‹ Les marins français [microforme]Chapitre 30 sur 41 · Y61 LES MARINS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

Y61 LES MARINS FRANÇAIS

vois bien qu'il n’est point de force qu’on ne puise dans une foi si ardente! Quelle limite y a-t-il à l’audace, à ce qu'osera entreprendre le courage d'un homme, non pas persuadé, mais convaincu que ce qu’il fait, Dieu le lui a suggéré et lui permet de le faire. »

Dans un autre endroit nous lisons : « Oh ! oui, l'exercice de la prière est salutaire; ilest surtout utile et indispensable à qui est animé d’une piété vraie. Je me croyais religieux alors que je me contentais de reconnaître l’existence de Dieu. Je comprends maintenant combien cet exercice de la prière nous rend facile l’accomplissement des devoirs sur lesquels sans cela nous sommes disposés à passer bien légèrement. »

Tout cela révèle à coup sûr les aspirations d’une âme naturellement religiense,

En voici un autre témoignage dans cette lettre qu'il écrivait quelques années auparavant, à propos de la mort d'un jeune aspirant son ami: « Tant de vertus, tant d’abnégation, devaient-elles être ainsi récompensées ? O mon Dieu ! nous bénissons les décrets immuables de votre Providence el,sans murmurer, nous nous agenouillons devant la main qui mous frappe, soutenus par l'espoir que vous ne détournerez pas vos yeux d’une vie dont les actes émanent des sentiments les plas généreux, les plus dignes du Fils que vous nons avez donné à imiter. »

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Après trois mois enfin, la température commença de s’adoucir, annonçant la fin de l'hiver. « Le temps s’est embellietles clartés, qui naguère se réfugiaient au sommet des collines, inondent aujourd’hui les coteaux exposés au midi ; le soleil chasse les ombres qui hier lui disputaient le terrain et ne cédaient que pas à pas; tout sourit au grand prêtre de la nature ; le chant des oiseaux seul nous manque pour faire croire à des régions plus favorisées ; tout est resplendissant autour de nous et personne ne songe à remarquer l’absence de toute végétation. »

On résolut de profiter de ce changement pourune excursion dans l’intérieur des terres, exécutée par MM. Kennedy et Bellot accompagnés d’une douzaine de compagnons. En suivant la côte ou en traversant les glaces des baies de Creswel, de Crentford et du détroit de Victoria, on arriva à des terres nouvelles qu’on traversa jusqu’à cent degrés de longitude et, après avoir visité le cap Walter, on revint au port Léopold et enfin au navire. « Notre tâche était remplie, dit Bellot dans son rapport au ministre, nous avions démontré que Franklin n’a pu passer au sud du cap Franklin, puisque la terre s’étend là où l’on supposait jadis que la mer existait. L'expédition du Pr'ince-Albert a

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donc contribué à rétrécir de plus en plus le cercle des directions probables prises par Franklin. »

L'hivernage à la baie de Batty heureusement terminé, la goëlette s’ouvrit avec la scie un canal à travers la glace et put gagner la mer devenue libre d’où elle fit voile pour l'Angleterre ramenant son équipage tout entier sain et sauf, à l'honneur de la doctrine des teetotalers!. « Il est « impussible de ne pas attribuor à son système de tempé- « rance la bonne harmonie, le désir mutuel d’obligeance « et enfin la bonté des hommes de notre équipage. » Il faut lire, dans les journaux du temps, l’accueil fait, lors du retour, aux braves marins et en particulier à l'officier français, au point que Bellot, dans sa modestie, se trouvait gêné par ces ovations.

À sonarrivée à Paris, le ministre de la marine le nomma lieutenant de vaisseau, et ordonna que le temps qu’il avait passé sur le Prince Albert lui fût compté comme service de mer. Le jeune officier, pendant son séjour dans la capitale, s’occupait de préparer divers travaux à lui demandés par des Revues ou des éditeurs et dont le produit, disait-il, devait servir de dot à ses sœurs, lorsqu'il apprit qu'une nouvelle expédition se préparait pour la mer Arctique par les ordres du gouvernement anglais. Il avait décliné peu auparavant par délicatesse l'offre que lui faisait lady Franklin du commandement du steamerl’Isabelle destiné pour le détroit de Behring. Le généreux Kennedy proposait de lui servir de second. Bellot refusa dans la crainte que cette confiance témoignée à un étranger ne refroidit les sympathies que la femme de l’amiral inspirait à ses compatriotes.

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Mais dès qu’il apprit qu’une escad:e était envoyée dans le Nord, à larecherche de Frankliu, il s'empressa de réclamer l’honnour de faire partie de l'expédition. Agréé par le gouvernementanglaiset autorisé parle gouvernemant français, le10 mars 1853, il montait à bord du Phænir où l’attendait un accueil tout fraternel, Le 14 juin,Bellot écrit à un ami, M. Luneau, une lettre qui ne respirait que bonheur et confiance, et qu'il datait du cap Farewel ou cap des Adieux. Cette lettre, en effet, était un adieu, hélast un dernier adieu comme celle qu’il écrivait à M. de Bray, son compatriote et ami, embarqué sur la Résolute, et qui est datée de la baie Erebus et Terror.

Le 12 août, Bellot quittait cette baie, avec des dépèches pour sir Robert Belcher qu'on supposait aux environs du cap Relcher. En l’absence du capitaine Inglefeld, l'officier français, qui savait l'importance de la prompte remise des dépèches, prit sur lui de les porter à destination. Il partit accompagné de quatre hommes. On marcha sur la glace assez longtemps; non loin du cap Bowden, on aperçut la terre à une distance de trois milles. Bellot proposa d’y aller camper, et deux des marins, MM. Havey et Malden, à l’aide du canot en caoutchouc, purent en effet l’atteindre, non sans de grands efforts, car il fallait ramer au milieu des glaçons et des courants opposés, alors que commençait la débâcle. Les marins s’occupaient d'établir, à l'aide d’une corde, un va-et-vient entre le traineau et la côte, lorsqu'un craquement se fit entendre et ils eurent la douleur de voir Bellot et ses deux comp :gnons, réfugiés sur un grand glaçon, qu'entrainait bien loin de là un co:rant des plus rapides.

Bellot et ses deux hommes, après avoir essayé en vain de dresser la tente que renversait la rafale, avisèrent à se tailler un logis dans la glace et ils purent ainsi s’assurer

un abripour la nuit. Maintenant laissons parler M. Johnson, l’un des compagnons de l'officier français, dont la déposition, dans sa simplicité, est des plus émouvantes :

« M. Bellot, dit-il, s'assit une demi-heure et s’entretint avec nous sur le danger de notre position. Je lui dis que je n’avais pas peur et que l'expédition américaine était poussée çà et là dans ce canal par la glace. I! répliqua: « Je le sais, et, avec la protection de Dieu, pas un cheveu ne tombera de notre tête, » Je demandai alors à M, Bellou quelle heure ilétait, Il répondit : « Environ six heures et quart (après minuit du jeudi 48); et alors il attacha ses livres et dit qu’il voulait aller voir comment la glace flottait, Il était seulemeni parti depuis quatre miautes quand j'allai pour le chercher, mais je ne pus le voir, et, en retournant à notre retraite, j’aperçus son bâton, du côté opposé d’une crevasse d'environ cinq toises de large où la glace était toute cassée, J’appelai alors M. Bellot, mais sans réponse. À cet instant, le vent soufflait très fort. Je cherchai encore tout autour du glaçon, mais je ne pus découvrir aucune trace de M. Bellot. Je crois que, quand il sortit de la cachette, ic vent l’emporta dans la crevasse et son paletotétant boutonné il ne put nager à la surface. »

Ïl n’était donc; pas d'espérance, d’illusion possible ; l’intrépide jeune homme, riche de tant d’avenir, avait disparu dans le gouffre. Il comptait vingt-sept ans à peine! La nouvelle de la catastrophe apportée « par les deux hommes qui se trouvaient avec Bellot, écrit le capitaine Inglefield, et sauvés par miracle après avoir passé trente heures sans manger » consterna tout l’équipage du Phænix et ne causa pas en Angleterre eten France une émotion moins douloureuse. M. Chasseriau, dans son intéressante notice, n’était que l’écho de ces sentiments de profond regret et de douleur quand il disait en terminant:

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