‹ Les marins français [microforme]Chapitre 21 sur 41 · OFFICIERS, SOUS-OFFICIERS, MARINS · texte numérisé non relu

OFFICIERS, SOUS-OFFICIERS, MARINS

« Appelés par vos frères d’armes de l’armée expéditionpaire à prendre part aux chances d’une entreprise que f

l'honneur et l’humanité commandent, vous devez aussi en

partager la gloire. C’est de nos efforts communs et de À

notre parfaite union que le roi et la France attendent la réparation de l’insulte faite au pavillon français. Recueil- M lons les souvenirs qu’en pareille circonstance nous ont légués nos pères. Imitons-les et le succès est assuré. Partons! Vive le Roi.

DurERRÉ, »

L'expédition, chose triste à dire, malgré son but tout glorieux, était violemment attaquée. « L'opposition, 2 dit fort bien M. Fouquier, dont les journaux dirigeaient seuls ou plutôt crédient l’opinion, condamnaient à l'avanco un succès dont la gloire devait rejaillir sur une administration détestée, Les haines de parti avaient le pas sur le patriotisme. »

Duperré n’ignorait pas combieu dangereuse pour une flotte était cette Côte de Fer vers laquelle se dirigeaient ses navires. Aussi ne négligea-t-il aucune des précautions que conseillait la prudence, en même temps qu’il procédait avec une célérité merveilleuse au débarquement du personnel et du matériel qui se fit dans une seule journée du 13 au 14. Il eut lieu de s'en féliciter quand, le surlendemain, une violente tempête s’éleva, promple à

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s’apaiser heureusement, mais qui, un moment, avait pu faire craindre un effroyahle désastre à l’amiral. « Deux heures de plus de ce temps, écrivait-il dans son journal, l’armée et la flotte pouvaient être conduites à une destruction totale. »

La mer redevenue calme et les communications rétablies avec la terre, le siège commença, et, pendant que l’armée attequait vigoureusement, la flotte canonnait les forts, celui dit des Anglaisen particulier. Aussi dans la ville on ne tarda pas à comprendre qu’une plus longue résistance devenait impossible, et le 5 juillet, le pavillon français. flottait seul, au lieu du croissant, sur la Kasbah. Mais un mois ne s'était pas écoulé que le drapeau victorieux lui-même disparaissait pour faire place à la flamme tricolore. Une révolution s’etant accomplie à Paris, dans laquelle avait sombré de nouveau la vieille monarchie qui léguait généreusement à la France pour son adieu, avec Thonneur de sa victoire, une magnifique conquête qui dévait devenir la plus belle de ses colonies.

Duperré mourut en 1846 et on lui fit de magnifiques funérailles.

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JEANNE MITOUARD

Jeanne Mitouard.

En feuilletant, l’autre jour, un ouvrage publié il y a dixhuit ou vingt ans déjà, un titre de chapitre a tout à coup attiré mon attention ; j'y ai trouvé d’intéressants détails sur une humble héroïne que je ne puis résister à la tentation de placer dans ma galerie d’où les femmes semblent forcément exclues ; car la profession de marin, navigateur ou corsaire, n’est point de celles qu’il leur soit donnée d'exercer. Tout au plus et par exception, la pauvre femme du pêcheur suivra-t-elle parfois son mari dans sa course matinale et si souvent périlleuse. Jeanne Mitouard par cela même est un type d'autant plus sympathique qu’il est moins banal; on voit rarement une femme, sauveteur . intrépide, se faire, à l'exemple de Bouzard, comme une habitude de risquer sa vie, dans un genre de dévouement qui exige, avec un cœur viril, des bras robustes et une expérience particulière. Le théâtre où Jeanne a brillé est obscur, et en dehors de sa province peu de personnes

aujourd’hui savent son nom, raison de plus pour ne pas l'oublier.

« Toute la ville de Vannes, dit la France maritime (quatrième volume), connait et aime la courageuse batelière de Sarzau, la forte femme qui passe sa vie dans un bateau sillonnant en tous sens le golfe du Morbihan. Jeanne est une femme rude, aux formes âpres, viriles, aux pieds nus et durs comme les galets dela grève, aux mains fortes. Nulle coquetterie dans son costume plus solide qu'élégant et toujours saupoudré du salin de la mer. »

« Si l’on demande aux gens du pays, écrit M. Hennet de Kessler, cité par M. A. Karr, quelle est cette femme qui vient de passer et à qui tous donnent la bienvenue, l’un vous dira : « Un jour, Alle Guillaume et Allo Nicolas draguaient des huîtres dans la baie de Loquemariaquer par le travers de l’île aux Moines, une brise carabinée amena un grain qui tomba à bord comme un paquet de mitraille et fit masquer les misaines; la barque emplit et coula; le fils gagne la terre en nageant; le père, lui, soutenu par un aviron que lui disputent les vagues bondissantes, court risque d’être englouti. Une voile vole sur la crête des vagues, elle approche, c’est la providence visible, le vieillard est sauvé. Le hardi patron de la barque, c’est la femme que vous voyez. » Un autre dit :

« Un matin, Joseph Glagean se rendait de Logeau à Vannes; il était seul dans son canot qu’un tourbillon de vent, donnant de la partie de l'Ouest, enleva comme une paille et retourna la quille en l’air. Glagean était en danger de mort : la pointe du Logeau était à deux milles de là ; pas un baleau en vue; nulle apparence de secours; les forces s’épuisent; l'espoir abandonne le cœur ; il faut rendre son âme à Dieu. Non ! debout sur une éminence de la rive, quelqu'un, qui veille toujours, a vu le sinistre,

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Malgré la tempêle qui gronde, et la pluie qui tombe à torrents, une barque s’avance : Glagean reverra sa femme et ses enfants. C’était un brave matelot que Dieu lui envoyait: c'était Jeanne Mitouard. »

Un épisode encore.

Par une journée de septembre terne et grise, sous un ciel couvert, Pierre Le Rohallec et Marie-Jeanne Lebarre étaient partis de Logeau pour Vannes dans leur chaloupe chargée de froment. Mais la brise fraiche tout à coup devient un furieux ouragan : la frèle embarcation, bien- 4ôt impuissante à lutter contre les vagues, sombre. La mer était terrible ; le golfe soulevait ses vagues comme des montagnes en les brisant contre sa ceinture :le rochers. Quel pêcheur eût été assez téméraire pour se risquer au milieu de ces tourbillons ? Jeanne elle-même, l’i.trépide Jeanne, a cargué ses voiles et s’abrite dans la baie de l’ile aux Moines, d’où elle promène sa longue-vue sur la mer menaçante, Tout à coup elle aperçoit là-bas, bien loin, Pierre Le Rohallec et Marie-Jeanne se débattant au milieu des flots. Jeanne soudain s’est émue, la terre semble brûler ses pieds : le cri du cœur, l'élan de la charité parlent plus haut que la prudence, que la raison peut-être ?

— Pouvons-nous les laisser périr ? dit-elle à son mousse qui n'est autre que sa fille, un vaillant cœur comme elle. Ne faut-il pas tout risquer pour les sauver?

— Oui, mère.

On hisse les voiles et Jeanne, sautant dans la barque, déjà tient le gouvernail. Rapide comme l'oiseau des tempêtes, la barque vole à travers des larges sillons d’écume sous lesquels par instants elle disparait tout entière et semble à toujours engloutie. Mais la Providence veille sur elle et sur son brave pilote à qui l'ardeur de la charité donne un courage surhumain en décuplant ses forces.

Des deux naufragés, la femme surtout semble en péril immédiat, car Le Rohallec se soutient encore sur la vague à l’aide d’un aviron ; mais Marie-Jeanne, embarrassée par ses vêtements qu’alourdit l’eau de la mer, suffoquée, asphyxiée, déjà flulte au gré de la vague comme une masse inerte. Jeanne, non sans de grands efforts, arrive jusqu'à elle, la saisit d’un bras vigoureux et la dépose dans la barque, heureuse de sentir que le cœur bat encore. Bientôt, l'autre naufragé prenait place aussi dans la barque et tous euf 1 rentraient sains et saufs à l'ile aux Moines, car les soins de Jeanne avaient promptement rappelé Marie à la vie.

Voilà ce qu’est Jeanne Mitouardt Et combien d’autres faits pareils on pourrait citer sans doute ? Mais ceux-ci suffisent. On comprend qu’une médaille d’or ait été décernée par le ministre de la marine à l’héroïque sauveteur. À propos de cette médaille, un écrivain qui n’est ‘pas suspect, après avoir rappelé et loué les faits racontés plus haut, fait cette réflexion qui a dans sa bouche une valeur toute particulière : « Donnez, dit M. À. Karr, à la femme sauveteur la médaille d'honneur, donnez-lui une gratification ! c’est bien !. c'est ainsi que ls hommes récompensent. Mais Jeanne prétend à une plus noble palme qu’elle attend de Celui qui a dit: Mon royaume n’est pas de ce monde. »

Le dévouement de Jeanne au reste, d’après ce qu’on raconte dans le pays, est une tradition de famille qui remonte à de longues années déjà. Un grand oncle de Jeanne, officier de douaniers, a, dans cet emploi tout modeste en apparence, rendu des services inappréciablos, dont on se souvient dans la contrée, et pour lesquels il avait déployé une intelligence et une énergie rares. On lui duten particulier de voir disparaitre de la côte ces trop

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fameux ravageurs, véritables oiseaux de proie de la pire espèce, gueltant, cachés au fond de leurs barques ou dans les trous de rochers, les navires entraînés vers les récifs et menacés de s’y briser, souvent même attirant les navires par des signaux trompeurs et par un faual perfidement allumé sur l’écueil où le naufrage leur promettait de riches épaves.

L’intrépide Mitouard, qui avait maintes fois déjoué ces exécrables calculs et arraché nombre de victimes aux scélérats, concourut énergiquement à l'exécution des mesures qui purgèrent la côte armoricaine de tes ravageurs.

Après ces services rendus, il lui parut que ce seraitcontinuer et compléter son œuvre que de se vouer, lui et les siens, à ce rôle courageux de sauveteur, et la tradition s’est perpétuée dans sa famille.

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Hippolyte Bisson.

Sur la principale place de Lorient, s'élève une statue en bronze. Elle représente un homme jeune encoreet portant luniforme d’enseigne. L’homme qui, malgré l’inferiorité du grade, a mérité ce monument, est Hippolyte Bisson, né à Guémené (3 février 1796), et dont le nom a été illustré par un unique mais héroïque fait d’armes :

La frégate française la Magicienne, croisant en 1827 sur les côtes de la Syrie, captura le brick le Panayoti, monté par des pirates grecs dont quelques-uns furent tués, mais dont le plus grand nombre resta prisonnier. Ces derniers transportés sur la frégate, on les remplaça par un équipage français composé de quatorze matelots auxquels on donna pour commandant l’enseigne Bisson, ayant pour second le pilote Trémentin. Six des prisonniers cependant, soit pour qu’ils aidassent à la manœuvre, soit parce que la frégate craignait de s’en embarrasser, furent laissés à bord du brick. Bisson séparé de la Magicienne, se vit obligé de:

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relâcher dans une baie de l’ile de Staupolis ; deux des prisonniers purent s'échapper et gagner la terre,

— Voilà qui ne nous promet rien de bon! dit Bisson au pilote ; ces coquins vont revenir en force grâce aux pirates dont cette côte est infestée, Prévenez vos hommes, et qu’on prépare tout pour le combat.

— Je cours, capitaine... car, comme vous, je crois qu’il n’y a pas un moment à perdre. Peut-être même est-il déjà bien tard, voyez.

Et du doigt il montrait deux grandes tartanes, chargées chacune de soixante à soixante-dix hommes d'équipage, s’avançant dans la direction du brick, Bisson fronça le sourcil et dit à Trémentin :

— Pilote, qu’en pensez-vous ? Je connais le courage de nos hommes, ils se feront tuer jusqu’au dernier pour défendre l’honneur du pavillon! Mais les chances du com- . bat ne sont-elles pas trop inégales ? D’un autre côté... la retraite semble à peu près impossible... car res bandits nous barrent le chemin ! Comment sortir de cette impasse et sauver la prise ?

Trémentin secoua la tête.

— La bonne sainte Anne d’Auray nous protège! dit-il ; mais, capitaine, m'est avis que nous ressemblons fort au malheureux poisson empêtré dans le filet et qui se trouve impuissant à rorapre les mailles. En bon Français nous sommes... flambés.

— À la bonne hewrel reprit Bisson dont la figure s’illumina d’une expression énergique ; la défaite pour nous ne me semble pas douteuse. Mais il ne faut pas que nous suc- <combions seuls et que ces misérables triomphent de leur victoire. De ces bandits nous ne devons attendre ni grâce ni merci, et puisqu'il nous faut périr, du moins que notre mort soit utile et glorieuset Pilote, voici ma résolution :

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Si nous ne pouvons empêcher les ennemis de s'emparer du navire, eh bien! qu’il sante avec eux et... et avec nous! Vous me comprenez?

— Parfaitement, répondit Trémentin, serrantla main du capitaine en signe d'assentiment.

Et il fnt convenu entre eux que celui des deux qui survivrait, avant que les corsaires fussent entièrement maltres du navire, mettrait le feu aux poudres,

En ce moment même, des cris violents retentissaient à quelques pas du brick, suivis bieniôt d’une fusillade nourrie, Le brick répondit vigoureusement, mais les tartanes n’en avançaient pas moins et bizntôtelles se trouvèrent bord à bord du brick sur le pont duquel étaient les défenseurs déjà réduits, car neuf cadavres gisaient sur le pont. De tous les côtés les forbans montaient à l’escalade.

— Mes amis, dit Bisson d'une voix ferme aux matelots restants, vous le voyez, la partie pour nous est perdue; inutile de vous faire tuer sans profit! Plus d’un parmi vous peut-être a femme et enfants ! Vous êtes tous excellents nageurs, avisez à gagner la terre, comptant sur nous pour empêcher l'ennemi de vous poursuivre et assurer la retraitel Allons à la mer, vite ! Pas une minute à perdre.

Pendant que les marins, sautés à la mer, nageaient vers la plage, Trémentin se précipitait à l’avant, déchargeait ses deux pistolets sur les Grecs montant à l’abordage. Quant au capitaine, il avait disparu par le grand panneau, tenant à la main une mèche allumée. Malgré la résistance désespérée de Trémentin, les forbans, montés en foule à bord du brick, constataient leur victoire par de nombreux et bruyants hourras, lorsque soudain des tourbillons épais de flammes et de funiée jaillissent de l’entrepont et de toutes les embrasures en même temps que retentit une

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