DIT LE BARON DE DUCAILLE
Fourmentin.
Au printemps de l’année 1795, du port de Boulogne sortait une mauvaise petite péniche, une vraie coquille de noix, qui semblait moins fendre la mer que s’y trainer. A son mât se déroulait, sous la flamme tricolore, une grande voile noire qui, gonflée par le vent, changea soudain la marche du petit navire, le faisant voler sur les eaux comme une frégate (oiseau de mer). Sur le pont on apercevait quatre hommes qui formaient tout l’équipage; c’étaient de vigoureux gaillards prêts à tout oser.
Du bout de la jetée, au moment où la péniche la rasait pour gagner la (mer, un matelot héla le patron en lui criant :
— Eh! Jacques, par où tournes-tu le ca?
— Sur la Tamiso.
T. Il
— Ah bien! Tu vas te jeter dans la gueule du loup. J'en serai fâché, vieux, pour toi comme pour tes braves frères.
— N'aie pas peur! On connaît son métier.
— Oh! je sais à vous quatre, vous en valez quarantet Mais tout de même, avec un bateau qui n’est comparativement qu’une mauviette, aller courir des bordées jusque dans les eaux de l'ennemi, ça me parait une idée de risque-tout.
— Matelot, écoute-moi : on n’est pas si fou qu’on en a l'air. Il n’y a plus rien à faire sur nos côtes où les négociants de Londres craignent de s’aventurer. On p .urrait se morfondre à les attendre des semaines derrière un rocher, sans voir rien paraître. Faut donc bien les aller chercher en un lieu où l’on est sûr de les trouver, à savoir, dans la Tamise, Là on n’a qu’à choisir ; on jette le grappin sur le premier qui en vaut la peine. Et on s’en revient avec. sans regarder derrière. Allons, au revoir, à ce soir ou à demain!
— Bonne chance! répondit le matelot qui, en secouant la tête avec un soupir, ajouta pour lui-même : Quant à vous revoir je n’en mettrais pas la main au feu ! Des gaillards pourtant, marins des pieds à la tête, mais qui ne doutent de rien. Ce serait dommage pourtant, les meilleurs matelots de Boulogne !
Le marin revint à la ville où il raconta l’équipée des quatre frères à ses camarades, et la plupart, tout en faisant des vœux pour les braves Boulonnais, furent d’avis, comme lui, qu’on ne les reverrait pas de longtemps.
Aussi le lendemain, grande fut la joie, quand, du haut de la jetée, les spectateurs accourus en foule virent la péniche qui rentrait remorquant fièrementiun beau troismâts anglais, quatre ou cinq fois plus gros qu’elle. Dans
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la foule, le ‘capitaine aperçut son matelot de la veille et lui cria en lui montrant la prise :
— Je te l’avais bien dit, vieux.
— Vive Fourmentin! vive la République! cria pour toute réponse le marin à qui de tous côtés on fit écho. Puis à peine la péniche eut abordé que les Fourmentin, enlevés par des bras robustes, se virent portés en triomphe à travers la ville au bruit des tambours et des refrains de la Marseillaise.
Tel fut, paraît-il, le début de cet intrépide corsaire, digne émule de Surcouf et cependant peu connu, quoiqu'il ait fourni une carrière des mieux remplies, puisque le nombre de ses prises, en 1815, s'élevait à quatre-vingt- ‘ dix-neuf. Le brave marin ne pouvaitse consoler de n’avoir pu compléter le chiffre rond.
Après son succès avec la péniche trop insuffisante, Fourmentin se vit confier, par un armateur intelligent, le Furet, petit lougre armé de quatre canons, qui, gràce à son hardi capitaine, faisait la désolation du commerce britannique et des croisières anglaises auxquelles il échappait toujours par la rapidité de ses manœuvres, comme par l’audace de ses agressions ou de sa riposte. En voici un exemple :
Le 2 vendémiaire an V, le Furet, courant des bordées pendant la nuit, distingue, à travers l’obscurité, un gros brick portant pavillon anglais et armé de six canons au moins. Néanmoins le lougre n’Lésite pas à l’approcher, et il lui envoie quelques boulets ; le brick, qui se tenait sur ses gardes, riposte de toute son artillerie et l'affaire s’engage chaudement. Mais au bout d’une demi-heure de com- ‘bat, J’Anglais, ayant subi d’assez fortes avaries et redoutant l’abordage, fait signe de cesser le feu, qu’ilamène son ‘pavillon.
Fourmentin aussitôt crie à ses artilleurs et matelots :
— Cessez le feu ; l'Anglais se rend.
Les artilleurs éteignent leurs mèches et laissent tomber les refouloirs; les matelots se préparent à amariner la prise. C'était préciséinent ce sur quoi le capitaine anglais avait compté. Aussitôt il viré rapidement de bord ot envoie au Furet trop confiant toute sa bordée de babord, puis, par une seconde et habile manœuvre, sa volée de tribord avant même qu’on ait pu songer à lui riposte: ; il fait éprouver à son adversaire de graves avaries dans la voilure et le gréement, en blessant grièvement un homme. Puis le brick, mettant toute voile dehors, s’échappa.
Fourmentin se mit à sa poursuite, mais le brick, excellent voilier, avait de l'avance et il put se maintenir hors de la portée des canons par suite des avaries dont le lougre avait souffert. Après quatre heures d’une poursuite acharnée, Fourmentin, le voyant près d’atteindre la côte anglaise, ne jugea pas prudent de s'engager plus avant, et il donna l’ordre à ses matelots de virer de bord. Mais déjà il était signalé par son adversaire et plusieurs croiseurs se mettaient à sa poursuite. Grâce à l'habileté de ses mauœuvres, il put leur échapper et ramener son petit navire au port où, quelques jours après, il recevait la lettre suivante :
« Le ministre de la Marine au citoyen Fourmentin, capitaine du corsaire le Furet.
« Il vient de m'être rendu compte, capitaine, de la bravoure avec laquelle vous avez attaqué et poursuivi un navire anglais, de force supérieure à la vôtre et dont le capitaine, au mépris de toutes les lois da l’honneur et du vrai courage, a forfait lâchement à sa parole. C’est un trait de perfidie de plus à ajouter à tous ceux qui dégradent journellement ce peuple, c’est par là qu’il faut le punir
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en frappant son commerce. Votre valeur me répond du succès de votre vengeance.
« Signé : TAUGUET. »
Le lendemain, le Furet appareillait et courait hardiment des bordées dans la Manche. Un beau sloop d’au moins cent tonneaux, chargé de bière et de bois de construction, se rencontra sur son passage, l’amariner fut l'affaire d’un instant. Mais bientôt une voix cria : « Anglais à babord. Gare! »
Les marins, levant les yeux, aperçurent, venant sur eux, à toutes voiles, un cutter de quatorze canons, A peine ils avaient eu le temps de regagner le Furet que déjà les Anglais étaient montés sur le sloop pour s'assurer qu'il n’y restait plus d’ennemis.
Le Furet ne pouvait songer à engager le combat contre un ennemi si supérieur en forces, et tout en répondant vigoureusement, avec ses quatre petites pièces à l’artillerie supérieure du cutter, il se couvrait de voiles pour échapper au danger.
Mais le cutter était bon marcheur aussi ; et Fourmentin, qui l’observait attentivement avec sa lorgnette, ne put se dissimuler que de minute en minute, le Furet perdait du terrain. Il commanda à ses artilleurs de viser à démater le cutter dont on ralentirait encore la marche.
Les artilleurs à l'envi pointèrent leurs pièces en conséquence, eu prenant pour point de mire la mâture du navire ennemi.
— Bravo! mes enfantst s’écriait joyeusement Fourmentin quand, après la détonation, la fumée lui permettait de voir le cutter arrêté comme par enchantement dans sa course tout à l’heure si rapide.
Mais un des petits mats du lougre venait de tomber ; ce qui permettait au cutter de reprendre ses premiers avantages sur le Furet dont le capitaine cependant ne perdit pas courage. Il continua de répondre aux canons de l'ennemi en même temps qu’il s’efforçait de le distancer. Déjà Boulogne apparaissait dans le lointain quand le cutter redoublu d'efforts, et il n’était plus qu'à quelques encàblures du lougre, lorsque tout à coup, virant de bord, il mit le cap sur l'Angleterre. Un baleimier, sorti du port, venait au secours du Furet.
« Le capitaine Fourmentin, dit le Moniteur du temps, en rendant compte de cette affaire, a soutenu dans cette rencontre sa réputation d’homme braveet d’uxcellent manœuvrier, »
Les exploits de Fourmentin lui avaient mérité une hache d'honneur. Lors de la distribution des aiglesau camp de Boulogne, il reçut la croix dela Légion d'honneur,
Cette récompense méritée ne fit q''’animer le courage du corsaire boulonnais qui, pendant les années suivantes, commandant tonr à tour lAdolphe et l’Etoile, fit une rude gucrre aux Anglais et causa de grands dommages à leur commerce.
Nous empruntons au Moniteur du temps (26: septembre 1807), le récit d’un combat livré par Fourmentin avec VÉtoile.
« Le lougre Etoile (capitaine Fourmentin) fit voile de la rade d’Ostende; le 18 de ce mois ; le même juur ilamarina un navire anglais. Dans la soirée, s’étant aperçu que sa prise était tombée au pouvoir d'un cutter armé, il fit aussitôt mettre toutes voiles dehors et porter sur le cutter qui vira de bord pour l’attendre. Quelque supérieures que fussent aux siennes les forces de l’ennemi, le capitaine Fourmentin, préférant les dangers qu’il y avait à défendre
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T’honneur du pavillon français à la honte de fuir, n’hésita pas à aborder le cutter qui manœuvra en vain pour l’évi ter. Après une demi heure d'un feu très vif de part et d'autre, le capitaine Fourmentin ordonna à son équipage de monter à l’abordage, ce qui fut exécuté avec tant d’intrépidité qu’on serendit maitre du cutter malgré la défense opiniâtre de l'ennemi, et quoique l'élévation du bord et du bastingage derrière leqnel les Anglais dirigeaient leur feu fût un obstacle difficile à surmonter. Le capitaine Fourmentin se loue beaucoup de son équipage. Un quart d'heure après que l’Ar'gus se fut rendu, l'Etoile, qui s’était endommagé pendaut l’abordage, sombra sous le beaupré du cutter. »
Au bout de quelques semaines, Fourmentin reprenait la mer avec le Voltigeur. L'inlatigable corsaire ne rentrait guère au port que pour .y ramener ses prises, se ravitailler ou réparer ses avaries. Ce ne fut qu’à la paix qu’il songea ou plutôt qu'il se résigna au repos.
A l’époque où L. Gallois publia son livre! (1847), Fourmentin était un petit vieillard vert et vigoureux encore, bien qu'octogénaire.
D'où vient à Fourmentin la qualification de baron de Bu- .Caille. il n’était pas de famille noble et n’avait pas du être auobli par l’empereur. C'était sans doute un nom de guerre donné par les marins boulunnais à leur compa- 4riote dans quelque circonstance maintenant oubliée.