après le débarquement. Cette formidable entreprise, dont l'Angleterre avait pris si grande épouvante, échoua, comme on sait, par la làcheté du duc de Berry et la perfidie de Montfort, due de Bretagne qui fit arrêter traitreusement Clisson, chargé du commandement de l’expédition. Jean de Vienne pleura de douleur de voir lui échapper une si magnifique occasion de s’illustrer en mettant pour toujours la France à l’abri des attaques de l'Anglais. Il voulut se dédommager en prenant le commandement des troupes envoyées en Ecosse au secours du roi attaqué parles Anglais et qui avait réclamé lui-même l’appui du roi de France. Néanmoins l’accueil fait aux Français par leurs alliés ne fut rien moins qu’amical d’après ce que Froissard raconte :

« Ces nouvelles s’épandirent parmi Ecosse qu'il y avait grand’foison de gens d’armes venus en leur pays. Si commencèrent à murmurer les aucuns et à dire :

« — Quel diable les a mandés? Ne savons-nous pas bien

faire notre guerre sans eux aux Anglais ? Nous ne ferons jà bonne besogne tant comme ils soient avec nous. Qu’on leur dise qu’ils s’en revoisent (retournent) et que nous sommes gens assez en Ecosse pour parmaintenir notre guerre et que point nous ne voulons leur compagnie. Ils ne nous entendent point ni nous eux; nous ne savons parler ensemble; ils auront tantôt riflé et mangé tout ce qui est en ce pays ; ils nous feront plus de contraires, de dépits et de dommages, si nous les laissons convenir, que les Anglais ne feraient si ils étaient embattus entre nous sans ardoir. Et si les Anglais ardent nos maisons, que peut-il chaloir? Nous les aurons tantôt refaites à bon marché, nous n’y mettrons au refaire que trois jours ; mais que nous ayons quatre estaches et de laramée pour lier par dessus *.

« Ainsi disaient les Escots en Ecosse à la venue des seigneurs de France ; et n’en faisaient nul compte et les haïssaient en courage et les diffamaient en leur langage ce qu'ils pouvaient ainsi comme rudes gens et sans honneur certes qu’ils sont... et sise doutent de leurs biens perdre, car ils ont un pauvre pays ; car on n’y trouve rien : à grand’peine y recouvre-t-on du fer pour ferrer les chevaux et du cuir pour har ioiïs, selles et brides. Les choses toutes faites leur viennent par mer et quand cela leur défaut, ils n’ont nulle chose.

« Quand ces barons et chevaliers de France qui avaient appris ces beaux hôtels à trouver, ces salles parées, ces châteaux et ces bons mols lits pour reposer, se virent et

* Il est assez curieux de comparer ce langage à celui que tenaient, dans des circonstances récentes, d’autres alliés guère plus reconnaissants pour les Français que les Escots,

JEAN DE VIENNE. hh]

trouvèrent en cette pauvreté, si commencèrent à rire et à dire :

« — En quel pays nous a amenés l’amiral? Nous ne sûmes oncques que ce fut de pauvreté ni de dureté fors maintenant. Nous trouvons bien les promesses que nos seigneurs de pères et nos dames de mères, nous ont pro” mises du temps passé, disant : « Va, va, tu auras encore « en ton temps, si tu vis longuement, de durs lits et de « pauvres nuits. De tout ce sommes-nous bien apparents « de l'avoir. » Pour Dieu, délivrons-nous de faire notre rèse (expédition) et chevauchons sur Angleterre. Le longuement séjourner en Ecosse ne nous est point profitable ni honorable.

« Et tout ceremontrèrentles chevaliers à Monsieur Jean de Vienne, leur capitaine, et l’amiral les rapaisait ce qu’il pouvait et leur disait :

« Beaux seigneurs, il nous faut souffrir et attendre et «parler bellement puisque nous sommes mis en ce dan- « ger : il y a un trop grand péril à repasser; et si ne pou- « vons retourner par Angleterre. Prenons en gré ce que « vous trouvez, vous ne pouvez pas toujours être à Paris, «ni à Dijon, ni à Beaume, ni à Chàlons; il faut, qui « veut vivre en ce monde et avoir honneur, avoir du bien «et du mal. »

« Ainsi rapaisait messire Jean de Vienne les seigneurs de France et se acointait ce qu’il pouvait des barons et des chevaliers d’Ecosse; mais il en était si petit visité que rien, car ce sont gens mal acointables. Et la greigneur (plus grande) visitation et compagnie que ces seigneurs de France avaient c'était du comte Douglas et du comte Moret. Ces deux seigneurs leur faisaient

plus de soulas que tout le demeurant de l’Ecosse. »

Malgré ce mauvais vouloir de leurs alliés, sans doute jaloux, les Francais firent de glorieux exploits encore dans cette expédition. « Et seulement, dit un autre historien contemporain !, bâilla le roi d’Ecosse trois mille combattants aux Francais, lesquels délibérèrent, avec la dite compagnie, passer outre et savoir s’ils trouveraient les Anglais, et se partirent ensemble et passèrent par merveilleux déserts et tant cheminèrent qu’ils arrivèrent en Angleterre, en un pays aucunement peuplé et où y avait aucunes forteresses... et vinrent devant un château nommé Drouart que les Anglais et les Ecossais tenaient comme imprenable. Et advisa l'amiral la dite place, et lui sembla que par un endroit elle était prenable d’assaut, et en parla à ses compagnons, lesquels furent tous d’opinion qu’on l’assaillit. Les Ecossais, au contraire, disaient que ce serait folie et qu'ils la tenaient comme imprenable. L’amiral fit ses préparatoires (préparatifs), et fit sonner les trompettes à l’assaut. Et combien qu’il y eut gens de défense dedans, toutefois les Français assaillirent si rigoureusement et àprement la place qu'ils y entrèrent et la gagnèrent à la vue des Ecossais qui les regardaient sansfairesemblantd’aider aux Francais, etétaient comme statues de pierre, esbahis de la grande vaillance des Francais. Autres places y avait qu’on tenait fortes au pays; mais rien n’arrestait devant eux. Et fort doutaient (craignaient) les Ecossais qu’ils ne leur jouassent un mauvais tour et se séparèrent des Français.

«... Quand l'amiral sut la venue des Anglais et qu'ils étaient si grosse puissance, et plus dix fois qu’il u'avait de

! Juvenal des Ursine,

JEAN DE VIENNE. 57 gens, et que les Ecossais n'avaient pas intention de leur aider à combattre les Anglais, ils se retrahirent vers les marches d’Ecosse en la comté de Glas où ils furent reçus. Es dites marches furent pour aucun temps les Francais pour eux aiser et là faisait-on bonne chère. »

Froissard, probablement mieux informé que Juvenal des Ursins, dit tout au contraire que les Francais, « retournés en la marche de Haindebourch, eurent moult de disettes et de souffretés et ne trouvaient à peine rien pour leurs deniers à vivre. De vins n’avaient nuls; à grand peine pouvaient-ils avoir de la petite cervoise et du pain d'orge et d'avoine; et étaient leurs chevaux morts de faim et de froid et enfondus de pauvreté. »

Quand ils se plaignaient à leurs alliés, ceux-ci répondaient que «les Français leur avaient plus porté dommage que les Anglais. Et quand on leur demandait en quoi, ils répondaient : « En ce que, en chevauchant parmi notre pays, ils ont foulé et abattu Les blés, les orges et les avoines et qu’ils ne daignaient chevaucher les chemins. »

Sous ce prétexte, quand l’amiral et les seigneurs de France, voyant l'impossibilité d’hiverner dans un pays pareil et si fort inhospitalier, voulurent se rembarquer, il leur fut dit : « Vos gens se départiront bien quand ils voudront; mais point de ce pays ne partirez ni isterez, siseront tous satisfaits des dommages que, en cette saison, pour faire vivre votre armée, avons eus. »

Voilà d’étranges alliés. Ces exigences ee à l'amiral comme aux seigneurs de France ; « mais comme il se trouvait hors de tout confort et enclos de la mer et vit les Escots de sauvage opinion, si descendit à toute entente. Il écrivit tout son état au roi de France et au

De LES MARINS FRANCAIS.

duc de Bourgogne, qui étaient tenus de racheter l'amiral, car là l’avaientenvoyé. Sifirent tantôt finance et deniers appareillés. » Cette rançon payée, les Français purent enfin s'embarquer, « maudissant Ecosse et disaient que oncques si dur voyage ne fut... car oncques si males gens que les Escots sont, en nuls pays ne virent, ni ne trouvèrentsi faux, n1sitraitres, nide si petite connaissance. » (FROISSARD.)

Deux Croisades,

Peu après le retour en France, le roi fit choix de l’amiral pour l'envoyer comme ambassadeur auprès du roi de Castille, afin d’empècher le mariage projeté entre le fils du monarque et la fille du due de Lancastre. L’ambassadeu: du roi de France déclara nettement et sans ambages les motifs pour lesquels cette union déplaisait à son maitre. Arrivé devant le roi (de Castille) et son conseil, «il (l'amiral), qui était tout prèt, dit ainsi en beau langage et orné :

« Sire roi et vous tous ceux de son conseil, le roi de France m'envoie par devers vous pour la cause de ce qu'il lui est venu à connaissance, que vous mariez votre fils à la fille du duc de Lancastre ; et vous savez que celle partie où vous vous alliez lui est contraire et adversaire; et vient à grande merveille au roi de France et à son conseil com-

ment vous pouvez recueillir, ouir, ni entendre à nul traité du monde soit de mariage ou autre sans le su de mon très-redouté seigneur, le roi, notre sire, et son conseil... Si vous mande de par moi que vous avisiez bien de faire ou d’avoir fait, de penser ou d’avoir pensé chose aucune qui soit préjudiciable au roi ni au royaume de France : par quoi les obligations et alliances qui sont jurées et scellées du roi Henri, votre père, et des prélats, nobles et cités de ce royaume, ne soient en rien enfreintes ni corrompues ; car, s’il était su ni ouvert, vous vous seriez encouru en sentence du pape et excommunication, et peine impardonnable, et en l’indignation du roi et de tous les nobles, du royaume de France, et ne trouveriez, avec le blàme que vous encourriez et recevriez, plus grands ennemis qu'eux. C’est la parole du roi et de son conseil et laquelle par moi ils vous mandent,. »

« Quand le roi de Castille et une partie de son conseil qui là était, ajoute Froissard, eurent oui l’amiral de France ainsi parler et si vivement, ils furent tout ébahis ; et regardèrent l’un l’autre ; et n’y eut oncques homme qu relevàt le mot ni fit réponse. Toutefois un évêque, qui Là était, répondit et dit aussi :

« — Messire Jean, vous ètes nouvellement venu en ce pays; et le roi et nous vous y voyons moult volontiers que bien y soyez venu. Beau sire, le roi a bien ouï et entendu ce que vous avez ouï et parlé. Si en aurez hâtivement réponse dedans un jour ou deux, telle que vous vous en contenterez.

«— Il suffit, répondit messire Jean de Vienne qui prit congé et se retira en son hôtel. » Mais toute une grande semaine s’écoula sans que l’amiral entendit par-

ler de rien et «tant s’en mélancholia, car point ne voyait le roi qui se tenait toujours en ses chambres sans soi montrer. »

Jean de Vienne alors envoya l’un de ses chevaliers chez le membre du conseil qui avait porté la parole avec ordre de lui dire que si la réponse n’arrivait pas le jour mème ou le lendemain sans plus de retard, l'ambassadeur partirait et n’attendrait pas davantage.

La cour de Castille s’inquiéta de la menace qu’on le savait hcinme à réaliser, et bientôt après, le conseil se réunit et l’ambassadeur fut prié de s’y rendre. Là, malgré la fierté castillanne, on lui donna des explications courtoises sur le mariage trop avancé pour qu’il pût se rompre; mais on le pria de bien assurer son auguste maitre que la Castille n’en resterait pas moins, se souvenant des engagements pris par Henri de Transtamarre, la plus fidèle alliée de la France.

L’ambassadeur dut se contenter de cette espèce d’exeuse qu’il appréciait d’ailleurs à sa valeur. A son retour en France, l’amiral apprit, non sans quelque regret, qu'une trève avait suspendu la guerre avec les Anglais; mais une occasion s’offrait pour Jean de Vienne de ne pas rester oisif. Une expédition venait d'être décidée contre Tunis dont les corsaires désolaient les côtes d’Europe et en particulier ruinaïient le commerce des Génois qui avaient réclamé le secours de la France. Jean de Vienne, ainsi que beaucoup d’autres illustres seigneurs et chevaliers, voulut prendre part à cette espèce de croisade dont Jean de Bourbon, amiral de Naples, avait été nommé chef.

La flotte partit de Gènes, ayant à bord plus de qua-

torze cents chevaliers et un corps de troupes génoises : « Grand’hbeauté et grand plaisance fut à voir l’ordonnance du partement, comment ces bannières, ces penuons et ces drapeaux, armoyés bien et richement des armes des seignenrs, ventilaient au vent et resplendissaient au soleil, et de ouïr ces trompettes et ces claironceaux retentir et bondir et autres menestrels faire leur métier de pipes et de chalumelles et de nacaires tant que du son et de la voix qui en issait la mer en retentissait toute.

«…. Environ heure de basse none percurent les chrétiens les tours de la ville d'Afrique, Tunis, car les mariniers leur enseignèrent. Toutes gens en étaient réjouis et à bonne cause... Et les Sarrasins, quand ils connurent la grand’planté des galées et des vaisseaux qui approchaient, si furent tous ébahis, et dirent bien entre eux par l’apparent qu’ils voyaient que grand peuple leur venait et qu'ils auraient siége. Or, se sentaient-ils en ville si forte et si bien garnie de tours et de murs, etsi bien pourvue d'artillerie que ce les réconfortait et rendait courage hardiement et grandement. » (FROISSARD).

Néanmoins ils ne s’opposèrent point au débarquement par le conseil d’un «ancien chevalier sarrasin » qui dit aux siens, en homme instruit par une vieille expérience : «Si conseille pour le mieux que nous leur laissions prendre terre et par loisir. Ils n’ont nuls chevaux pour courir le pays et point ils n’y courront. La ville d’Afrique (Tunis) n’a garde d’eux ni de leurs assauts, car elle est forte assez et bien pourvue. L’air est chaud et serat-il encore plus chaud. Ils seront logés au soleil et nous en feuillées. Ils gàteront leur pourvéances; ils n’en au-

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