TOME
ront espoir de nulles s'ils logent ici longuement, Ils seront souvent escarmouchés et réveillés à leur dommage et non au nôtre. Ils se lasseront et faneront, car point ne les combattrons... La grande chaleur du soleil et la peine qu'ils auront d’être presque toujours en armes par la doutance de nous, les mettra légèrement en une infirmité et maladie par incident cet aventure; et ce que ils ne sont point forts ni nourris de notre air, par quoi ils mourront communément, si en serons-nous bien vengés et sans coup férir. Je n’y vois pas de ma part meilleur conseil. » Ce plan fut adopté et il en arriva précisément comme le vieux musulman l'avait annoncé : « La grande chaleur et ardeur du soleil qui descendait du ciel donnait trop grande peine et travail aux chrétiens, car les Sarrasins les tenaient toujours en doute (en crainte) de celle escarmouche; et quand les armures étaient échauffées, ils ardaient tous là dedans. Merveille fut à parler raison, que oncques nuls’en püt sauver ni issir que il ne mourût de chaleur et de l'air qui, au mois d'août, était tout échauffé et corrompu. Encore leur advint une incidence merveilleuse, Une semaine par la grande chaleur qu’il faisait et la corruption de l'air, ils vinrent et descendirent généralement tant de mouches que tout l’ost en fut changé et ne s’en pouvaient ni savaient comment garder. Et tout le jour elles multipliaient... De toutes douceurs propices à leurs complexions les Français étaient tout espains (privés), car rien ne leur venait du royaume de France, vivres ni pourvéances nouvelles. » Néanmoins le courage descroisés n’en fut pointébranlé, et bien que bon nombre d’entre eux eussent succombé par la maladie ou dans les escarmouches, #s-étaient résolus à
poursuivre le siége jusqu'à ce que la ville füt prise lorsqu'ils apprirent que les Génois, alliés peu loyaux, traitaient secrètement avec les infidèles. Ils prirent aussitôt le parti de se rembarquer : ce ne fut pas toutefois sans avoir obtenu du dey la signature d’un traité par lequel il s’engageait à faire respecter désormais par les corsaires tunisiens les côtes de France, celles de Gènes, comme les îles de la Méditerranée. De plus, tous les esclaves chrétiens furent rendus et Tunis paya 10,000 du- ‘ats pour les frais de la guerre. Qu’aurait-on pu obtenir de plus à la suite d’une victoire ?
Quelques années après (1386), Jean de Vienne prit part encore à une autre croisade, celle qui finit glorieusement mais si tristement dans la plaine de Nicopolis. Elle avait pour chef, comme on sait, Jean de Bourgogne, comte de Nevers, depuis si célèbre sous le nom de Jean-sans-Peur. Jean de Vienne, lui, commandait l’avant-garde. Juvenal des Ursins non plus que Froissard ne dissimule pas que ce dénouement fatal fut dû aux mêmes causes qui tant de fois firent échouer les expéditions de ce genre si glorieuses au début.
« Les gens d’Eglise surent que les Français avaient des manières bien lubriques d’excèsen mangeries, beuveries, jeux de dés, et ribauderies, et leur montrèrent le danger où ils étaient et que les Sarrasins étaient grande quantité de peuple. Et que, supposé qu’ils fussent suffisants pour résister, toutefois s’ils ne se mettaient en bon état, comme bons chrétiens, il était à douter (craindre) qu’il ne leur méchut. Mais de tout ce que dit est ne tinrent compte. Ils avaient grandes poulennes à leurs souliers et était grande pitié des dissolutions qu’ils avaient.
«.…. Et était comme commune renommée que la dite déconfiture était venue sur les Français et chrétiens par l’orgueil des Français et parce qu'ils n’avaient pas voulu croire le roi de Hongrie. Et aussi que Dieu le permit pour leurs péchés. Car ils firent en allant beaucoup de maux. » (JUVENAL DES URSsINs.)
Jean de Vienne d’ailleurs, dans cestristes circonstances, fut à la hauteur de sa réputation militaire ; et il ne fit pas moins preuve de sagesse que d'héroïsme.
Au moment où les chevaliers français, entraînés par le comte d’Eu, voulaient se jeter sur l’innombrable armée de Bajazet sans même attendre les Hongrois, Jean de Vienne et les plus expérimentés entre les capitaines s’efforcèrent de modérer cette fougue, maïs en vain. Sur ces entrefaites on vit accourir à toute bride «le maréchal du roi de Hongrie, un moult appert et vaillant chevalier qui s’appelait messire Lemhalle, monté sur un coursier trèsbien allant, et vint chevauchant jusque vers les seigneurs de France et s’arrêta devant la bannière de Notre-Dame et dit tout haut que bien fut oui et entendu :
«— Je suis ci envoyé de par monseigneur le roi de Hongrie et vous prie et vous mande par moi que point ne faites si grand outrage que d’aller commencer bataille et assaillir les ennemis jusques à tant que vous aurez par le roi autres nouvelles, car il fait doute que nos découvreurs et coureurs n’ont point bien rapporté la certaineté des Tures et avons envoyé autres chevaucheurs. Or, faites ce que je vous devise, et c’est l'ordonnance du roi et de son conseil; je m'en retourne et ne puis demeurer.
« À ces mots s’en retourna le maréchal de Hongrie et les seigneurs se mirent ensemble pour savoir quelle chose ils
feraient. Là, fut demandé au seigneur de Coucy quelle chose était bonne à faire, il répondit :
«— Le roi de Hongrie a cause de nous mander ce qu’il veut que nous fassions, et l'ordonnance du maréchal est bonne.
« Or me fut dit que messire Philippe d'Artois, comte d'Eu, se félonna de ce qu’on ne lui avait premièrement demandé son avis, et dit par orgueil et par dépit tout le contraire de ce que le sire de Coucy avait dit et remontré.
« — Oil, oil, (oui, oui), le roi de Hongrie veut avoir la fleur et l'honneur de la journée. Nous avons l’avantgarde et jà nous l’a-t-il donnée; si le nous veut retollir d'avoir la première bataille; et qui l’en croie, je ne l’en croirai point.
« Et puis dit au chevalier qui portait la bannière :
«— Au nom de Dieu et de saint Georges, va, car on me verra aujourd'hui bon chevalier.
« Quand le sire de Coucy eut oui le connétable de France ainsi parler, si tint la parole à grande présomption et regarda messire Jean de Vienne qui tenait et portait la bannière Notre-Dame, la souveraine de toutes les autres et leur ralliance, et lui demanda quelle chose était bonne à faire?
« — Sire de Coucy, répondit-il, là où vérité et raison ne peut être ouïe, il convient que outrecuidance règne. Et puisque le comte d'Eu se veut combattre et assembler aux ennemis, il faut que nous le suivions ; mais nous serions plus forts si nous étions tous ensemble que nous ne serons là où nous assemblerons sans le roi de Hongrie.
« Pendantqu’ainsiparlaientetdevisaient, lesmécréants approchaient moult fort; et les deux ailes des batailles, La