‹ Les marins français [microforme]Chapitre 26 sur 41 · Marceau, par un de £es amis · texte numérisé non relu

Marceau, par un de £es amis

pour elle considérable, il lui demanda : « Pauvre dame, à combien se montent ces dettes dont vous semblez si fort tourmentée ?

— Quatre mille francs!

— Quatre mille francs! rest quelque chose ! Tranquillisez-vous, néanmoins ; on trouvera moyen de les payer.

Et tout aussitôt il courut chez ses amis afin de se procurer celle somme qu’il remboursa ensuite sur ses appointements. Dès qu'il eut cet argent, il s’'empressa de le porter à la personne qui, sans être connue de lui, était venue, de confiance, solliciter sa charité, Son directeur et ami lui fit à ce sujet quelques observations dictées par la prudence, en disant:

— Ainsi, d’un seul coup, vous aviez sacrifié quatre mille francs, vous qui n’aviez pas de fortune ?

— Eh! Père, répondit-il en souriant, est-ce qu’une âme ne vaut pas quatre mille francs? J'aurais eu dix mille francs, vingt mille francs, que je les aurais donnés dans ce but.

A travers l'Océanie

Cette vertu, cette piété mâle mais qui, en haine du respect humain, heurtait peut-être un peu rudement les préjugés, rendirent pendant quelques années la position de Marceau fort difficile.

Un capitaine, témoin oculaire, écrivait à ce sujet: « Je ne sais le temps qu'il séjourna à Tonlon après sa conversion; mais il fut abandonné de tous ses anciens camarades, et tomba bien bas dans l'opinion de presque tous les officiers, parce qu’ils étaient mondains, si bas qu’on ne pouvait plus l'écouter... Le voici sans influence aucune, objet peut-être de mépris. » Quelques-uns même ne craignaient pas d'expliquer ce changement, pour eux incompréhensible, par les odieux calculs de l'hypocrisie; ils y voyaient un moyen de se mettre dans les bonnes grâces de la pieuse reine Marie-Amélie; tout à coup un événement fort inattendu sembla leur donner raison : on apprit que Marceau était nommé au commandement du yacht royal le Comte d’Eu, nouvellement construit. Les railleurs et les jaloux triomphaient ; ils allaient répétant partout : « Hé! nous l’avions dit ! Voilà le mot de l’énigmet On voit maintenant pourquoi Marceau se plongeait dans la dévotion jusqu'au cou. »

Mais voici un autre sujet de stupéfaction: on apprend que Marceau, s'étant rendu à Lorient, après avoir examiné avec attention le bâtiment et sa machine, avait dit résolâment : « Je ne puisen honneur et en conscience accepter le commandement d’un navire qui, à mon avis, est mal fait et qui, sous ma responsabilité, pourrait compromettre les jours de la famille royale. »

On savait de plus que le lieutenant avait nettement formulé son rapport en ce sens, au risque de froisser de hautes susceptibilités et de rendre, pour longtemps peutêtre, tout avancement impossible pour lui. Néanmoins le courage dont il fit preuve dans cette situation délicate amena en sa faveur un revirement tel dans les esprits, qu’il lui rallia de nombreuses et vives sympathies parmi ses collègues en lui conciliant l'estime de personnages

illustres. Le prince de Joinville entre autres, parlant de cette affaire, disait: « Marceau est un fou de refuser tant d'avantages ; mais c’est un homme d'honneur qui ne sait pas parler contre sa pensée. » Et montant à son bord, à Lorient, il lui dit: « Marceau, mon estime pour vous redouble, »

Ce mouvement d'opinion devint si favorable à Marceau que celui-ci trembla d’avoir à so défendre de nouveau des tentations de l’orgueil. Le 1° mai 1843, le lieutenant, dont la conduite avait eu la pleine approbation dela commission chargée de l’examen de l'affaire, reçut le commandement du?Fulton, et on lui fit pressentir qu’il aurait plus tard le comm indement du nouveau yacht royal, alors en construction : « Que la volonté de Dieu soit faite ! écrit-il à un de ses amis. C'est une position qui pourra avoir ses difficuliés; mais Dieu qui m’y placera saura me donner la grâce dont j'aurai besoin.»

Et quelques semaines après, en face de ces si brillantes perspectives, on apprenait que Marceau venait de donner sa démission. Voici dans quelles circonstances. Grâce à l’heureuse initiative d'un armateur du Havre, M. Marziou, une société s'était formée pour venir en aide aux missions de l'Océanie. Elle avait pour but de multiplier les ressources des apôtres et en particulier de créer une marine spécialement à leur intention. Un premier navire, qui prit easuile le nom de l’Arche d'alliance, fut frèté et, par le conseil d’un ecclésiastique, on offrit le commandement à Marceau ; on doutait de son acceptation, car C'était une position bien inférieure à celle qu'il occupait dans la marine royale, et cela compromettait son avenir que bientôt il sacrifiait complètement ; car le ministre de la marine lui ayant refusé le congé illimité qu’il demandait, il n'hésita pas à envoyer sa démission. Tou-

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tefois l'amiral de Mackau, celui-là même qui avait rétabli les aumôniers sur la flotte, mieux édifié sur les motifs de la conduite de Marceau, refusa la démission et rendit à l'officier sa pleine liberté, non sans témoigner quelques regrets.

Il en coûtait bien aussi à Marceau pour faire son sacrifice. « Des épaulettes de capitaine dans la marine royale, disait-il, ce serait pourtant bien beau...» Mais se reprenant, il ajoutait aussitôt : « Hochets de la vanité que tout cela!» Un de ses amis, un sceptique, lui dit: — Mais tu as perdu fa tête, mon cher? — Oui, répondit Marceau, humäinement parlant, j'ai perdu la tête; mais j’espère que par la foi ma folie deviendra sagesse ; car je travaille par la foi et pour la foi. »

F Après avoir aidé à !la consolidation de la société de Océanie et triomphé d’obstacles en tout genre qui entravaient le départ, Marceau mit à la voile. Il emmenait de nombreux missionnaires, qui sur l'Arche d'alliance, se trouvaient bien heureux, d’après ce que l’un d’eux nous apprend de l'équipage et de ses chefs : « C'est un spectacle qui m'a ému plusieurs fois de voir agenouillés, soir #4 malin, autour de leur chef, de vieux matelots à barbe grise... Le commandant, le lieutenant, le docteur et quelques passagers sont des modèles de piété. Ils communient plusieurs fois la semaine et le commanda nttous les jours.» « Les missions, dit un autre, conserveront longtemps le souvenir du navire béni que le Ciel, dans sa bonté, leur a envoyé pour les secourir. Sillonnées en tous sens, ces mers l’ont vu cherchant les traces des missionnaires jusque dans les flots les plus éloignés et les plus sauvages. Partout il a semé des prodiges, partout il a répandu des bienfaits, partout, il a apporté :a paix, la consolation et le bonheur... Oui, navire chéri, Fæderis Arca, tu es vraiment ceile

arche mystérieuse qui semait partout des prodiges sur son passage dans le camp d'Israël. »

Au lieu de doubler le cap Horn, le capitaine Marceau, pour pénétrer dans l’océan Pacifique, choisit, contre l'habitude, le détroit de Magellan, très difficile sauf aux grands vaisseaux manœuvrés par un nombreux équipage. Ce n’était point par caprice: voici ce qu’il répondait à quelqu'un qui lui disait :

— Pourquoi vous êtes-vous ainsi exposé ?

— Plusieurs de nos missionnaires étaient malades, Un des frères coadjuteurs serait mort sans doute si j’eusse doublé le cap Horn; j'ai cru en ces circonstances, que Dieu m'autorisait à espérer de lui un secours extraordinaire. C’est le motif principal qui m’a déterminé. »

Cette généreuse confiance ne fut pas trompée : « Au moment de doubler le cap de las Virgines, dit un témoin oculaire, les vents refusent. Alors M. le commandant, animé de cette foi qui pénètre les cieux, se jette à genoux sur l'avant du navire, et tourné vers la statue de la sainte Vierge, il la conjure avec larmes de le faire entrer dans le détroit, pour procurer la gloire de son fils. Aussitôt, en moins de cinq minutes, le vent fait le tour de la rose, et le cap est doublé en un instant,»

Dans le détroit de Magellan même, l'Arche d’alliance commença sa mission de charité en faisant bénir son passage par les Feugiens, les plus pauvres entre les peuples, toujours grelottant à peu près nus sous un ciel glacé, et dont la grande aflaire est de se chauffer. N’éteignant jamais leur feu dans la barque même, ils ont toujours à la bouche ces mots : Faia, faia (il fait froid). On leur donna des vêtements ei on leur apprit à prononcer les noms de Jesous, Maria, comme à vénérer la croix que le chef arbora, triomphant, à l’avant de sa pirogue.

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AUGUSTE MARCEAU. 17ÿ

Le détroit franchi, l'Arche d'alliance relàcha à Valparaiso. Dans le port se trouvait le vaisseau anglais le Commodore, dont un officier se présenta demandant à visiter le navire français.

— Permettez-moi, Monsieur, dit Marceau, de vous demander à quel titre ?

L’Anglais balbutia quelques explications desquelles résultait qu’il s'agissait de ji'exercice de ce droit de haute surveillance que l’Angleterre prétendait s’arroger sur toutes les mers ; il ajouta, d’ailleurs, qu’on était libre de lui refuser l’entrée du navire.

— Très bien, Monsieur, répondit Marceau jaloux de l'honneur du pavillon; vous trouverez bon alors que j'use de mon droit et vous prie de ne point aller plus avant.

Et il le reconduisit, poliment, jusqu’à son canot,

On fit voile ensuite pour les Marquises et pour Taïti. Le commandant, dans sa sollicitude pour ses équipages, abrégea son séjour dans cette ile en regrettant qu’elle méritàt trop encore le nom paien dont l'avait baptisée Bougainville. Il ne vit que de loin les iles Gambier où nos mis sionnaires ont accompli tant de merveilles et se dirigea vers les iles de Samoa ou des Navigateurs, dans lesquelles, par le zèlede nos apôtres, ne se sont pasaccomplis moins de prodiges : « Je ne crois pas, écrivait un voyageur à cette époque, qu’il y ait sur la terre une paroisse qui, mieux que Futuna, retrace les mœurs de la primitive Eglise... Qu’il est beau de voir tous ces vieux mangeurs d'hommes, devenus maintenant plus doux que des agneaux, se livrer d'eux-mêmes à des pénitences publiques, et ces guerriers féroces, qui buvaient dans des crânes humains, uisposés à verser mille fois leur sang pour Dieu et pour les missionnaires | » Marceau disait également : « En voyant la méta-

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176 LES MARINS FRANÇASS.

morphose opérée dans ce peuple autrefois si ardent à la guerre, et qui, dans un jour de fête, servit sur la table de son roi les corps de qualorze hommes égorgés, il est impossible de ne pas reconnaitre l’action de Dieu. On sent même que la protection du martyr (le père Chanel) a obtenu cette conversion de la miséricorde infinie. C’est une chose touchante à entendre que le chant composé en mémoire de celui qui a été victime de sa charité pour eux. »

La grande île de Wallis, où Mgr Bataillon s'était fait jeter en 1837, en même temps que le père Chanel débarquait à Futuna, n’offrit pas de moins consolants spectacles. Quand arriva l'Arche d'alliance, l'évêque l’attendait sur le rivage entouré de son nombreux troupeau qui saluait les Français de ses acclamations les plus joyeuses, pendant que le prélat leur offrait une cordiale hospitalité. Quel sujet d’admiration pour le pieux commandant de voir dans cette ile, naguère toute païenne, s'élever trois grandes églises, trop étroites pour la foule empressée des fidèles! Et il y avait huit ou neuf ans à peine que l’homme de Dieu, accompagné d’un seul frère mariste, avait abordé sur cette terre inhospitalière. Pendant longtemps, traqué comme une bête fauve, le père Bataillon, souvent en péril de mort, s'était vu condamné aux plus dures privations, demandant comme une grâce à l’un des chefs la permission de manger avec ses porcs, pour ne pas mourir de faim. Il voulait vivre, non pour lui-même, mais pour le salut de ce malheureux peuple dont la conversion sans doute fut accordée à l’héroïque persévérance du mission naire au moment même où tout semblait désespéré.

En se rendant à Sidney, l'Arche d’alliance faillit périr dans un effroyable ouragan, les matelots ne pouvaient assez admirer le merveilleux sang-froid du capitaine qui

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alors que tous se regardaient comme perdus, s’efforçait de relever les courages, disant : « Le vaisseau ne périra pas, nous avons à l'avant un bon pilote (la sainte Vierge). » Et en effet le vaisseau, malgré la violence de la tempête, arriva heureusement au port, ;

Ce genre de péril, qui se renouvela plus d’une fois, ne fut pas le seul auquel se virent exposés le commandant et son équipage. La générosité de Marceau faillit lui devenir fatale. Dans un de ses voyages, il avait recueilli sur un ilot cinquante naturels d'Halgan, qui s'étaient sauvés à la nage d'un navire anglais. Le capitaine de ce navire,en les abusaut par de perfides promesses, avait enlevé cent Halgiens. Le généreux Marceau, après avoir pris à son bord les fugitifs, s’offrit à les reconduire dans leur île. Reçu par leurs compatriotes avec les démonstrations d’une vive rcconnaissance, peu s’en fallut qu’il ne succombât, victime dela plus odieuse ingratitude.

« Lorsque nous débarquâmes, écrit le père Rocher, on nous mena au milieu d’un grand cercle formé soudain. Les jeunes gens arrivent le visage tout barbouillé de différentes couleurs, comme quand ils vont à la guerre, et couverts de leurs armes. De plus on ne voyait dans l'assemblée ni femmes ni enfants, ce qui est un autre signe menaçant. Mais le chef refusa aux jeunes gens la permission de nous égorger. Alors on poussa un grand cri et les enfants et les femmes accoururent. Nous étions sauvés... Déjà les entremets du repas dont M. Marceau, le docteur et moi nous devions faire les frais étaient préparés... et les fours étaient chauds. »

Or, à Sidney, Marceau trouva le reste des Halgiens, rendus par l’ordre du gouverneur à la liberté, mais mourant de faim parce que les colons leur refusaient des secours et du travail ; il leur proposa de les rapatrier comme il avait T. fl. 12

fait des autres. Mais, prévenus par les calomnies de certains protestants anglais, la plupart refusèrent; une vingtaine seulement consentirent à monter à bord, Ils n’appartenaient pas à la même tribu que les premiers, et on dut les débarquer dans la partie opposée de lile, Marceau d’ailleurs n’eut pas plus à se louer de ces insulaires que des autres. Cependant, toujours dans l'illusion relativement aux naturels de l'autre tribu, ayant jour chef Uaneukhi, à qui il avait rendu son fils, le capitaine, se rendit chez lui, et comme la première fois, il se laissa prendre aux démonstrations d'amitié dont l’unique but était de l’attirer à terre lui et les siens. Ces sav ages, dans leurs incessantes visites au navire, se moutraient si empressés, si caressants, qu’ils éveillkèrent les défiances de Salomé, un Wallisien, qui s’était attaché d’une affection filiale à Marceau. Descendu à terre avec un officier, il ne douta bientôt plus, d’après des indices pour lui significaüifs, de l’existence d’un complot for::£ pour ‘gorger et... manger l'équipage. Ses soupçons fuient confirmés par les révélations d’un petit Halgien de l’autre tribu, resté à bord, et qui caché dar: une embrasure par peur du roi, « qui voulait ie manger », disit-il, avait entendu Uaneukhi causer avec les siens de son sinistre projet.

Marceau, certes, eût été dans son droit en infligeant à tous un châtiment sévère. Il se contenta de leur donner l'ordre de quitter immédiatement le navire en leur faisant comprendre qu’il connaissait leur trahison. Ils obéirent en voyant charger fusils et canons. Quant à Marceau, il se félicitait ensuite d’avoir pu sortir du péril sans avoir eu à verser une goutte de sang. Le sentiment qui dominait en lui après de tels procédés c'était moins l’indignation que la pitié et le désir d'amener à la civilisation chrétienne ceux qu'il appelait « des pauvres gens » et dont il disait :

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AUGUSTE MARCGEAU. 179

« Leur appétit grossier, leur intérêt, voilà pour eux l'unique règle de morale. Les sentiments hu:nains, les sentiments les plus communs de gratitude, ils n’en ont pas même l’idée. Ils sont au niveau des animaux sans raison. »

Et il racontait à l’appui cette anecdote. Après la découverte du complot, ayant eu l'occasion de revoir le fils du chef Uaneukhi, celui-là même qui lui devait is vie et la liberté, il lu dit :

— Tu voulais donc me manger ? Est-ce la reconnais-

sance que je devais attendre de toi après tant de bien-

faits ?

— Ah! si tu savais, reprit l'autre sans s’'émouvoir et avec une naive férocité, si tu savais combien la chair humaine est bonne!

Marceau se trouvait à Anatom, lorsque le capitaine d’une goëlette vint lui annoncer sa nomination au grade de capitaine de frégate. « M. Marceau, écrit un missionnaire, n’a pas changé de visage : Si on l’a fait, c'est bien, a-t-il répondu; j'espère néanmoins ne jamais commander d’autre frégate que celle-ci (Arche d'alliance). »

Après trois années de voyages à travers Les iles de l'Océanie, l'Arche d'alliance revint en France, ram ant cent trente hommes de la garnison de Taïti. La tra crsée fut laborieuse et mème périlleuse ; il n’y eat qu’une voix parmi les passagers comme dans l'équipage pour reconnaître l'infatigable sollicitude du capitaine Marceau. Mais, prodigue de lui-même, Marceau, dans cette lon ue campagne, avait plus écouté son zèle que consulté ses forces, Quand il rentra en France, déjà sa santé ‘avait reçu une grave atteinte, et il portait en lui le germe d’une maladie mortelle. Après avoir langui deux années, donnant l'exemple de la résignation la plus touchante, il expira

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entre les bras de sa sœur et de sa mère. Celle-ci, dans une admirable lettre, a raconté ses derniers moments, «ll s'apercevait, dit-elle, et tous les assistänts aussi, que ses forces abandonnaient; mais il était calme. 11 sourit à ce mot de la religieuse qui lui dit :

a Vous avez fait votre purgatoire tout à l'heure ?

« Je lui dis à mon tour : « Cher fils, tu souffres bien ?

« — OÔ ma mère, cela peut-il s'appeler souffrance en comparaison de ce qu'a enduré Notre-Seigneur ? Et puis, sais-je souffrir comme il faut ?

« .…. Bientôt, ne pouvant plus articuler un seul mot, il demandait du geste et du regard qu’on lui suggérât quelques saintes pensées, qu’on récitt des prières, qu’on lui parlt de celui qui remplissait son cœur. Puis il reprit une nouvelle convulsion plus douloureuse que la première. A ce coup, je vis de quel malheur j'étais menacée. Aussi je ne saurais vous peindre ma douleur... Hélasi bientôt tout fut fini... Il faut bien que je souffre pour obtenir la grande grâce d’être un jour réunie à mon bien-aimé fils qui, par ses vertus, m'a laissée si loin derrière lui... »

2ette lettre était datée de Tours où Marceau avait succombé le 4er février 1851. Dans le cimetière de la ville on voit sa tombe, monument modeste, devant lequel nul homme de cœur ne peut passer sans tressaillir d admiration au souvenir des grands exemples de vertu donnés par ce chrétien des anciens jours!

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Voici sur l’enfance de Bellot une très charmante anecdote. Parmi ses condisciples au collèze de Rochefort, il s’en trouvait un qui, tout au contraire du brave enfant a se distinguait que par sa paresse incorrigible, Jens ni leçons ni devoirs, et la crainte des punitions pas plus que la promesse des récompenses n’y pouvait rien. Par le conseil du provisour, le jeune Bellot fut donné pour socius à l’autre écolier et tous les jours il allait passer avec lui Chez son père le temps qui s’écoule entre la classe du matin et celle du soir. Leur résultat fut ce qu'espérait le proviseur. L’exemple de Bellot si studieux, si appliqué piqua d'émulation le paresseux qui se décida à apprendre ses leçons, faire ses thèmes et versions. Aussi le père, au moment des vacances, voulut témoigner sa satisfaction à l’écolier dont le salutaire exemple comme les conseils

avaient amené celte conversion difficile, et quand vint l'heure de la séparation, il embrassa le jeune Bellot avec effusion et lui mit dans la main un superbe cornet de bonbons.

« Le petit Joseph, enchanté du cadeau, dit M. Lemer, remercia à son tour avec effusion ; puis sans prendre le temps d'ouvrir le cornet, il court à toutes jambes chez lui pour le donner intact à ses sœurs. Il entre chez son père en sautant et en criant d’une voix joyeuse :

« — Ah! je vais joliment faire rire les gamines! Vois donc, maman, ce que ce bon M. X... m’a donné. »

« Aussitôt les enfants se réunissent autour de la table à manger, et l’on se met à faire le dépouillement du cornet, afin de procéder ensuite au partage. O surprise! le premier bonbon qui tombe du cornet est une pièce de cinq francs.

a — Quel bonheur! s’écrie Joseph, voilà de quoi acheter des beaux rubans à mes bannes petites sœurs. »

« Les bonbons tombent ensuite un à un et chacun prend le sien au ruilieu des eris de joie et des éclats derire, Le dernier, celui du fond, était envelopré de papier,

« — Qu'est-ce que e’est? s’écrie la bande enfantine. Bellot le déploie et trouve une pièce d’or : vingt francs! c'était une fortune, un commencement de trésor pour un enfant de douze ans. Bellot considère un instant la pièce d’un air ému et sérieux, puis tout à coup il se lève, court à l’atelier, se jette dans les bras de son père et lui remettant la pièce :

« — Tiens papa, lui dit-il, voilà pour ton voyage de Paris! »

« L'enfant avait entendu souvent depuis quelques mois sonpère répéler :

« — J'aurais bien besoin d’aller ‘à Paris pour mes

ÉRENÉ BELIOT. "183

affaires ; il faut que nous mettions de l'argent de côté pour le voyage. »

Cette jolie anecdote, si bien racontée par M. Lemer. qni la tenait de la mère de Bellot, « est, comme il le dit, la révélation complète d’une âme noble et désintéressée. » Il ajoute : « Si je me défie, souvent avec raison, hélas! de ces enfants prodiges qui savent à dix ans ce qu’on n’apprend généralement qu’à vingt-cinq, j’almire beaucoup en revanche ceux dont l’âäme (le cœur) est précoce. »

D’après ce qu’on vient de lire, on voit que les parents de Bellot n’étaient point riches. Son père, vétérinaire et maréchal ferrant, habitait Rochefort depuis sept ans, et une famille composée de quatre enfants, dont René-Joseph était l’ainé, l’obligeait à la plus sévère économie. Le caractère aimable et l'intelligence précoce de l'enfant lui valurent l’affection d’un digne instituteur, M. Richer, dont il suivait la classe et qui parla des dispositions de son élève à des personnages influents de la cité. Grâce à leur intervention bienveillante, une demi-bourse au collège de Rochefort fut accordée au jeune Bellot; il se montra reconnaissant de cette faveur non moins que des sacrifices qu’elle imposait à sa famille par une ardeur infatigable au travail qui lui permit de se présenter aux concours de l'Ecole navale. Reçu avec le numéro 20, il sortait, deux ans après, avec le numéro 5 et était aspirant de marine à dix-sept ans et demi.

Sur le premier argent qu’il toucha, l'aspirant trouva moyen de faire des économies pour ses jeunes sœurs. El six mois après, au moment de s’embarquer pour sa première campagne sur la corvetite le Berceau. il laissait pour sa famille une délégation de vingt francs par mois qui diminuait fort ses modestes appointements. Un fragment de son journal pendant cette croisière sur la côte d'Afrique:

184 LES MARINS FHANÇA'S,

fera mieux connaitre encore le cœur de ce noble jeune homme qui se reprochait de n'avoir pas travaillé,

«.….. Malgré toutes mes belles résolutions de travail, mes récriminations contre les plaisanteries de mes camarades, je n’ai encore rien fait depuis notre départ... je devrais cependant prendre plus de fermeté dans la position où je suis, et songer qu’il faut n‘cessairement que j'arrive à quelque chose; je trouverais déjà un motif bien suffisant dans le désir de reconnaitre tout ce qui a été fai: pour moi. Ne dois-je pas aussi penser que je suis destiné à soutenir une famille nombreuse et chérie dont je suis tout l'espoir ?.. Je dois travailler à m’acquérir une bonne réputation, au lieu de m’endormir, comme je le fais, dans la mollesse et l’iansouciance, convenables tout au plus à un jeune homme dont les parents ont de la fortune. J'oublie trop souvent ce que j’ai été ; je ne songe pas que mon père est un pauvre ouvrier dont la famille est nombreuse, qu’il a fait pour moi de très grands sacrifices, que tout argent que je dépense inutilement serait chez moi d’un grand secours ; je devrais réfléchir que, dans ces moments d’ou* bli où je prodigue mon argent comme si j'étais habitué à l'abondance, peut-être ma pauvre mère est aux aboiïs pour subvenir aux nécessités de la famille. »

Et il termine ce sévère examen de conscience en disant : « Je suis content d’avoir envisagé l’état de mon cœur et d’avoir eu le courage d'en sonder les replis, de mettre la maiu sur tous les endroits attaqués; peut-être aurai-je celui de guérir toutes les plaies! J’essayerai toujours, et au bout d’un certain temps j’en scrai peut-être rendu à avoir cette estime de soi-même qui vous satisfait et vous rend heureux dans toutes les circonslances où l’on se trouve. »

Fidèle à sa résolution, le jeune aspirant reprit sa vie

jeune

avail, amat.…. je posit que f bien té fai, lestiné je suis bonne s, dans 18 à un oublie pn père e, qu'il argen grand s d’ou* bitué à is pour

disant :

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sa vie

studieuse et occupée que vint interrompre une expédition

dans l'île de Madagascar, dont l'épisode le plus important fut l'attaque dirigée contre Tamatave, « Dans cette affaire, a dit M. Chassériau, le jeune officier sut allier la présence d'esprit au pl:-- brillant courage, Au moment où il enclouait . piece de canon, il est griè'ement blessé par un chef malgache, et à l'instant même il lui brûle la cervelle avec son pistolet. »

Bellot raconte ainsi le fait : « Je pointais moi-mème une de nos pièces quand je reçus dans la cuisse une balle que m'envoyait un individu qui, à la tête de plusieurs autres, fondait sur nous; je pus me relever ettirer sur mon agresseur deux coups de pistolet ; d’autres tirèrent en même temps que moi ; qui de nous fut le plus heureux ? Je n'en sais rien ; toujours est-il que le drôle tomba. »

Par le sangfroid et l'intrépidité dont il avait fait preuve, l'aspirant mérita la croix d’honneur que lui conféra une ordonnance du 2 décembre 184. Bellot n'avait pas vingt ans. On ne s'étonne pas de voir, dix-huit-mois après, le capitaine Romain Desfossés, le recommander au ministre de la marine dans les termes les plus énergiques : « C'est « l'élève le plus distingué de la station par sa haute intel- « ligence, son caractère, sa tenue. Il est bon à tout et plein « d'ardeur à tout faire; supérieur de tous points à son « âge et à sa position. »

Quelques mois après (1°° novembre 1857), B:llot était promu au grade d’enseigne de vaisseau. De la Belle--Poule où il servait après avoir quitté le Berceau, il passa sur la frégate la Pandore. Il ne fit en quelque sorte que paraître sur celle-ci et embarqua sur la Triomphante qui aspareillait pour la Plata et l'Océanie. Le capit.ine, M. Sochet,

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