‹ Les marins français [microforme]Chapitre 3 sur 41 · LES · texte numérisé non relu

LES

Le vainqueur, descendu à terre, eutune nouveile entrevue avec Haider-Ali-Khan, venu de nouveau et de fort loin avec une armée pour faire visite au héros français; dès qu’il l’aperçut, le sultau se leva et s'avança vers lui avec une grande vivacité ; puis il lui dit avec un accent ému ct dont son regard attestait la sincérité :

— Avant votre arrivée à la côte, je me croyais un grand nomme et un grand général: mais vous m'avez éclipsé : vous seul êtes un grand homme... Heureux le souverain qui possède un sujet aussi précieux que vous!

Puis il s’etforça de toutes les manières de prouver aux Français son estime et son affection, prodiguant à Suffren

comme à ses officiers les riches cadeaux et, en dépit de l’éti-

quette orientale, les invitant à sa table, Ce fut presque avec des larmes qu’il se sépara de Suffren qui ne devait plus le revoir, car malheureusement ce vaillant prince, allié le plus sûr des Français, mourut peu de temps après ; il laissait un fils, trop jeune encore, qui devait être Tippo- Saïib.

Un héroïque désespoir !

Cependant Suffreu, ayant recu de l’île de France les renforts qu’il attendait, ne voulut pas tarder à mettre à exécution un projet qu'il méditait depuis longlemp:. Assuré que

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la flotte de sir Hughes ne se trouvait pas en ce moment à Trinquemalé, il fit voile pour Ceylan et bientôt il se trouvait devant le fort qu’il assiégea tout à la fois par terre et par mer, poussant les travaux et les attaques avec une extrême vivacité. La brèche ouverte, les fortilications en partie ruinées, la garnison décimée demanda à capituler. Suffren la remplaça par des troupes françaises et s’occupa en toute hâte de relever et réparer les fortifications. Les travaux n'étaient point achevés encore quand on lui signala l'approche de la flotte anglaise.

On imagine la stupeur et le dépit de sir Hughes quand sur les forts de Trinquemalé dont il ignorait la prise, il aperçut le drapeau français, en même temps que dans la baie se pressaient les vaisseaux ennemis où tout indiquait les préparatifs ce l’appareillage sans doute pour venir l’attaquer. Avant compté ses adversaires, il jugea prudent de donner l’ordre de la retraite alors que Suffren de son côté donnait celui de la poursuite. Mais une soudaine rafale vint contrarier ce mouvement. Des officiers en profitèrent pour représenter à l’amiral qu’il devait se contenter d’avoir vu fuir les Anglais et qu’il serait plus sage, au lieu de les poursuivre, de continuer à s'établir solidement à Trinquemalé sans exposer aux hasards d’un nouveau combat des équipages qui n'étaient qu’à moitié remis des fatigues du siège. [1 semblait se rendre à ces observations lorsqu'un jeune garde-marine s’approchant lui dit que la flotteanglaise ne comptiat que douze vaisseaux, c'est-à-dire deux de moins que la nôtre.

— Messieurs, dit alors Suffren, si les Anglais étaient en forces supérieures, je céderais à vos raisons ; contre des forces égales, j’aurais de la peine à me retirer ; mais contre des forces inférieures, il n’y a point à balancer, il faut combattre.

Et il donne l’ordre aux vaisseaux de se former en ligne de bataille; mais dans son impatience, sans trop prendre garde s’il était suivi, il s'avance avec trois vaisseaux seulement, le Héros, l'Illustre, V’Ajax, contre l’escadre anglaise ; le reste de la flotte, retrrdé par un calme soudain qui paralyse la manœuvre, ne se met en marche que lentement, tandis qu’une brise fraiche, venant du large, favorise les évolutions de la flotte anglaise. Sir Hughes, d’un rapide coup d'œil, a compris l’avantage de la situation.

Il donne l’ordre à sa flotte tout entière de se diriger sur les trois vaisseaux, mais principalement sur le Jléros, de façon à le cerner et l’isoler. L’incendie, qui se déclare en re moment même à bord du Vengeur, ajoute au désordre de l’escadre française en favorisant la manœuvre des Anglais. Tous les feux de leurs navires convergeant à la fois sur le Héros, ce navire se trouva bientôt dans une position plus que critique, son pont couvert de blessés et de mourants, tout labouré par la mitraille et ies boulets, sa coque trouée! Puis tout à coup on entend un horrible fracas; c'était la mâture presque entière du vaisseau qui tombait y compris le grand mât. Des applaudissements et des acclamations frénétiques éclatent à bord des navires anglais saluant à l’envi la chuce de notre pavillon. Suffren debout sur la dunette, l’œil étincelant, s’exposant, comme par bravade, à tous les coups de l'ennemi, crie d’une voix . éclatante :

— Des pavillons! des pavillons! qu’on apporte des pavillons blancs! qu’on en mette partout! que l'on en couvre le vaisseau pour prouver que nous ne nous rendons pas !

L’héroïsme de son désespoir exalte son équipage où tous les cœurs battent à l’unisson du sien.

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À braves multipliant leurs efforts. Deux des vaisseaux, qui 0 serraient le Héros de plus près, voiegt tomber leurs capi- 0 taines, ce qui ralentit l’ardeur des marins; le Superbe, qui “0 ne montrait pas moins d’acharnement, criblé de boulets jusqu’à la flottaison, menace de couler bäs. Au même instant, la brise du soir se levant de terre pousse au large les vaisseaux français, arrêtés malgré leurs officiers et leurs équipages et trop heureux de pouvoir enfin dégagor leur ef. Il était temps : sur le pont du Héros gisaient quatrengt-dix-sept cadavres, dont deux lieutenants et un bnseigne ; les blessés s'élevaient à plus de trois cents. Cependant, ni d’une part ni d’une autre, on ne songea à Mrecommencer le combat ; sir Hughes, qui voyait quatre de es meilleurs vaisseaux, y compris le Superbe, menacés de ouler, se hâta de gagner Madras tandis que Suffren, renré dans la baie de Trinquemalé, après les soins donnés aux blessés, s’occupa de radouber ses navires. Quinze ours à peine s'étaient écoulés, qu'il pouvait reprendre la ner.

4 Il alla porter des secours et des munitions à la garnison le Gondelour, renforcée, quelque temps après, par 2,500 Rommes venus d'Europe ; puis, avec sa faible armée favale, il établit une sorte de blocus de l'embouchure du range à Madras, sans que sir Hughes essayàt d’abord de y opposer. Mais, ayant reçu un renfort de six vaisseaux, reprit ses anciens projets contre Gondelour qu’il résolut e bloquer par mer tandis que sir James Stuart l’assiégeait avec une armée de terre.

} Suffren, retourné à Trinquemalé, en fut averti. Quoique daintenant inférieur en forces à l'ennemi, il ne pouvait onger à abandonner de vaillants compatriotes dont il avait la position critique.

Aussitôt qu’il lui fut possible, le bailli mit à Ja voile, et,

le 16 juin 1783, ilse trouvait à la hauteur de Tranquebar d’où il eut avis que des navires anglais, mouillés dans la baie de Gondelour, étaient au nombre de dix-huit alors que lui-même n’en comptait que quinze. L'in‘galité des forces et la nécessité de s'assurer de la situation réelle des assiégés obligeaient le bailli à une extrème prudence, Il manœuvra avec tant d’habileté qu'ayant réussi à tromper sir Hughes sur ses véritables projets, il put, à l’entrée de la nuit, mouiller à peu de distance de la place et communiquer avec les assiégés auxquels la présence des Français avait rendu courage.

Le matin, Suffren reconnut avec satisfaction que sir Hughes, par une manœuvre qu’il avait peine à comprendre, abandonnant sa première position, se trouvait plus au large. Pendant deux jours, les deux flottes luttèrent d'habileté et d’adresse dans leurs manœuvres, chacune d'elles voulant se ménager l'avantage du vent. Enñ, le soir du troisième jour, les deux armées se trouvant plus rapprochées, Suffren donna le signal du combat qui ne fut guère qu’une vive canonnade grâce au soin qu'eurent les Anglais de se tenir à distance. An bout de deux heures environ, ces derniers, jug #nt qu’ils ne gagneraient rien désormais à prolonger la utte, cessèrent leur feu et s’éloignèrent laissant la mcr complètement libre. Le blocus se trouvait ainsi levé.

« On se figurerait difficilement, dit éloquemment un historien , la joie de l’armée assiégée dans Gondelour lorsque au lever du soleil, ses yeux, fatigués depuis si longtemps des couleurs ennemies, purent contempler le pavillun bianc auquel la valeur de Suffren venait de don-

1. Hennequin, — Essai historique sur la vie et les campagnes de Suffren. 1n-8.

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