‹ Les marins illustrésChapitre 2 sur 4 · AD, MICHEL · texte numérisé non relu

AD, MICHEL

AliSO!II (GKorr.F.s\ amirnl nngl.ii«, né dans le Slafford- Shire. en 1697. mnrt en 1702.

La marine lirilanniqiie n'a nas de nom ]'liis illustre que celui de Georges Anson. Issu a'iine famille noble et aisée, gui l'éleva n'iblement. il manifesta, dés Tàge le plus tenore, une vocation Irés-prouoneéc pour la carrière maritime. A peine eut-il pnrcouru le cercle des études qui entrent dans réducali'n d'un paifiit gentleman, qu'il s'arracha aux douceurs de la maison paternelle, à l'esistence facile et brillanle que lui permettait un riche p.itrimoine, pour se livrer avec ardeur aux rudes f.itisruesde la vie de bord. Il y révéla promptement les éminentes qualités qui devaient le conduire au faite de la hiérarchie navale. Hâtons-nous de constater qu'avant d'y arriver il passa successivement par tous les grades subalternes, et que si sa naissince aristocratique put aplanir sous ses pns certaines difficultés, son avancement n'eut rien de cette rapidité qui décèle la faveur, et que la justice n'en fut jamais contestée. Chacun de ses grades fut le prix d'une action d'éclat, ou d'une mission laborieuse et difficile, honorablement remplie. Le gouvernement anglais a tonjcirs trop compris l'importance du rôle de la marine militaire pour le progrés de sa puissance et de sa gi-andeur nationale, pour abandonner le choix de ses officiers aux influences de cour et aux caprices du favoritisme. Chez nos voisins, on pouvait être officier ]iar droit de naissance dans l'année de terre; dans l'armée navale, on ne le devenait que par droit de mérite.

En 1730, Georges Anson comptait déjà dix-huit années de services de mer, et il n'était encore que capitaine de vaisseau; il resta neuf années dans cette position. Sa carrière, cependant, n'avait pas cîssé d'être aussi active que brillante: il avait assisté à de nombreux combats, et rempli diverses missions in.|'Oilanles dans toutes les mers sillonnées par les escadres de sa nation. Il avait été chargé d'un gouvernement dans une partie de la Caroline du Sud, et y avait même fondé une ville qui porte son nom. Promu, en 1759, au grade de commodore, qui donne le droit de commander une division, il reçut, cette même année, le commandement d'une escadre destinée à attaquer les établissements espagnols dans les Indes occidentales par la nier du Snd , en même temps que l'amiral Vernon les attaquerait par la mer .Atlantique. Tous les deux devaient s'avancer jusqu'à l'isthme étroit qui réunit les deux Amériques et qui ferme à l'ouest le golfe de Panama, à Pest le golfe du Darien. Là les deux "champions de l'ambition britannique auraient pu se toucher la main, l'un riche des dépouilles recueillies le long des côtes du Chili et du Pé-

rou, l'autre ceint des lauriers moissonnés sur les ruines de Carthagéne. Celte ville était alors le boulevard de la puissance espagnole dans la mer des Antilles, et le rendez-vous général des galions qui ti-ansportaient en Espagne les trésors du nouveau monde.

Mais il n'en fut point ainsi. Le ciel ne protégea point celte double expédition, entreprise contre la foi des traités, dans un intérêt purement nicrcmlile et pour l'unique profit des trafiquants de Londres et de Liverpool. Vernon, après un long siège, échoua devant Carthagéne; de nombreux désastres eif.pêchéreni Anson de rien entreprendre de décisif et de sérieux. Toutefois, cette expédition ne laissa pas d'èlre hinorable et glorieuse pour ce dernier; elle lui fournit plus d'une occasion de développer toute l'énergie de. son caractère et toutes les ressources de son génie, et nous verrons qu'en fin de compte L'Ile ne fut pas sans profit pour sa forlune particulière.

Bien qu'il eût reçu sa commission dés 1759, Anson ne put mettre à la voile que le 18 septembre de l'année suivante. Son escadre se composait de cinq vaisseaux de guerre (1 1, d'une chaloupe et de deux aulres petits bâliir.eiiis chargés de vivrts, le tout portant quatorze cents hommes, parmi lesquels on comptait de vieux invalides tt deux cents jeuues gens de recrue.

Le 19 février 1741. l'escadre avait atteint la côte des Patagons, â l'extrémiié de laquelle se trouve le détroit de -Magellan. Pour éviter ce passage dangereux et fertile eu naufrages, elle poussa plus au sud encore, et arriva, le 7 mars, n l'entrée du détroit de Lemaire, qui s'ouvre entre la terre de Feu et celle des Etats; affreux parages où la mer, semée d'écueils, est incessamment sillonnée par des courants rapides, soulevée par des vents impétueux; ou la terre, aride et sauvage, ne se montre, à travers les brumes épaisses, que sous un éternel manteau de neige. .Au delà se déploie le grand Océrn austral, dont les limites sont inconnues. Bientôt l'escadre eut â lutter contre les horribles tempêtes qui grondent sans relâche autour du cap Horn, pointe méridionale de la terre de Feu. C'est là surtout que l'Océan semble avoir accumulé toutes ses fureurs, pour mettre au défi l'audace et la témérité du génie de l'homme.

Pendant sept semaines, le commodore Anson et son escadre se trouvèrent assaillis par tous les éléments de destruction : roulis atroce qui précipitait les hommes sur le lillac on contre les bords des navires en les brisant, ou qui les lançait à la mer pour s'engloutir dans les replis Je ses vagues; pluie froide et neigeuse qui couvrait de glace tous les agrès, gelait les voiles que le vent rompait ensuite comme du verre, qui engourdissait jusqu'à la gangrène les membres des matelots; irrésistible vent d'ouest qui semblait interdire aux efforts les plus désespérés le doublement du cap, qui rompait avec fureur vergues, mais et cordages I Ce ne fut que le 24 avril que l'escadre parvint à franchir ce terrible pas, ayant perdu deux de ses principaux bâtiments, la Seiern il la Perle, que la tcm- 1 été avait séparés d'elle, et qu'elle ne revit plus. On apprit depuis que ces deux bâtiments étaient retournés au Brésil, et de là en Angleterre.

L'escadre ainsi réduite, et entrée dans la mer du Sud, éprouva encore les plus rudes assauts en remontant vers le tropique du CajTicorne. Elle fut entièrement dispersée, et, le 9 juin. Anson arriva, avec son seul vaisseau le Centurion, devant l'ile déserte de Juan-Fcrnandez. Cette île est silôée vers le (renle-quatriémc degré de latitude méridionale, à soixante-quinze myriamètrcs environ de la côte du Chili (2). Elle offrait au moins un bon monillagc pour les vaisseaux, et, pour les hommes, un lieu deri'pos sur et sal'.il.rc. Le commodore n'hésita pas à y relâcher, car son équipage avait grand besoin de prendre du re-

(I) Le Cenliiricn, freg.ilc de soixante canons, que monlail lo commodore; le GlocesUr, la Severn, la Perle et le Triitl ; ce dernier, brick-geêlelte. arme de liiiit cinons seulemoiu : c'cl.nil un bàlmieot d'un modèle nouveau ; son nom anglais sigailie épreuve ou essai.

(2] Son nom de Juan Fernandez lui vient du pilote espagnol qui It découvrit en 1585.

pos et de quitter son navire, où le scorbut exerçait d'affreux ravages. Déjà celle maladie lui avait enlevé quatre-vingts hommes; le reste était si affaibli par le mal ou par la fatigue, qu'à peine comptait-on dix liommes à bord en état de faire le service. L'aspect de cette île verdoyante , où coulaient en abondance des eaux pures et limpides, ranima les courages abattus, et fit renaitre l'espérance au cœur de ces hommes, qui n'avaient encore rencontré que des vents contraires et une mer incléniente. Ce qui ajouta à leur joie, ce fut de voir arriver, le même jour, au même rivage, le Trial, un des bâtiments qui s'étaient séparés d'eux en dernier Heu. Six jours après, ils étaient encore ralliés par le Glocesler, dont l'équipage, réduit des deux tiers, était dans un état si déplorable, que les officiers et leurs domestiques étaient obligés de s'employer aux manœuvres. Enfin, le lendemain, 16 juin, un troisième bâtiment rejoignait son pavillon ; c'était un de ceux qui portaient les vivres ; ce qui |)ermit de rendre à tous les équipages leur ration entière de pain, qu'il avait fallu considérablement réduire depuis deux mois. On attendit en vain le quatrième des vaisseaux égarés et qui

clait aussi chargé de vivres ; il ne revint pas , et l'on sut depuis qu'il avait éclioué vers le quarante- septième degré de latitude méridionale, entre deux petites îles voisines de la côte du Chili.

Anson fit un séjour de trois mois dans l'ile de Juan-Fernandez. Il avait posé ses tentes près de la mer, dans une clairière au milieu des bois, enceinte de grands myrtes disposés en amphilhéàlre, dominée par les sommets des hauteurs voisines et rafraîchie par l'eau limpide de deux petits ruisseaux, dont le lit et les bords étaient abondamment pourvus des végétaux les plus antiscorbutiques , tels que le cresson, le pourpier et l'oseille sauvage. Des chèvres qu'ils y trouvèrent, et dont quelques-unes portaient une coupure à l'oreille, leur confirmèrent la vérité du récit publié par le capitaine Rogcrs, en 1712, sur les aventures et le séjour dans cette île du matelot Selkirk. C'est ce matelot écossais, ramené en Angleterre après quatre ans et demi d'isolement dans cette île, qui a fourni le type du roman si célèbre de Rohinson Crusoë. La race de ces chèvres, qui fut d'une si grande ressource pour les équipages d'Anson, avait été introduite, depuis un siècle il

demi dans cette oasis de l'Océan austral, par le premier navigateur espagnol qui en avait fait la découverte. Anson voulut laisser, à son tour, quelque trace duralile de son passage, et qui put aussi faire bénir son nom aux Européens que la tempête ferait échouer sur cette côte : il fit répandre dans l'ile une grande variété de semences potagères, et de noyaux d'abricots, de prunes et de pêches, ajoutant ainsi à la végétation indigène une végétation nouvelle et utile, qui s'y est multipliée à ravir sous l'inûuence d'un climat doux et tempéré.

Le commodoro Anson quitta l'ile de .hian-Fcrnandez dans les pi-emiers jours de septembre (1741). A peine en mer, l'escadre signala un bâtiment qui fut bientôt reconnu pour être espagnol. On lui fit la chasse et l'on s'en rendit maître sans beaucoup d'efforts. C'était un vaisseau marchand, dont la cargaison ne laissait pas d'avoir de l'importance. Celte première prise fut suivie de plusieurs autres. L'une d'elles entraîna la perte du Trial, qui, s'étant mesuré corps à corps avec un gros bâtiment, dont il avait fini par s'emparer à l'abordage, éprouva de telles avaries dans sa coque, que le comniodore dut iirendrc le parti de le brûler. Il en fit passer l'équipage et les munitions à bord du bâtiment capturé, qu'il nomma la Prisc-du-Trial.

Informé, par ses prisonniers, que la ville de Païta, sur la côte du Pérou, vers le sixième degré de latitude méridionale, renfermait de grandes richesses, il forma le hardi projet de s'en rendre maître. « Il ne se servit, dit Voltaire, ni de ses vaisseaux de guerre, ni de tout ce qui lui restait d'hommes, pour tenter ce coup h.irdi. Cinquante soldats, dans une chaloupe à rames, firent l'expédition. Us abordèrent pendant la nuit. Cette surprise subite, la confusion et le désordre que l'obscurité redouble, multiplient et augmentent le danger. Le gouverneur, la garnison, les habitants, fuient de "tous côtés. Le gouverneur va dans les terres rassembler trois cents hommes de cavalerie et la milice des environs. Les cinquante Anglais, cependant, font transporter paisiblement, peudanl trois jours, les trésors qu'ils trouvent dans la douane et dans les maisons. Des esclaves nègres, qui n'avaient pas fui, espèces d'animaux appartenant au premier qui s'en saisît, aident à enlever les richesses de leurs anciens maîtres. Les v.iisseaux ili' guerre abordent. Le gouverneur n'eut ni la hardiesse de ilesccndre dans la ville et d'y combattre, ni la prudence de traiter avec les vainqueurs' pour le rachat de la ville et lies effets qui restaient encore. Anson fit réduire Païta en cendres (novembre 1741), et partit, ayant dépouillé aussi ■lisémcnt les Espagnols que ceux-ci avaient autrefois dépouillé les Américains (1). » Une autre relation ajoute iju'avant de s'éloigner le commodore anglais eut la précaution de faire enclouer les canons du fort et de faire couler à fond cinq vaisseaux espagnols qui se trouvaient dans le port.

Pendant cette expédition, le GlocesUr se rendit maître, à quelque distance de la rade, de deux bâtiments espagnols, à bord desquels on trouva, indépendamment do marchandises précieuses, prés de quatre-vingt mille piastres (quatre cent mille francs) en argent.

Ainsi l'expédition d'Anson, maigre les désastres qui l'avaient tant affaiblie, ne laissait pas de jeter la terreur sur les côtes du Pérou, si mal gardées, si mal défendues surtout, et de ]iorler un tort considérable au commerce espagnol. Le pillage et l'incendie de Païta leur coûtaient déjà plus de dix millions de notre monnaie.

Cependant le commodnre avait appris, par ses prisonniers, le mauvais succès du siège de Carlhagène, entrepris de l'autre côté de l'isthme par l'amiral Vernon. D'après ces nouvelles, il comprit qu'il n'y avait pas lieu pour lui de concourir à la conquête du Mexique, et il borna son ambition à s'emparer d'un galion immense, chargé d'argent, que le Mexique envoie tous les ans du port d'Acapulco, à l'ile de Manille, capitale des Philippines (2).

(1) Précis du rèi/ne de Louis XV, ch, xxvn.

(2) Les Philippiues furent ainsi nommées en l'honneur de l'hlli|iiie 11, sous le règne duquel clks lurent découverlcs par

les lispuguols.

Dans ce but, il remonta vers la baie de Panama, et se tint pendant plusieurs mois à la hantcin- d'AcapiiIco, espérant que le galion ne manquerait pas de tomber au milieu de son escadre. Hais sans doute que la croisière anglaise avait été signalée aux Espagnols, et le galion retarda son départ. Après plusieurs mois d'une vaine attente, Anson quitta ces parages, et s'enfonça dans l'océan l'acifique, pour gagner les Indes orientales. On était au (3 mai 1742.

Dans le cours de cette longue traversée entre le tropique du Cancer et l'équateur, il fut obligé de sacrifler le Gtoccstcr, qui ne pouvait plus se soutenir en mer et qu'il n'avait aucun moyen de faire réparer. 11 y fit mettre le l'eu, après avoir fait passer sur le Centurion l'argent, les vivres, le matériel et l'équipage, considérablement réduit par le scorbut, qui avait de nouveau envahi cette escadre aventureuse.

Anson n'avait donc plus qu'un seul vaisseau, suivi de deux espèces de chaloupes, dont l'une était, nous le supposons, le bâtiment espagnol qu'il avait décoré du nom de la Prise-du-Trial. Le Centurion n'était pas lui-même en Irés-bon état, le scorbut faisait des ravages épouvantables dans son équipage , et bientôt les bras allaient manquer

Sour les manœuvres. On ne comptait plus que soixanteouze hommes eu état de rendre quelque service; misérable reste du personnel réuni de trois vaisseaux de ligne, qui, à leur départ d'Angleterre, présentaient ensemble un effectif de prés de mille hommes! Parvenu, au mois d'octobre, dans l'archipel des Mariannes, Anson se hâta de relâcher dans une des iles de ce groupe, appelée Tinian. située vers le quinzième degré de latitude septentrionale. Cette île, que les Espagnols avaient abandonnée depuis un demisiècle à la suite d'une épidémie, était alors presque entièrement déserte. Les Anglais y trouvèrent un refuge non moins salubre que celui que leur avait procuré vers l'autre tropinue l'ile de Juan-Fernandez. Tinian possède des sources d'une eau excellente ; elle foisonne en gibier de toute espèce; les Espagnols venaient même s'y approvisionner de cochons, de volailles et de bétail, dont l'ile est couverte; l'oranger, le citronnier, le cocotier, y sont indigènes ainsi que l'arbre à pain, et fournissent en abondance des fruits délicieux et une nourriture rafraîchissante. Anson et ses compagnons, tant éprouvés par la fortune, eurent donc encore ici une occasion de bénir la Providence. « Tout, dit l'auteur de la relation du voyage d'Anson, réveillait chez nous des idées de fermes, de villages, et rappelait à chaque instant l'image de la patrie absente. » Nous devons avertir, cependant, que ce tableau enchanteur n'est pas exempt d'e.xagération.

A l'approche du vaisseau anglais, le petit nombre d'Indiens qui étaient restés dans l'ile s'étaient enfuis dans les bois, abandonnant leurs cabanes, ce qui épargna aux arrivants la peine de dresser des tentes. La plus grande fut disposée en infirmerie pour les malades. Tous les officiers, Anson lui-même, aidèrent à les transporter; la plupart étaient dans un état si désespéré, qu'il en mourut vingt et un pendant les deux jours que dura l'opération du débarquement.

Le Commodore lui-même avait été atteint par le mal qui avait si cruellement décimé ses équipages; si, chez lui, la force morale domptait la douleur physique, il n'en avait pas moins besoin des mêmes soins qu'il faisait prodiguer à ses compagnons. Il se fit dresser une tente sur le rivage, d'où, couché sur son lit de douleur, il pouvait présider aux travaux qu'exigeait l'état du CetUurion, et avoir l'œil constamment fixé sur la mer; car il se défiait des Espagnols, qui entretenaient une garnison au fort Gouaham, à une assez petite distance de Tinian. Mais la tempête, qui avait été jnsque-là sa plus redoutable et presque son unique ennemie, lui préparait encore une catastrophe. On était au mois de septembre, et le commodore, prévoyant une mer houleuse pour les jours de la pleine lune, avait fait prendre toutes les précautions que la prudence et l'expérience peuvent suggérer, pour fixer fortement le Centurion au rivage. Mais, dans la journée du 22, un ouragan épouvantable rompit tous les câbles et poussa le vaisseau en pleine mer. Pendant la nuit, l'orage redoubla de fureur. La pluie

tombait par torrents, le tonnerre grondait avec un fracas horrible, la rafale fouettait l'air de ses sifUemenls aigus, de fauves et rapides éclairs sillonnaient l'obscurité profonde de leurs lueurs sinistres. En vain , sur le rivage, toutes les oreilles étaient tendues , tous les regards fixés sur l'horizon de la mer : on n'entendit aucun signal de détresse, on n'aperçut aucun feu du vaisseau que la tempête venait d'emporter! Puis, à l'aube du jour, quand on se fut assuré que le Centurion avait disparu, sombré peutêtre sur un des écueils dont cette mer est semée, ce fut un désespoir immense, un découragement général. Tous se voyaient condamnés à finir misérablement leur vie sur cet écueil perdu aux extrémités de l'océan Indien.

Un seul homme se montrait calme et plein de courage et de fermeté : c'était Anson. Il fit comprendre à ses compagnons qu'il y avait quelque chose de mieux à faire pour eux, dans une conjoncture aussi grave, que de se lamenter et de s'abandonner à un stérile désespoir. « Ce n'est point en nous croisant les bras pour pleurer comme des femmes, leur dit-il, que nous sortirons d'ici. Soyons hom-

Un seul liomme se montrait plein de courage et de fermeté : c'était .\nson.

mes, ingénions-nous, mettons-nous à l'œuvre sans perte de temps ! Nous ne sommes pas ii loin de la mer de Chine que nous ne puissions, avec les moyens qui nous restent, y gagner urt port. Là nous trouverons toute espèce de ressources pour assurer notre retour en Europe. 11 faut nous hâter de déloger d'ici, où nous sommes trop voisins des Espagnols pour être eu sûreté. » 11 ajouta, quant au Centurion, que, si ce vaisseau n'avait pas péri, ce qu'il était permis d'espérer, car il était de taille à lutter contre la fureur des élémeuts, ou bien il reparaîtrait dans quelques jours, ou bien on ne manquerait pas de le rejoindre ou de recevoir de ses nouvelles en cinglant vers la Chine.

Ayant ainsi relevé le courage de ses gens, le commodore résolut de transformer sa" chaloupe en flûte ou gabarre du pori de quatre cents tonneaux, en la faisant scier en deux pour l'allonger de quatre à cino( mètres. A la condition d'être ponté, iin pareil bâtiment était capable de les transporter jusqu'en Chine, quoique la distance à parcourir fût de plus de vingt-cinq degrés. Un hasard providentiel avait fait que les charpentiers et le serrurier du Centurion se trouvassent à terre avec une grande partie de leurs outils. On se mit donc immédiatement à l'œuvre, recourant aux expédients les plus ingénieux pour suppléer

aux instniments on aux matériaux dont on manquait. Anson déploya dans cette circonstance toutes les ressources d'un ingénieur inventif et habile. Il ne dirigeait pas seulement les ouvriers par ses conseils, il donnait lui-même l'exemple de la diligence et de l'activité, prenant alternativement la hache et le marteau, toujours le premier et le dernier A l'ouvrage. On arriva à fin d'œuvre en moins de vingt jours.

Déjà, il ne s'agissait plus que de mettre à flot la chaloupe allongée, exhaussée, pontée, transformée enfln comme par enchantement, et l'on se livrait aux préliminaires de cette opération lorsqu'un matelot, descendu de l'une des hauteurs de l'ile, accourut précipitamment vers le rivage, montrant la mer et criant de toute la force de se? poumons : Vaisseau! l'aisseau! Et chacun de se précipiter vers la direction indiquée, et toutes les voix de se confondre dans un seul cri de joie à l'aspect d'un point noir qui se montrait à l'horizon; car on ne doutait pas que ce ne fiit le Centurion, ce vaisseau tant regretté. C'était lui en effet! et les acclamations redoublèrent dés que l'espérance fut devenue une certitude, dés que, par ses signaux et ses hourras frénétiques, l'équipage du Centtirion eut répondu aux signaux, aux cris de joie qui partaient du rivage !

Ayant vent arriére et toutes voiles dehors, il fut bientôt dans la rade de l'île. 11 rentrait après dix-neuf jours d'absence, pendant lesquels il avait subi toutes les rigueurs d'une mer inclémente. Dix jours suflirent pour remettre de ses fatigues l'équipage harassé, réparer les avaries du navire, et l'appareiller pour une nouvelle course. On reprit la mer le 21 octobre, avec vent en poupe, vent frais et constant, qui permit de faire quarante à cinquante lieues par jour. Jamais encore il ne leur était arrivé, depuis leur départ d'Angleterre, de rencontrer une mer si constamment bénigne, un ciel si constamment propice. Après une traversée aussi rapide qu'heureuse, ils purent mouiller, le 9 novembre, dans la rade de Macao. C'est une ville assez considérable, bâtie par les Portugais dans une ile qui fait face à la célèbre ville de Canton, et qui n'en est séparée que par un étroit canal. Depuis plus (le deux ans qu'ils erraient sur l'Océan, c'était la première fois qu'il arrivait aux Anglais du Centurion d'aborder dans un port ami, au milieu d'un pays civilisé. Et il était temps qu'il en fût ainsi; car tout commençuit à leur manquer : l'argent et les marchandises précieuses dontils avaient dépouillé les Espagnols dans la mer du Sud n'avaient été pour eux, jusqu'à présent, qu'un lest inutile et un embarras de plus.

Anson fut très-bien accueilli par le gouverneur portugais, qui lui promit de lui procurer toutes les ressources que le pays fournit. Mais les Portugais ne sont à Maciio que sous le bon plaisir du gouvernement chinois, cl le gouverneur fil observer au commodore anglais qu'il ne pouvait rien faire sans une autorisation formelle du viceroi de Canton. Il fît cependant conduire son vaisseau à Typa, port situé en dehors du canal, et où il serait facile à'Anson de faire radouber son vaisseau. Celui-ci traita à cet effet avec des ouvriers chinois; mais l'opération prit beaucoup de temps; non-seulement parce que les Chinois sont très-minutieux et peu expédilifs dans tout ce qu'ils font, mais encore parce qu'il fallut passer par une longue filière de négociations et de formalités pour obtenir des autorités chinoises les ordres nécessaires. Le Centurion ne fut entièrement radoubé que dans les premiers jours d'avril 174.").

Anson n'avait pas renoncé au projet de s'emparer du galion de Manille. Conjecturant que le temps de son arrivée ap])rochail, il se mit en mesure de gouverner vers les Philippines à sa poursuite. Ayant renforcé son équipage de ([uelques matelots indiens et hollandais, qui lui parurent propres à faire un bon service, il remit à la voile le 19 avril, feignant d'aller à Ratavia, l'annonçant même à son équipage; mais, dés qu'il fut en pleine mer, il révéla le véntablc but de celte excursion. Une trouva à son bord que des approbateurs et des hommes bien disposés à concourir vaillamment à la conquête du riche butin qu'il leur montrait en perspective.

Enfin, le 9 juin suivant, ils décoiiviirent, à la liauienr du cap Espii-itu-Santo de l'ile de Samer (l'une des Philipjjines), et se dirigeant sur Manille, ce galion, que, depuis mus de quinze mois, ils poursuivaient d'un hémisphère à l'autre. Dos que le Centurion fut arrivé à la portée du canon, il arbora son pavillon de guerre, et le combat s'engagea avec beaucoup de l'èsolutinn des deux parts. Le galion était commandé par le Portugais Montéro, le plus brave et le plus habile officier que les Espagnols eussent dans les Philippines. Non-seulement ce vaisseau remportait sur son adversaire par ses dimensions, mais il avait à bord cinq ccntcinquante hommes, c'est-à-dire beaucoupplus (|ue le double de l'équipage du Centurion, qui n'était que de deux cent quarante hommes; il était armé de trente-six pièces de canon et de vingt-huit pierriers. Toutefois l'attnque fut conduite avec tant de vigueur et d'habileté par le commodore anglais; l'appât du butin qu'ils avaient sous les yeux avait tellement exalté le courage de ses hommes, qu'il se rendit maître du galion après une heure et demie de combat. Les Espagnols eurent soixante-sept des leurs tués et quatre-vingt-tiuali-e blessés; à bord du Centurion. on ne compta qife deux tués et dix-sept blessés. Cette grande disproportion s'explique parla précaution qu'avait eue Anson de faire placer dans les hunes de son navire trente de ses meilleurs tireurs, qui firent un grand ravage sur le jiont ennemi.

Le trésor que portait le galion était d'environ quinze cent mille piastres, ou huit millions de notre monnaie; il contenait, en outre, une assez forte partie de cochenille. Anson se hàla de retourner avec sa prise dans la rivière de Canton, et, In A juillet, il entra d'autorité dans le port chinois, après avoir refusé formellement d'acquitter aucun droit, prétendant que c'était le privilège de tout vaisseau de guerre, cl déclarant qu'il brûlerait plutôt la ville que de se soumettre à une exigence humiliante pour sa nation. Les mandarins iiensèrent qu'il n'était pas prudent d'insister; mais ils lui aemandèrent la remise des prisonniers espagnols, qui appartenaient à un pays allié de la Chine; ce qu'Anson leur accorda d'autant plus volontiers, que déjà il commençait à s'inquiéter de la nécessité où il allait se trouver de iiourrir tant d'étrangers.

Pendant son séjour dans le port de Canton, il eut occasion de sauver la ville d'un efl'royable incendie qui s'y était manifesté, et qui l'eût dévorée tout entière, sans le courage, l'intrépidité et l'adresse des marins du Centurion, dirigés par l'intelligence et le sangfroîd de leur capitaine. Celte circonstance, "jointe à la considération que lui donnait la force imposante du Centurion, le premier vaisseau de guerre qui eût encore mouillé dans ces parages, lui procura les honneurs d'une audience solennelle du vice-roi. Cette audience eut lieu avec tout le cérémonial usité pour la réception des ambassadeurs des grandes nations, touvées dignes d'entrer en relation avec le céleste empire. Une escorte de deux cents soldats, ayant plusieurs mandarins à leur tête, attendait le commodore à la porte de la ville, et l'accompagna jusqu'à la grande place du palais, où étaient rangés en bataille dixmille hommes sous les armes, et tous habillés de neuf. C'est au milieu de celle armée qu'Anson fut conduit jusqu'à la salle d'audience. 11 y trouva le vice-roi, trônant dans un fauteuil de parade, sons un dais d'une grande richesse, ayant à ses cotés tous les mandarins du conseil. Un siège vide attendait le commodore; il s'y plaça, n'ayant entre le vice-roi et lui que le chef de la loi et celui de la trésorerie. Anson obtint dans cette audience tout ce qu'il crut devoir demander au grand dignitaire du céleste empire; et ce résultat mit un terme à une infinité de lenteurs, de difficullés et de chicanes qui entravaient ses relations, soit avec les autorités secondaires, soit avec les négociants dii pays.

L'époque des vents favorables à son retour en Europe étant arrivée, Anson quitta la ville de Canton, séjourna une semaine seulement à Macao pour y vendre le galion espagnol et ce qu'il ne jugea pas à propos d'emporter de ses prises en marchandises, et appareilla de ce port pour l'Angleterre, le l,"» décembre ilVt. Le 15 juin de l'année suivante, après une heureuse navigation do six mois, cou

pée par «ne station de trois semaines dans la colonie hollandaise du Cap de Bonne-Espérance, il rentrait dans la rade de Spitehead. Il avait accomidi le tour du monde en faisant la guerre, une guerre de forban, il faut bien le dire, au commerce espagnol, d'un tropiciue à l'autre ; et cette circumnavigatiiin militaire, qui fut la première, et, pour l'honneur de la civilisation, la dernière de ce genre, avait duré trois ans et neuf mois, moins trois jours. Elle avait coiité aux Espagnols plus de trente millions de pertes, aux Anglais deux vaisseaux de guerre et quelques centaines d'hommes , elle assurait la fortune du chef qui l'avait conduite et de ceux de ses compagnons qui avaient survécu comme lui à tant de fatigues et ae dangers.

Le retour de cette célèbre expédition fit une grande sensation en .Angleterre. « Anson fit porter à Londres, en triomphe, sur trente-deux chariots, au son des tambours et des trompettes, et aux acclamations de la multitude. les richesses qu'il avait conquises. Ses prises se montaient en argent et en or à dix millions, monnaie de France, qui furent le prix du commodore, de ses officiers, des matelots et des soldats, sans que le roi entrât en partage du fruit de leurs fatigues et de leur valeur il). » Le pays applaudit avec enthousiasme à celte munificence intelligente de son gouvernement.

Bien que le voyage dont nous venons de rappeler les principaux incidents appartienne spéci.ilement aux expéditions militaires, il ne fut pas sans intérêt pour la science. Anson y recueillit une foule d'observations faites avec soin, et" dont les domaines de la physique générale et de l'ethnographie se sont enrichis. L'une des plus importantes, ainsi que le fait remarquer Voltaire, fut celle de la varialion de la boussole, qu'on trouva conforme au système de Dalley. « L'aiguille amiantée, dit un ]ieu témérairement notre philosophe, suivait exactement la route que ce grand astronome lui avait tracée... Et cette petite escadre, qui n'allait franchir des mers inconnues que dans l'espérance du pillage, servait la philosophie sans le savoir. »

Anson, à son retour en Angleterre, fut élevé au grade de contre-amiral, et deux ans plus tard à celui de vice-amiral. En 1747, année désastreuse pour la marine française, il commandait, ayant sous ses ordres le contre-amiral Warren, une escadre de seize vaisseaux de ligne et de plusieurs frégates, qui croisait dans la Méditerranée. Le 14 juin, à là hauteur du cap Finisterre, en Galice, les deux amiraux se trouvèrent en présence d'un convoi considérable destiné pour les Indes Orientales, et qu'escortait le capitaine la Jonquière avec une escadre de cinq vaisseaux de ligne et une frégate. Cette escadre, après une défense héroïque, et qui sauvait au moins l'honneur de notre marine, tomba tout entière au pouvoir de la flotte ennemie. Il faut convenir, et les historiens anglais le reconnaissent eux-mêmes, que la grande supériorité de forces dont disposait l'amiral vainqueur ôte beaucoup à la gloire de son triomphe. La plus grande partie du convoi put s'échnpper pendant que son escorte >e sacrifliitsi généreusement dans une lutte désespérée; seize bâtiments seulement tombèrent au pouroir des Anglais; mais ce n'étaient pas les moins richement chargés, puisque de l'or et de l'argent en lingots qu'ils portaient, on remplit seize chariots qui furent conduits à la bourse de Londres. Cette affaire valut à l'amiral Anson d'être promu à la pairie. Quatre ans plus tard(1751), il fut nommé premier tord de l'amirauté, ou ministre de la marine.

Sous son administration éclata la rupture de la paix d' Aixla-Ch.npelle, et la guerre de 1756 entre la France et r.\ngleterre. L'opinion publique, dans ce dernier pays, fit peser sur lord Anson une partie de la responsabilité de la défaite de l'amiral Byng en vue de Minorque. et de la perte du Port-Mahon . si "intrépidement enlevé par les bataillons français que commandait le duc de Richelieu. On lui roprocnait le mauvais choix de l'amiral, les relards apportés dans le départ de la flotte, et sa trop faible composition. Après la chute du ministère dont il faisait partie, une enquête parlementaire fut ouverte sur cette expédition mal-

(1) Voltaire, ouvraye cili.

heureuse; elle eut pour résultat de faire décharger lord Anson et ses collègues de toute accusation. On ahandonna cependant une viciime au ressentiment national, et l'amiral Byng fut condamné à mort.

Au mois de juin 1758, une flotte anglaise, composée de vingt-deux vaisseaux, vint mouiller dans la baie de Cancale. près de Sainl-Malo, en Bretagne, et débarqua sur le rivage quinze bataillons de troupes légères et d'artillerie. La iiotte était commandée par lord Anson, et les troupes par le duc de Mariborough. fils du célèbre général de la reine Anne. Les ennemis s'avancèrent jusqu'à Saint-Servan, faubourg de la ville, avec un port, ou ils brillèrent trois frégates de la marine royale, plus de cent trente liiiiimenls d'armateurs ou de pêcheurs, et quelques magasins d'ap|irovisionnemenls mariiimes. Au bout de huit jours, les Anglais se rembarquèrent, bornant leur expédition à ce dègàl; résultat bien peu digne, il faut le dire, de l'appareil qu'on avait déployé dans celle entreprise, 1 1 des chefs qu'on lui avait donnés. Un fait, cependant, doit être constaté à la gloire de ces derniers, c'est qu'ils donnèrent des ordres sévères pour qu'aucun acte de violence et de brigandage ne fut commis par leurs soldats au préjudice des habilanls. Sept matelots et un soldat, convaincus d'avoir enfreint ces ordres, furent impitoyablement pendus aux vergues des vaisseaux.

C'est en 1701 que tïeorges Anson fut élevé à la dignité d'amiral. Il jouit peu des honneurs attachés à celle dignité : il succomba, au mois de juin de l'année suivante fl702), à une attaque^d'apoplexie.

« Anson, dit l'auteur de son article dans la Biograplne universelle des frères Michaud, avait toutes les qualités qui constituent le marin : un sang-froid à toute épreuve, une intrépidilé réfléchie, une connaissance profonde de la tactique navale. Il respectait l'humanité au milieu des horreurs de la guerre. 11 n'eut qu'un seul défaut, ce fut sa trop grande confiance; elle le rendit quelquefois la dupe des intrigants et des fripons. Il ne connaissait ni les hommes, ni la société; aussi a-t-on dit de lui qu'il avait f.nit le tour du monde, et qu'il n'y était jamais entré. ><

B4RT (Je«), chef d'escadre, né en 1C50, mort en

Des illustres marins qu'a produits en si grand nombre le si-'cle de Louis XIV, il n'en est point dont le nom soit resté aussi populaire que .lean B.^rt. Ce héros naquit à Dunkerque. en 1050, douze ans avant que sa ville natale, successivement espagnole, française et anglaise, fût définitivement restituée à la France. .Tean Bart, Français dans l'Sme, se dédommagea bien, depuis, de la fatalité qui l'a-

vait l'ail iiaitre sujet anglais. Sur la foi des mémoires rédigés sous le nom du chevalier de Forbin, on a répété, dans beaucoup d'histoires et de biographies, que le père de l'illustre marin n'était qu'un pauvre pêcheur si misérable, qu'il n'avait même pu faire apprendre à son fils la lecture et l'écriture, ces premiers éléments de toute instruction. Cela fùt-il vrai, que nous n'y trouverions qu'un motif de plus d'admirer ce flls de ses œuvres, dont le génie se serait ainsi développé malgré le double obstacle de l'extrême pauvreté et de l'extrême ignorance. Mais il n'en est rien : Jean Barl naquit au sein d'une famille aisée et considérée. Son père était un de ces intrépides armateurs, comme Dunkerquc était en possession d'en produire depuis un temps immémorial, se livrant à la pêche du hareng ou armant en course, suivant les circonstances de la paix ou de la guerre. On sait même que Corneille Bart,

pore de notre héros, était mort à la suite d'une affaire en mer, oii il avait été grièvement blessé en commandant un abordage. Il laissait deux fils en bas âge, dont Jean Bart était l'ainé. Outre qu'on a la preuve que ce chef d'escadre, non-seulement écrivait d'une manière très-nette, mais encore rédigeait en fort bon style ses dépêches et ses rapports officiels, comment admettre que l'enfant, né dans une condition aussi honorable, n'eut pas même reçu l'instruction la plus élémentaire avant d'être lancé dans la rude carrière ou l'appelaient également les traditions de sa famille et sa vocation personnelle.' Ce qui est certain, c'est que Jean Bart commença de très-bonne heure son apprentissage de la mer; et ce fut sous un maître qui ne pouvait lui donner que de grandes et prolitables leçonscar ce n'était rien moins que le grand et ilhislre M'ichel Ruyter. {loy. ce nom.)

Par la sainte-barbe, dit .lean Cart à son fils, le bruit et la fumde de la poudre te font peur I — Pa2;e 9

Le patronage de l'amiral hollandais assurait au jeune marin duukcrquois une rapide et brillante fortune, et il ne tenait qu'à lui d'avancer immédiatement dans cette voie, en consacrant son courage et son activité au service dos Provinces-Unies. Mais la guerre s'étaut déclarée entre la France et la Hollande (1G71), il aima mieux renoncer aux avantages qui lui étaient offerts de ce côté que de s'exposer à servir contre son pays. Rentré à Dunkerquc, il s'ençagea comme second sur un bâtiment armé pour la course. Il s'y fit bientôt une réputation d'audace et d'intrépidité qui le rendit cher aux armateurs. C'était à qui pourrait l'enrôler sur son bâtiment. Mais un rôle subalterne nuisait â l'essor de son génie: en 1674, dn produit de ses parts de prise, il acheta et arma un petit bâtiment, dont il forma l'équipage de trente-six hommes bien détorminés et qui avaient toute confiance dans kur jeune capitaine. Sa première sortie fut inaugurée par un brillant succès: au bout de quelques jours, on le vit rentrer au port de Dunkerquc avec une frégate hollandaise de dix-huit canons, qu'il avait prise à l'abordage dans la rade du Texcl. Une société d'armateurs lui coniie aussitôt le commande-

ment d'une frégate de six canons, et de nouveaux succès couronnent soii audace et son intrépidité. Plein de confiance dans sa bonne étoile, il s'est lancé jusque dans la Baltioue, et tombe inopinément au milieu d'une Hotte marchande i|u'escorlaient deux frégates de guerre. L'une est prise de vive force, et l'autre n'échappe au même sort qu'en gagnant honteusement le large. Du convoi marchand, uni' partie a été brûlée ou coulée â fond pendant l'action ; mais la plus considérable et la plus riche devient la proie du jeune corsaire dunkerquois.

Les associés de Jean Bart, en bons spéculateurs qu'ils étaient, se hâtent d'ajouter quatre nouveaux bâtiments rcspeclablement armés â sa petite frégate, et lui forment ainsi une véritable escadre, â la tête de laquelle le hardi capitaine devient la terreur et le lloau de la marine anglobatave. Pas une de ses sorties du port de Dnnkerque qui ne fut marquée par un désastre pour les ennemis de la France. Nul vaisseau de commerce n'osait plus se hasarder sur les mers explorées par sa redoutable flottille. La paix de Nimègue, signée en 1078, put seule mettre un terme à ses courses et à ses exploits.

La répulaliùn que Jean Bart venait d'acquérir au service des armateurs de sa ville natale avait marqué sa place dans les cadres de la marine royale : il y entra, comme lieuti naut de vaisseau, sous le ministère de Seiguelay, ûls du grand Colbert, et son digue successeur dans l'administration de la marine française. La fortune du marin flamand, au service de la flotte, resta longtemps liée à celle du Provençal Forbin. Tous les deux égaux d'âge et de grade, entres pour ainsi dire le même jour au service du roi et attachés à la même escadre; tous les deux également intrépides et résolus dans l'action, profondément séparés, néanmoins, quant au caractère moral, par ces nuances si tranchées que la nature a mises entre l'homme du Nord et celui du Midi : celui-ci emporté, tranchant, vantard; celui-là toujours plein de flegme, de réserve et de simplicité; l'un plus brillant que solide,

l'autre, au contraire, plus solide que brillant : on les vit pendant plusieurs années, associés aux mêmes entreprises, mêlés aux mêmes aventures, rivaux ou plutôt émules de courage et d'audace dans les conjonctures périlleuses, et avançant à peu près du même pas dans la noble carrière où ils se signalaient à l'envi. Seulement le chevalier de Forbin, né gentilhomme, sut porter avec aisance l'habit de cour; le chevalier Bart ne put y assouplir sa rude encolure et resta toujours un ^Tai marin d'eau salée, plus i l'aise sur son tillac que sur les parquets glissants de Versailles.

La nécessité d'abi'éger et la crainte surtout de paraître tomber dans des redites, nous forcent de passer sur un grand nombre des prouesses maritimes de notre liéros. Nous noterons, cependant, un trait entre mille, trop caractéristique pour être négligé. C'était en 1689; Jean Barl

Parlant ainsi, il se dirige avec sa mèche enflammée vers un baril de poudre. — Page li.

et Forbin, montés chacun sur une petite frégate, escortaient des convois de guerre et de commerce, de Dunkerque aux ports de la Normandie ou de la Bretagne. Dans une de ces expéditions, un corsaire hollandais était tombé sur leur route; ils s'en étaient rendus maîtres après un sanglant abordage et l'avaient conduit à Brest. Jean Bart avait à son bord, son fils, enfant de douze ans, auquel il faisait déjà faire, sous ses yeux, le terrible noviciat de l'homme de mer. Au signal du branle-bas de combat, l'enfant n'avait pu maîtriser son émotion et son père l'avait vu pâlir au bruit de la première volée de canon lancée par l'ennemi. — « Par la sainte-barbe, dit Jean Bart en lançant un regard sévère à son Dis, le bruit et la fumée de la poudre te l'ont peur ! C'est un vilain mal pour un marin que la peur, et je vais t'en guérir (lour toujours! » Aussitôt, il l'amène au pied du grand mât, l'y attache et l'y laisse jusqu'à la fin du combat. Nous reproduisons ce trait sans aucun commentaire, persuadé, toutefois, qu'il se trouvera peu de mères assez Spartiates pour l'admirer.

La même année 1G89 manqua d'être fatale à Jean Bart

ainsi qu'à son camarade Forbin. Tous les deux escortaient de conserve, dans la Manche, un convoi de vingt bâtiments marchands partis du port du Havre, lorsque, par le travers de î'ile de Wight, ils se virent poursuivis par deui vaisseaux anglais, portant chacun cinquante pièces de canon. Dans de"s conditions aussi inégales, leur nerte était inévitable s'ils se laissaient atteindre; la prudence leur conseillait donc de prendre le large à toutes voiles; mais le convoi était perdu, et l'honneur leur prescrivait^ de tenter de le sauver, même en se sacrifiant. Ils n'hésitèrent pas un seul instant, et, comprenant que l'audace seule pouvait compenser l'iufèriorilé de leurs forces, ils se décidèrent à prendre résolument l'offensive, et à se précipiter aveuïïlément à l'abordage dès qu'ils auraient pu prendre le vent sur l'ennemi. Pour occuper l'un des vaisseaux anglais pendant qu'ils entreprendraient l'assaut de l'autie, ils avaient eu le soin préalable d'armer trois des plus eros navires de leur convoi; précaution que rendit mutile celle que prirent les équipages de ces navires de se dérober au combat, dès que le signal en fut donné par les chefs de l'escorte, Jean Bart et Forbin restèrent donc

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seuls aux prises avec l'ennemi. La lutte fut terrible et longue ; car les deux officiers français, tenant à donner à la ifotte marchande le temps de gagner le large et de se mettre hors de toute atteinte, avaient juré de n'amener leur pavillon qu'à toute extrémité. Tant qu'ils juirent conihatlre et soutenir de leur parole et de leur exemple le courage de leurs équipages, la victoire demeura indécise; enlin, grièvement blessés l'un et l'autre, ils se trouvent réduits à l'impossibilité d'agir ou de donner des ordres ; les deux tiers de leurs équipages sont étendus morts sur les ponis, ce qui reste est à peu prés mis hors de combat; les deux frégates, rasées de l'avant et de l'arriére, ne présentent plus que deux misérables carcasses prêtes à sombrer. Toute satisfaction ayant ainsi été donnée à l'iionneur et au devoir, il ne reste plus aux deux braves officiers qu'à se résigner à leur mauvaise fortune; ils ne capitulent pas, ils se laissent emmener. Du moins leur dévouement n'avait pas été stérile : le convoi pour lequel ils avaient si généreusement combattu était sauvé: pas un seul de ses bâtiments n'était tombé au pouvoir de l'ennemi.

Jean Bart et Forbin furent conduits à Plimouth, en Angleterre, où on leur donna pour prison une chambre d'auberge, aux fenêtres étroitement grillées par de lourds barnaux de fer, et dont la porte fut soigneusement gardée par une sentinelle. La nouvelle de la mésaventure arrivée à ces deux braves officiers ne fut point reçue en France avec indifférence. Le gouvernement songea aussitôt à les faire sortir de prison par voie d'échange, et Seignelay n'était pas homme à marchander leur rançon. Il laissa échapper à cette occasion un mot qui jieint bien le grand cas qu'il faisait de notre héros, et que nous devons consigner ici à la gloire du Dunkcrquois et du ministre. « Nous ne devons pas hésiter, disait le ministre, à rendre au plus vite deux si braves officiers à la flotte ; mais Jean Bart d'ahord, Jean Bart surtout! »

Les deux prisonniers ne crurent pas devoir attendre le résultat des négociations dont ils étaient l'objet, et, dés qu'ils se sentirent assez remis de leurs blessures pour pouvoir .supporter les fatigues d'une traversée, ils songèrent à s'évader. Grâce à l'intérêt qu'ils surent inspirer au chirurgien qui les soignait, et à ceux-là mêmes qui avaient mission de les garder, ils s'en procurèrent facilement les moyens. Ce fut l'affaire de quelques barreaux coupés à la grille de leur prison, d'une nuit obcure et d'un canot qui les attendait dans un endroit écarté du port, La rade qu'ils avaient à traverser était couverte de bâtiments : de nombreuses vigies, en les voyant glisser rapidement sous celte forêt de mâts, ne cessaient de leur crier qui rive? à quoi ils répondaient par ce simple mot : Pécheurs! que Jean Bart prononçait eu anglais d'un accent assez irréprochable pour tromper la vigilance des sentinelles. Ils étaient d'ailleurs protégés par un épais brouillard.

Ils mirent deux jours et demi à traverser la Manche sur leur frêle embarcation. Leur arrivée à Saint-Malo, qui allait bientôt avoir son Duguay-Trouin, fut célébrée par la marine marchande et la marine militaire comme une fête de famille cl une solennité publique tout à la fois. Cette aventure valut à chacun de nos deux héros le grade de capilain'e de vaisseau et une gratification de quatre cents écus. «Avant la fin de l'année, dit un historien moderne, Jean Bart et Forbin avaient déjà pris leurrevanche, en enlevant, dans leurs courses incessantes, nombre de bâtiments ennemis (I). »

La révolution politique qui s'était opérée en Angleterre en 1688, et l'intérêt que prenait Louis XIV à la restauration de Jacques II, qu'il avait royalement abrité dans le palais de Saint-Germain, avaient rallumé la guerre entre les deux nations. En 1090, l'amiral Tourville était sorti du port de Brest, à la tête d'une Hotte imposante, pour se porter à la rencontre de la Hotte anglo-batave, jusque dans les eaux britanniques. Jean Bart commandait, dans cette expédition, VAkijon, frégate de quarante canons. La Hotte ennemie ayant clé signalée au delà de l'ile de

(i) Louis Gucrin, Uisloire marilime de France

Wigbl, à la hauteur du caji Benchy-Head, autrement dit de Béveziéres, Tourville demande un officier de bonne volonté, à la fois hardi et expi rt, pour aller la reconnaître, et lui rapporter un compte exact de sa force et de ses dispositions. Jean Bart se présente. Il monte dans une petite chaloupe, où il fait mettre des filets, et s'avance pendant la nuit vers les vaisseaux anglais. On lui jette le qui vive? Là, comme dans la rade de Plymouth, il répond : Pécheur! en bon anglais, et on le "laisse tranquille. Il parcourt avec soin et sans trouble toutes les positions de la flotte ; prend les notes les plus exactes et les plus précises Fort des bons renseignements qu'il lui a rapportés, l'amiral français prend ses mesures et donne l'ordre d« combat pour' le lendemain malin. Nous n'avons point à entrer ici dans les détails de l'affaire de Béveziéres, qui fut une débâcle réelle pour la llolle anglo-batave, laquelle n'échappa à une destruction complète que parce que la Hotte française eut toujours le vent contre elle.

Tourville étant rentré à Brest pour faire réparer ses vaisseaux, Jean Bart fut envoyé dans le Zuyderzée avec ordre de faire la chasse aux pêcheurs hollandais, dont il coula bas presque tous les bateaux. Sa mission remplie, il revenait vers Dunkerque lorsqu'il fait la rencontre de deux vaisseaux anglais; les attaquer et les enlever ne furent pour lui que l'affaire d'un instant. 11 eût été inouï que ses compatriotes le vissent rentrer au port sans la moindre prise I .\ peine arrivé, il se remit en campagne avec quatre bâtiments et deux brûlots, pour appuyer les parlisansde Jacques II en croisant sur les côtes (l'Irlande. Celle petite escadre ne servit guère qu'à ramener une partie des vaincus de la bataille de la Boyne, si funeste à la cause des Sluarts.

L'année suivante (1691), Jean Bart attendait à Dunkerque les ordres du roi, lorsque ce port fut bloqué par les forces réunies de l'Angleterre et de la Hollande. Fatigué de son inactivité, notre capitaine arme pour la course une* flollille de bâtiments légers. Ce n'est pas sans beaucoup de difficultés qu'il obtient du ministre l'autorisation de la mettre en campagne; mais, cette autorisation obtenue, il ne perd pas un instant, et profile de la première nuit favorable pour sortir du port el franchir la ligne du blocus. Le malin même, il se trouve en présence de trois bâtiments de commerce anglais, escortés par un vaisseau de guerre. Il attaque celui-ci à sa manière, c'est-à-dire par un abordage immédiat, cl s'en rend maître ainsi que du convoi , et va mettre sa prise en sûreté dans le port de Bergue ( Bergen i en Norwége, A deux jours de là , il surprend, dans la mer du Nord, un autre vaisseau de guerre protégeant une flotte hollandaise chargée de harengs. Le vaisseau est enlevé, el la Hotie brûlée.

Ou raconte, à l'occasion de cette campagne, l'anecdote assez curieuse que voici. Jean Bart, après avoir croisé quelque temps devant les côUs d'Ecosse, était rentré au port de Bergen pour y reprendre sa capture et la ramener en France. Il est rencontré sur le port par un capitaine anglais qui l'aborde, el le dialogue suivant s'établit entre eux : « iN'êtcs-vous pasJean Bart? — Lui-même pour vous servir. — J'ai résolu de me battre avec vous. — Bien n'est plus facile; mais j'attends des provisions, cl je ne me remettrai en mer qu'après les avoir reçues, — Qu'à cela ne tienne;je vous attendrai. Promcllez'-moi de me prévenir quand vous serez prêt à partir. — Je vous le promets. »

Fidèle à sa parole, Jean Bart, ayant ses provisions faites, vient prévenir le capitaine anglais que rien ne le relient plus au port, el qu'il est sur le point de lever l'ancre. L'Anglais l'invite à déjeuner à son bord, « Ce sera du temps perdu. Le vent est bon; hàlons-nous d'en profiter, répond Jean Bart. » L'Anglais insiste; le Français cède à ses instances. On s'attable, et le repas s'accomplit avec beaucoup de gaieté et d'entrain. Au dessert, la conversalion se prolonge le temps nécessaire pour brûler une pip« convenablement arrosée de quelques petits verres de vieux rhum. Enfin, Jean Bart lève le premier la séance en disant à son amphitryon : « Savez-vous bien, capitaine, que, si nous voulons joiïer notre partie avant la nuit, il est grand temps que nous mettions toutes voiles dehors. Au revoir! — Vous êtes mon prisonnier, répond l'Anglais. Vous n'a-

vez pas payé voire rançon de Plymouth, et je me suis engagé à vous conduire en Angleterre. »

A ces mots, Jean Bart lance sur son interlocuteur un de ces regards qui brillent comme l'éclair et annoncent la foudre! 11 saisit une mèche, l'allume, et, se tournant du côté de ses navires, il crie d'une voix terrible : « A moi, VEntendu! » C'était le nom du vaisseau qui portait son pavillon. Puis, s'adressant au perfide Anglais : « Ali! double traiire, tu dis que .Jean Bart e.«t ton prisonnier! Eh bien! tu en as menti, et c'est moi ([ui suis maître de ton vaisseau, et qui vais le faire sauter ! » Parlant ainsi, il se difige avec sa mèche cnllammée vers un baril de pondre; et, tandis que les Anglais éperdus s'efforcent ae le retenir, les Français de VEntendu, accourus à la voix de leur capitaine, escaladent précipitamment le bord ennemi, taillent en pièces une partie de réquipai};e, et se rendent maîtres du bâtiment. Le capitaine anglais devenu à son tour, mais sérieusement et loyalement, le prisonnier de Jean Bart, est conduit au port de Brest avec les autres prises effectuées par le capitaine dunkerquois.

Louis XIV fut curieux de connaître ce marin de la côte de Flandre qui faisait tant d'honneur ,i sa Uolle, et dont il entendait raconter tant de traits merveilleux et souvent sublimes d'audace et^ d'intrépidité. Jean Bart fut invité à se présenter à Versailles. Ce fut sou camarade d'escadre, l'orbin, l'adroit et vaniteux Provençal, qui lui servit d'in- Iroducteur ;i la cour. Jean Bart, que sa vie de bord avait mal préparé aux pompes et aux délicatesses de Versailles, s'y trouva fort dépaysé. Sa bonhomie toute flamande, sa parole pleine de franchise, mais dépourvue de toute élégance, et la rudesse native de ses manières, ne pouvaient paraître que des excentricités bien étranges à la foule des courtisans. Mais le grand roi.. qui sentait le héros sous la rudeécorcedu marin, accueillait fort mal les épigrammes des beaux esprits de son entourage. « Son langage est un peu trivial et ses façons d'agir un peu vulgaires, disait Louis XIV; mais il me sert bien noblement, et je n'en connais pas qui soit plus digne de mon estime. » Nous rapportons ce mot. moins pour la gloire de Jean Bart (|ue pour celle du monari[ue qui savait si bien l'apprécier.

L'intrépide marin se sentait trop déplacé dans les antichambres ou les salons de Versailles pour y faire un long séjour. Il se lassa bienl4t de n'être pour ce monde élégant, fardé et frivole, que l'Ours de M. de Forhin; car il était de mode à Versailles, pourvu que le roi ne l'entendit pas, de désigner ainsi l'homme qui était déjà une des gloires de la marine française! Jean Bart revint donc le plus tôt qu'il put dans sa lionne et chère ville de Dnnkeri|ue, au milieu de ses braves compatriotes, si bien faits pour l'aimer et l'admirer, au milieu de ses inlrépides marins, si dévoués, si fiers de l'avoir pour capitaine et pour ami !

Jean Bart ne prit aucune part à la campagne de 1092 dans la Manche, signalée par le désastre de la flogue; mais il servit avec distinction dans celle de l'année suivante, où Touiville (voij. ce nom) prit une brillante revanche dans la Méditerranée. Avec nn seul vaisseau de soixante-deux canons qu'il commandait, le Glorieux. Jean Bart attaqua près de Faro (Portugal) six bâtiments hollandais faisant partie de la flotte de Smyrne, qui venait d'être dispersée ou détruite dans la baie de Lagos. Ils réunissaient entre eux prés de deux cent cin(|uante canons, et avaient à défendre une riche cargaison. Le capitaine du Glorieux les poursuivit si vivement et avec tant de bonheur, qu'il les fit échouer et les brûla ensuite.

Au retour de celte expédition dans la Méditerranée , Jean Bart alla prendre, dans sa ville natale, le commandement d'une escadre destinée ;i amener de la Baltique en France une flotte chargée de blé. La mission était d'autant plusdiflicile, que Dunkerquc était toujours bloqué par les vaisseaux anglo-bataves, et qu'il fallait tromper la vigilance des croisières ennemies qui sillonnaient l'entrée de la Manche. Mais c'était lu le triomphe du génie du capitaine dunkerquois. A l'aller, comme au retour, il passa à travers les escadres ennemies, et conduisit sans encombre, à sa destination, l'important convoi qu'il avait mission de protéger. Peu de temps après, il enleva, prés des bancs de Flandre, trois frégates anglaises, dont les deux premières

servaient d'escorte .i un transport de munitions de guerre que les Provinces-Unies envoyaient à Guillaume lll.

169i. Mais voici, de tous les exploits de notre héros, le plus hardi peut-être et le plus i-emarquable. surtout par l'importance de son résultat. Jean Bart était sorti de Uunkerque, le 27 juillet, avec une escadre composée do six vaisseaux de guerre de troisième et de quatrième rang et de deux flûtes. Il avait ordre d'aller au-devant d'une Hotte de plus de cent bâtiments chargés de grains dans les ports de la Baltique, et qui étaient attendus en France avec une impatience d'autant plus grande, qu'on y souffrait beaucoup de la disette. Cette flotte si précieuse s'était mise eu mer n'ayant pour toute escorte que deux vaisseaux de guerre, l'un suédois, et l'autre danois. Jean Bart la rencontra, le 29 juillet au matin, entre le Texel et la Meuse, mais devenue la proie d'une escadre de guerre hollandaise, forte de huit vaisseaux de second rang, commandée par le contre-amiral Uyde de Frise : c'était un rude jouteur, que cet amiral hollandais, et il avait de son côté la supériorité de l'armement. Mais, indépendamment de l'honneur de se mesurer avec un pareil adversaire, l'enjeu était trop considérable pour que Jean Bart ne fût pas impérieusement poussé à tenter la partie à tout prix. Il assemble autour de lui tous les ofliciers de son escadre, et leur annonce qu'il s'agit d'un combat à outrance : c'est une occasion suprême, où il n'y a d'autre alternative que le succès ou la mort. « 11 faut avancer et combatlre les yeux fermés, dit-il, l'intérêt de la France l'ordonne. » Ces paroles tombent sur des hommes dignes de les comprendre et de les exécuter. Chacun retourne à son poste, non moins résolu , non moins dévoué à la fortune de la France, que le brave capitaine de tant de braves gens.

On gouverne droit à l'ennemi; dès qu'on se trouve à portée de canon : « Camarades, s'écrie Jean Bart, point de canons, point de fusils! rien que le pistolet et le sabre! Je me charge du contre-amiral, et vous en rendrai bon compte. IJue chacun fasse comme moi! » Animé de la même pensée, llyde de Frise gouvernait aussi à l'enconlro du Fortuné, c'était le nom de bon augure qui se lisait à la poupe du vaisseau pavoisé de la cornette de Jean Bart. Les deux vaisseaux sont bientôt aux prises et accrochés l'un à l'autre. Jean Bart, plus prompt que son adversaire, est santé sur son bord, eulraiuant avec lui son intrépide équipage. D'un coup de jiistolel, tiré à brùle-pourpoinl, il étend à ses pieds l'amiral hollandais. Même vigueur, même succès de chaque Français en face de l'adversaire qu'il a rencontré! En unclinà'œil, toutl'état-majordu bâtiment fui mis hors de combat, et le pont jonché de cadavres. Du conlre-amiral , le Fortuné passa à un autre b.âlimcnt, et lui lit amener son pavillon. Un troisième tomba encore au pouvoir de l'escadre française; un quatrième n'échappa que parce que les grappins qui l'avaient saisi se rompirent : une prompte retraite, à force de voiles, sauva le reste de l'escadre hollandaise. Jean Bart comptait une belle page de plus dans sa vie de marin. 11 rentra glorieusement au port, escortant le convoi qu'il avait recouvré, et les trois vaisseaux de guerre qu'il avait conquis sur l'ennemi.

Celle action eut en France un immense retentissement. Une médaille fut frappée pour en perpétuer le souvenir. Louis XIV, qui avait déjà décoré Jean Bart de son ordre de Siint-Louis. récemment créé, lui délivra des lettres de noblesse, u De tous les ofliciers qui ont mérité l'honneur d'être anoblis, est-il dit dans ces lettres, nous n'en trouvons point ((ui s'en soit rendu plus digue que notre cher et bien-aimé Jean Bart. » Certes, et on peut le dire aujourd'hni même, elle n'est pas un vain titre la noblesse ainsi fondée sur de grands services personnels. Le jeune ûls de l'intrépide capitaine du Fortuné, François-Cornille Bart, qui avait combattu auprès de lui dans cette chaude affaire du 29 juillet, et mii en avait apporté la nouvelle à Paris, fut promu au grade d'enseigne de vaisseau.

lin !<>96, Jean Bart avait reçu le commandement d'une escadre de sept vaisseaux de guerre, dont la mission était lie parcourir en tous sens la mer du Nord, et de faire autant de mal que possible aux vaisseaux de guerre et de commerce des confédérés. Celait le triste droit et l'une des affreuses nécessités de la guerre maritime. Le contre-

amiral aiis;l.iis Bembow tenait le port de Duukerqite bloqué avec une flolle de vingt-deux vaisseaux ; mais ce n'était pas là un obstacle sérieux pour le capitaine dunkerquois, accoutumé à se jouer de la vigilance et des précautions de ses ennemis. 11 traversa donc encore une fois, pendant une nuit, la Hotte de blocus, entraînant à sa suite un certain nombre de bâtiments de course, convaincus avec raison qu'il y avait toujours bonne moisson à faire en sa compagnie. L'escadre se dirigea vers les côtes de la Hollande, (lans le but de se tenir à l'affût de la Hotte marcliande de ce pays, qu'on savait avoir quitté les ports de la Baltique, au nombre de plus de quatre-vingts bâtiments richement chargés. Dans la soirée du 17 juin, cette flotte fut signalée marchant en tres-bon ordre et en lignes serrées, sous l'escorte de cinq gros vaisseaux de guerre hollandais. Jean Bart flt mettre en panne (1), et attendit ainsi l'ennemi pendant toute la nuit. A la pointe du jour, le convoi hollandais n'était plus qu'à quelques portées de canon, .leàn Bart ordonna aussitôt la manœuvre de gagner le vent; cette manœuvre exécutée, il donna le signal de l'abordage vif et prompt, selon son habitude, et courut vent arriére sur les bâtiments de guerre hollandais. Ce que voyant, ceux-ci s'étendirent en longueur pour couvrir la Hotte marchande; et dans rinipossibiiité où ils se trouvaient d'éviter l'engagement, ils attendirent les Français, taudis que leur convoi s'apprêtait à s'éloigner à toutes voiles, à la faveur du combat.

Cependant .lean Bart gouvernait droit sur le commandant de l'encadre ennemie ; mais un autre bâtiment veut

lui barrer le passage : il n'était pas de force, et il est aussitôt pris qu'abordé. Cet incident n'a pas détourné notre capitaine de son but; c'est à lui qu'appartient l'honneur d'attaquer la tête de l'escadre hollandaise; il arrive fièrement, terriblement, contre le bâtiment qu'il cherchait, l'accroche, se précipite le premier sur le pont et lue le capitaine de sa main. Le bâtiment est à lui! Il avait été dignement secondé, dans ces deux abordages si vigoureux, si brillants, par sou fils et par tous les hommes de son

li) Mettre en panne, c'est mniiœuvrer de manière que le vaisseau n'avance ni ne recule sensiblement.

équipage. 11 y avait eu émulation de vigueur et de résolution iiarmi les autres vaisseaux de l'escadre française, et chaque abordage avait été suivi d'une prise. Tous* les bâtiments hollandais tombèrent ainsi au pouvoir des nôtres. Pendant l'action, les armateurs dunkerquois qui avaient suivi Jean Bart, ne demeurèrent pas oisifs; se jetant au milieu de la flotte marchande éperdue, ils enlevèrent, au dire de quelques mémoires contemporains, quarante-cinq bâtiments qu'ils se hâtèrent de conduire en lieu de sîireté.

Cependant, l'arrivée inopinée d'une escadre hollandaise de treize vaisseaux, dont cinq de plus de soixante canons, ne permit pas au vainqueur de conserver toute sa, conquête. Après avoir rallié tous les bâtiments de son escadre autour de son pavillon, retiré ses équipages des prises qu'il avait laites, il réunit sur l'une d'elles'tous ses prisonniers, et les renvoya en Hollande, non sans avoir pris la précaution de faire encloucr leurs canons et de mouiller leurs poudres. 11 livra ensuite aux flammes les quatre autres vaisseaux de guerre et le plus grand nombre des bâtiments marchands capturés, et n'en garda que nuinze des plus richement chargés.

Ce ne fut pas le seul dommage qu'il causa aux Hollandais dans le cours de cette campagne. 11 les empêcha de se livrer à la pêche du hareng, l'une des principales branches de leur industrie maritime, et pour laquelle ils employaient, chaque année, quatre ou cinq cents bâtiments ; il força les confédérés à entretenir, pendant cinq mois, cinquante-deux vaisseaux de guerre, divisés en trois escadres. Enfin, obligé de relâcher faute de vivres, il rentra dans les ports de France, en passant, avec ce bonheur et cette habileté qui n'appartenaient qu'à lui, à travers trentetrois vai.sseaux anglais et hollandais qui voulaient lui barrer la route.

Cette rude et glorieuse campagne valut à Jean Bart la cornelte de cheï d'escadre. On lui confia, en 1697, le commandement de l'escadre de la province de Flandre, en remplacement du mar(|uis de Langeron , qui venait d'être nommé lieutenant général des armées navales. Louis XIV, dans une audience qu'il donna à l'illustre marin, se plut à lui annoncer le premier la récompense qu'il venait de décerner à ses éclatants services. « Je vous ai nommé chef d'escadre, dit-il à Jean Bart, dès qu'il se présenta devant lui. — Sire, vous avez bien fait, » répondit le Dunkerquois , avec autant de franchise que de bonhomie. Et les courtisans de se regarder tout ébahis, prenant pour sot orgueil ce qui n'était chez cet homme smiple et naïf que la con.science de ce qu'il valait. Mais le roi l'avait mieux compris: a Messieurs, dit-il à ceux qui l'entouraient, on peut s'en rapporter au témoignage de monsieur Jean Bart; c'est un excellent juge en matière de bien faire. » Et,s'adressant de nouveau à l'illustre marin: « Allez, monsieur Jean Bart, ne vous lassez pas de me bien servir, et je ne me lasserai pas de bien faire à votre égard. » Voilà de ces occasions oii Louis XIV se montrait vraiment un grand roi.

A quelques mois de là, en septembre 1097, le chef d'escadre Jean Gart reçut la mission délicate de conduire, avec sept vaisseaux de 'guerre, sur les côtes de Pologne, le prince de Conti, neveu du grand Condé, l'un des candidats au trône laissé vacant par la mort de Jean Sobieski. Il eut à passer au milieu de deux escadres ennemies, en nombre double et triple de la sienne. Il échappa à ce double écueil avec son adresse et son bonheur ordinaires. Le prince, après avoir félicité Jean Bart sur son habile manœuvre, avait ajouté : « C'est un vrai coup de maître que d'avoir pu ainsi passer à la barbe de ces gens-là; car je crois, chevalier, que s'ils nous avaient attaqués, nous courions grand risque d'être pris. — Impossible, monseigneur ! répliqua vivement Jean Bart. — Et comment auriez-vous fait? — Plutôt que de me rendre, plutôt que de nous voir tomber au pouvoir de l'ennemi, j'aurais fait sauter le vaisseau. Mon fils avait ordre de se tenir à la sainte-barbe, pour y mettre le feu au premier signal. — Mais le remède eût été pire que le mal, reprit le prince un peu effrayé. Je vous déiénds, monsieur Jean Bart, d'y recourir tant que je serai sur votre bord. »

L'escadre arriva heureusement à Dantzick; mais trop tard

tô

quant au but politique de l'expédition. Toutes les chaiiccN de rélectiou avaient tourné à l'avantage du graud-élecleur de Saxe. Le prince de Conti, peu confiant dans le parti qui l'appuyait, jugea prudent de se désister de sa candidature, et "Jean Birt le ramena eu France.

Dans le même temps (septembre et octobre 1697) se signait la paix de Riswick, qui mettait un terme, ou plutôt qui n'apportait qu'une trêve de quelques années, à l'éternelle rivalité de la France et de l'Angleterre. Cette paix fit rentrer tous les vaisseaux dans les ports, et laissa notamment sans occupation l'escadre de Flandre. Rentré à poste fixe au milieu de ses concitoyens, Jean Bart se con- .snla facilement, dans les douces joies de la famille et de l'amitié, de l'oubli où le gouvernement de Versailles parut le laisser pendant plusieurs années.

Cependant la succession d'Espagne , après la mort de Charles II, el l'avènement d'un pctit-fîls de Louis XIV 1 1) à la couronne de ce pays (1700), avaient rallumé, plus ardents que jamais, les brandons mal éteints de la guerre dans l'Europe occidentale. Jean Bart, encore dans toute la force de l'âge et dans toute la maturité de son génie, allait rentrer dans la carrière active, lorsqu'il fut subitement enlevé à la gloire et à son pays par une attaque de pleurésie. Il mourut dans sa ville natale, le 7 avril 1702, n'ayant pas enciire accompli sa cinquante -deuxième année. La mort fut deux fois injuste envers ce brave marin : d'abord pour l'avoir atteint si jeune encore; ensuite pour ne l'avoir pas frappé en pleine poitrine dans le tumulte d'un combat à bord, comme lUiyter, ce glorieux maître dont il avait été un si digne élève !

L'auteur d'une élégante et attachante Histoire maritime de France, M. Léon Guérin, a tracé du héros dunkerquois un portrait qui nous a paru touché de main de maître, et que nous reproduisons comme résumant d'tuie manière plus saisissante que nous ne saurions le faire nous-mêmes les divers traits épars dans notre faible esquisse :

« Il n'était personne qui ne se plut à dire , même à la cour : c( J'ai vu Jean Bart. » Homme capable de concevoir et d'exécuter les plus grandes choses avec un héroïsme et «ne habileté extraordinaires, sa modestie, après le succès, ressemblait presque à de l'indifférence. Peu lui importait qu'on usurpât sur lui la gloire du résultat, s'il avait en lui-même la conscience de l'avoir méritée. Sa franchise était égale à sa valeur; mais la timidité de ses manières et de son langage, quand il était dépaysé, c'est-à-dire quand il n'était plus sur son bord ou au milieu de ses Dunkerquois, avait pour l'observateur, ami des contrastes, un cachet plein de charmes; car il n'est rien qui séduise comme la force du lion se voilant , dans les temps ordinaires, des généreuses apparences de la douceur, presque de la faiblesse...

« Au physique, le héros dunkerquois avait une véritable tète flamande, aux cheveux et au teint blonds, aux yeux d'un bleu limpide, aux traits arrondis et respirant la bonhomie.

« Comme caractère privé , c'était un homme affable , d'une douce familiarité, sincèrement religieux, la providence des malheureux quand il revenait de ses courses ; oubliant sa propre personne, et, parfois même, sa famille, qu'il laissa pauvre, pour secourir ceux qui s'adressaient à son intarissable commisération.

« Tel était Jean Bart, le marin le plus populaire, nonseulement de son temps et de la France, mais de tous les temps et de tous les pays. »

BliAKE (RoBEr.T), amiral anglais, né à Bridgewater en 1597; mort en 1057.

Le baron de Sainte-Croix, dans sa remarquable Histoire des Progrès de la puissance nacale de l'Angleterre, n'hésite pas à proclamer Robert Blake comme le plus grand amiral que cette nation eût alors vu nailre dans son sein. Ceci était écrit en 1780. Ce célèbre capitaine a donné, de son

(1) Philippe lie France, duc d'Anjou, second fils du daupliin. 11 coinmençj, sous le nom de Pliibppe V, la dynastie des Bombons d'Espagne.

temps, un éclatant démenti au préjugé qui a fait passer en force d'axiome, que, si la naUirc fait les généraux de terre, et si l'occasion les improvise, il n'y a que l'expérience et le temps qui puissent faire les amiraux. Blake avait cinquante ans lorsqu'il prit le commandement des flottes de sa patrie, el, jusque-là, il n'avait jamais servi que sur terre (1).

L'aristocrate et royaliste Clarendon , dans son Histoire de la Re'bellion, c'est-à-dire de lépoque d'Olivier Cromwell. nous apprend que R. Blake était un homme d'une médiocre naissance, à qui son père, bourgeois de Bridgewater. avait laissé une fortune assez considérable pour lui permettre de vivTe en gentleman, indépendant et sans travail. Il en profila pour se procurer les avantages d'une bonne et solide éducation. Il étudia dans l'université d'O.xford, où il prit le grade de maître es ai'ts. Ses études ter-

Robert Blake,

minées, il s'établit à Bristol , où il vécut assez obscurément, cultivant, par manière de distraction, les sciences nKilliémaliques et la philosophie. II ne commença à se mettre en évidence qu'au moment où vinrent à surgir entre Charles I" elles Communes, les querelles qui aboutirent à la catastrophe de Whitehall i2). Blake, qui penchait vers les idées républicaines, se rangea alors ouvertement parmi les adversaires de la cour. Ce même Clarendon, cjue nous citions tout à l'heure, assure que le futur amiral d'Olivier Cromwell était un homme mélancolique, chagrin, très-frondeur de sa nature. « Il passait, dit-il, la plus grande partie de sou temps avec des parasites, qui anproiivaient ses caprices et la liberté avec laquelle il déclainait incessamment contre la licence des temps et l'autorité de la cour; et ceux qui le connaissaient à fond, découvrirent qu'il avait l'esprit antimonarchique, alors même qu'on ne soupçonnait pas encore que le gouvernement royal fût en danger (3). »

(1) L'Angleterre offre un remarquable exemple d'une vocatiou maritime encore plus tardive, dans la personne d'Edouard Monti"ne, comte de ï^andwicli. Il était né eu 159o, eut un regmient ci l'àse de huit ans, et ne fut employé qu'en 1G56 dans la marine, par ordre de Cromwell, qui l'envoya .avec Blake dans la Me- .literranée. Sandwich fut nommé vice-amiral d Angleterre, et perdu la vie à la journée de Solebai (ou Soulliworld). en 1672.

('2 Charles 1", condamné à mort par le Pjrlement, eut la tele trantliée sur la place de Wliilehall, à Londres, le 9 février 16i9.

(3) Hisloire Je la Rebellicn.

Uuand la guerre civile éclata, en 1642, Biake, déjà arrivé à toute la maturité de l'âge , se mit au service des Parlementaires, el fut un des plus ardents et des plus habiles lieutenants d'Olivier Cromwell. On le mit à la tète d'une compagnie de dragons, avec laquelle il se distingua dans plusieurs affaires. Ce ne fut qu'en 1G47, que le Parlement, en disette d'amiraux, car la plupart des officiers de marine étaient passés au parti royaliste, mit le capitaine Blake à la tète de la flotte, en lui donnant l'orare de chasser des cotes d'Irlande le prince Ruperl, qui commandait la flotte royale. Par les succès qu'il obtint à son début dans la carrière maritime, Blake prouva que le génie, en toute chose, est un don inné, qui n'atloiid, pour se révéler et se développer, que les occasions. Il empêcha, pendant cette campagne, les escadres espagnoles et portugaises de porter aucun secours aux Royalistes.

Le principal mérite de l'amiral Blake l'ut de dédaigner tout ce qu'on regardait encore de son temps comme les véritables traditions de la science navale et le ncc plus ultra do la tactique; science qui consistait principalement à tenir un vaisseau et son équipage hors de danger. Il pensait qu'en mer, comme partout ailleurs, la fortune aimait toujours à se déclarer pour les audacieux, a II fit voir le premier aux marins, dit Clarendon, que les forts bâtis sur terre, qu'on avait toujours jugés si formidables pour les vaisseaux, ne servaient qu'à intimider par le bruit, et ne pouvaient nuire que rarement. U sut inspirer, à ceux qui combattaient sous ses ordres, un courage et une résolution à toute épreuve, en leur démontrant, par l'expérience, de quoi sont capables des gens résolus, en leur enseignant à combattre sous le feu comme sur l'eau. Et , quoi qu'on Tait bien imité depuis, c'est le premier qui ait donné l'exemple de cette espèce de courage maritime, qui ne se plait qu'aux entreprises hasardeuses. »

Dans la guerre de 1(3 J2, entre l'Angleterre et la Hollande, guerre sur laquelle nous donnerons de plus amples détails en parlant de Tronip et de Uuyter {voy. ces noms), DIake lutta avec avantage contre les efforts des plus intrépides et des plus habiles amiraux de Provinces-Unies. U fut assez grièvement blessé dans la seconde affaire du 29 novembre {voy. Tromp); ce qui détermina la retraite de sa flotte devant celle de Hollande, commandée par l'illustre 'l'ronip. Mais il prit une éclatante revanche au mois de février de l'année suivante, où, après une lutte gigantesque de trois jours (18, 19 et 20 février 1653), il eut l'honneur de voir battre en retraite devant lui la flotte hollandaise, commandée par Martin Tromp et Ruyter.

La lettre dans laquelle il rendit compte" au Parlement de cette triple bataille , dont l'issue attachait à soji nom une gloire impérissable, commençait ainsi : « Dieu a combattu pour nous contre un ennemi que nous avons totalement détruit en trois furieuses rencontres. Deux jours auparavant, nous étions en prières; et le 18, nous remarquâmes que Dieu nous apprenait où ils étaient, par le texte de l'Ecriture qu'on lisait : Pars dcviain, et va ronirc eux. A peine le chapitre où se trouvent ces paroles eût été expliqué, que nous aperçûmes, avant l'aube, la flotte ennemie. » Ce style doime une idée et de l'esprit du temps et du caractère personnel de l'amiral Blake. On sait combien était grande la part du fanatisme religieux dans cette révolution politique, dont Olivier Cromx'vell était l'àmo et le héros. — La triple victoire de Blake fut célébrée en Angleterre par des réjouissances publiques : les honneurs d'un triomphe, ou figuraient comme principal ornement les prisonniers hollandais, furent décernés à l'amiral de la flotte anglaise, et le Parlement ordonna un jour extraordinaire d'actions de grâce.

Pour des causes que nous ignorons, on ne laissa cependant point à Robert Blake le soin d'achever celte guerre; il dut céder au général Monck le commadcmeni de la Hotte, pour aller "châtier les corsaires des cotes Bubaresqucs. Arrivé avec une escadre devant Tunis, il battit le fort de la Goulette à coups de canon, franchit le canal, brûla dans le port six vaisseaux turcs, el, ayant débarqué avec douze cents hon}mes, il tailla en pièces une armée de trois mille soldats turcs. .Après cet exploit il visita, de la même façon, Tripoli et Alger, châtia rudement les for-

bans abrités dans ces repaires, et se fit rendre tous les esclaves anglais tombés entre leurs mains.

Cromwell, qui faisait une guerre peu loyale, d'ailleurs, aux Espagnols, chargea Robert Blake, en IG67. de se rendre avec une escadre aux Canaries, pour y attendre le retour des galions du Mexique. Leur enlever ces galions, c'était leur couper le nerf de la guerre. Arrivé en vue de l'ile de Ténériffe, Blake prend la résolution de pénétrer dans la baie de Santa-Cruz, où les galions étaient mouillés, sous la prot(^ction de six ou sept forts et de nombreuses batteries. Sans tenir aucun compte de ce que cette position avait de formidable, et profitant de l'avantage du vent, il force, sous le feu de toutes les batteries ennemies, l'entrée de la baie, en lançant lui-même des bordées si meurtrières, que les Espagnols se voient obligés d'abandonner leurs vaisseaux. La plupart avaient éprouvé de telles avaries, que Blake reconnut l'impossibilité de les faire sortir de la baie; il y mit le feu. el les brûla jusqu'à lleur d'eau; et ce ne fut qu'après les avoir vus tous sombrer avec les trésors qu'ils contenaient dans leurs soutes, qu'il songea à se retirer. Le vent qui l'avait poussé au fond de la' baie venant à changer comme par enchantement, le mit rapidement hors de la portée des batteries de la côte, el poussa son escadre au large. Il sortit, sans avoir perdu un seul vaisseau, au grand étonnement des Espagnols, qu'il laissait aussi surpris de son heureuse témérité, qu'altérés du désastre ((u'il venait de leur infliger.

Il donna, en cette circonstance" une bien grande preuve de la trempe toute romaine de son caractère et de la rigidité de ses principes. Son frère, le capitaine Ilumphrey Blake, qui commandait un vaisseau pour la première fois, se montra aussi dépourvu de courage que de talent. L'amiral, reconnaissant que son jeune frère n'était pas ne pour la profession des armes, et qu'il ne pourrait jamais faire qu'un mauvais marin, n'hésita pas A le casser immédiniemcnl et à le renvoyer dans ses foyers. « Ce qui fait d'autant mieux ressortir ce qu'il y a de beau et d'admirab'.e dans cette action, dit son biographe Johnson, c'est qu'il continua à traiter son frère avec des égards et une affection toute fraternelle, et lui légua tous ses biens après sa mort. »

Comme Robert Blake ramenait en Angleterre son escadre triomphante, il fut attamié d'un fièvre scorbutique, dont il mourut en rentrant à Plymouth, le 17 août 1057.

En recevant la nouvelle de son heureux coup de main de Santa-Cruz, le Parlement avait ordonné qu'on lui enverrait une lettre de remercîment et un anneau orné d'un diamant de la valeur de cinq cents livres (douze mille fr.). Ces honneurs furent changés en des obsèques solennelles et magnifiques. Son corps fut d'abord transféré à Greenwieh, d'où il fut conduit, avec beaucoup de pompe et de cérémonie, à Westminster pour être inhumé dans la royale abbaye. On sait que Westminster est à la fois le Saint-Denis el le Panthéon de l'Angleterre, el la carrière de Bbikc avait été assez glorieuse pour t|u'on lui en accordât les honneurs.

Le patriotisme de Blake s'élevait jusqu'au dévouement le plus absolu et ne reculait devant aucun sncrillce. < Le bien et l'honneur de son pays, dit Johnson, lui paraissaient préférables à toute chose; il n'était rien qu'il ne se crût obligé de leur sacrifier, et, quand il avait satisfait à ces .grands intérêts, il s'abandonnait volontiers aux affections domestiques. Sa conduite envers les ennemis vaincus fut toujours celle d'un homme plein de douceur et d'humanité. »

BOUROOVIVAIS (Bertband-Frakcois, Maué, comie DE La), né à Saint-Malo (Ule-et-Vilainc), lé 11 février 1099, mort en 1751.

« Maué de La BouiiDOKPiAis, a dit Voltaire, était, comme les nu(|uesne, les Bart, les Dnguay-Trouin, capable de faire beaucoup avec peu. et aussi intelligent dans h: commerce (juc dans la marine... Cet homme, à la fois négociant et guerrier, vengea l'honneur du pavillon français en Asie (I). » Cet éloge a besoin d'être complété; car le gou-

(1) l'récis du iiécie de Louis XV, ch. xïUt.

LES 5IAR1XS ILLUSTRES.

lî

verneiirde Bourbon et de l'Ile-de-France, le viiinquiiir de Kegapatnam et de Madras, a prouvé qu'il n'était pas moins e.^spirl dans la mécanique, dans l'art des cunslruclions navales et des forlificalions. dans la tactique des armées de terre, que dans la science du marin. Lt pourtant il avait commencé à naviguer dés l'âge de di.\ ans , pt toute son éducation avait dû se faire à ijord des navires sur lesquels, avant sa diï-neuvicme année accomplie, il avait déjà parcouru toutes les mers du Sud, du ?iorà et du Levant. Il est vrai que, chez lui, la plus gr.inde facilité de conception s'unissait à une grande opiniàlrelé de imvail.et que, dés son plus jeune âge, il avait contracté l'halilude de ne jamais donner plus de deux ou trois heures consécutives au sommeil. Dans ses nombreuses et longues traversées sur les bâtiments de commerce qui faisaient la traite de Sainl- Malo aux Indes-Orientales et aux iles Philippines, il s'était quelquefois renconlré avec des hommes instruits, qui s'étaient plu à cultiver son heureuse aptitude pour les éludes malhématiques et les sciences exactes, et il avait profité avec avidité de leurs leçons.

A vingt ans, La Bourdonnais entra, en qualité de lieutenant, au service de la Compagnie française des Indes- Orienlales. Cinq ans plus tard, il était promu au grade de capitaine, juste prix aes qualités éminenles qu'il avait déployées au profit de la compagnie. En cette qualité , en IT'JS, il fit partie d'une expédition dirigée contre .Mahé, sur la côte du Malabar, et contribua plus qu'aucun autre, par les ressources de son génie, au succès de celte expédition. Il quitta, peu de temps après, le service de la Compagnie, et arma pour son propre compte dans la mer des Indes. Les succès répondirent à l'habileté, à l'intrépidilé qu'il déploya dans cette entreprise, et il put revtnir en France, possesseur d'une fortune qui le mettait à même de se procurer toutes les jouissances d'une existence de grand seigneur ou de traitant enrichi; mais il avait une ambition plus grande et plus noble, et il sollicita l'honneur de se rendre utile à son pays, autrement qu'en dépensant fastueusemenl les trésors qu'il avait rapportés de la mer des Indes. Eu 1733, La Bourdonnais fut nommé gouvcineur général des iles de France et de Bourbon, qui se trouvaient alors comjirises dans le privilège de la Compagnie des Indes, quoique se rattachant géogiMphiquement au continent d'.\frique.

(( Dés que La Bourdonnais fut arrivé dans les îles de son gouvernement, dit .M. Léon Guérin, il les étudia à fond. Son heureuse pénétration, son infatigable activité abrégèrent le travail. Il établit partout la discipline et la subordination, maniant avec autant d'adresse que de sévérité des esprits fougueux, et qui jamais encore ne s'étaient vus retenus dans les bornes du devoir et de l'obéissance. -Vprés avoir réglé les intérêts moraux, comme eut fait un législateur consommé, il prit soin, en bon père, des intérêls matériels des colons. Le premier, il dota h s iles de France cl de Bourbon de leurs plantations de cannes à sucre, et il établit des raffineries qui produisirent presque immédiatement ,i la Cimipagnie des Indes des sommes considérables. 11 fonda aussi des fabriques de coton et d'indigo, fît cultiver le riz et le blé poiir la nourriture des Européciis, et naturalisa aux îles orientales de l'Afrique, pour ta subsistance des esclaves, le manioc, qu'il avait apporlé du Brésil. .Manquant d'ingénieurs et d'architectes, Li Courdonnais se fît l'un et Faulre, et bientôt des maisons, des hôpitaux, des magasins, des arsenaux même, s'élevèrent à la place des cabanes, avec do bonnes fortiGcations pour protéger le tout; des communications furent ouvertes, des canaux creusés, des ponts, des aqueducs, un porl et des quais construits comme par enchantement.

H .\vant l'arrivée de La Bourdonnais on ne savait, û l'Ue de France, ce que c'était de radouber ou de caréner un vaisseau, les habitants, qui avaient de petites embarcations pour aller à la pèche, étaient incapables d'y faire par eux-mêmes la moindre réparation, et n'attendaient rien que du secours des ouvriers qui, de hasard, relâchaient sur leurs côtes. L'intelligent gouverneur, dont le coup d'oeil avait deviné dans llle-de-France une émule possible de la colonie hollandaise de Batavia, un entrepôt commode et sur pour la Compagnie française des Indes-Orientales,

encouragea de toutes ses forces les colons à le seconder. 11 1)1 chercher, voitnrer. façonner tous les bois propres à la marine, et, en moins de deux ans, il eut tous les matériaux qu'il désirait ;i sa disposition... Bientôt les ouvriers de riK-de-France furent en état de doubler et radouber, non-seulement les bniiments de leurs côlcs, mais encore ceux qui venaient d'Europe. On ne s'en tint pas ià. Un beau brisantin , navire de bas bord , avec un grand mât . un mât de misaine et un mât de beaupré, plus en usage pour le commerce que pour la guerre, quoique Ires-propre à faire la course, fut entrepris avec un plein succès par La Bourdonnais, qui lui fit succéder immédiatement, sur le chanlier, un bâtiment de cinq cents tonneaux. Le port de l'Ile-de-France ne tarda pas à être en aussi bonne renommée, pour la construction des vaisseaux, que celui de Lorieut... C'est ainsi quu l'Ile-de-France et celle de Bourbon, hier encore presque dédaignées comme d'inutiles rochers, devinrent en quelques jours l'orgueil de la mer des Indes, l'objet de la jalousie et de l'ambition des Anglais et des Hollandais (I). »

(lui le croirait 1 ces prodiges d'un génie créateur n'eurent pas de succès en France. Les étroits financiers, qui dirigeaient à Paris les spéculations de la Comiagnie des Indes, ne furent frappés que des dépenses de premier établissement: ils les trouvaient ruineuses; ils remochaient au gouverneur de ne pas assez prendre soin de leurs dividendes et de trop sacrifier le présent à l'avenir. La Bourdonnais fut obligé de se justifier. Ou alla même jusqu'à l'accuser d'administrer beaucoup plus pour son intérêt personnel que pour celui de la Compagnie. Un des directeurs ne craignit pas de lui demander un jour comment, ay.int si bien fait ses propres affaires, il avait si mal conduit celles de la Compagnie. Il répondit fièrement à cette outrageante question : « C'est que j'ai fait mes affaires selon mrs lumières , et celles de la Compagnie d'après vos instructions. » Il faut reconnaître, toutefois, nue le gouvernement lui rendit plus de justice, en lui délivrant un brevet de capitaine de frégate dans la marine rovate (1741).

Cependant, la politique de la paix à tout prix avait cessé de présider exclusivement aux conseils du gouvernement de la France, depuis que le vieux cardinal Fleury n'était plus. En I74i, un an après la mort de ce Ires-pacifique minisire, qui sacrifiait à la paix, avec la même facilité, l'honneur de la couronne et l'intérêt du pays, la France s'était vue obligée de déclarer la guerre à l'Angleterre et â l'Autriche. « La France ni l'Espagne, dit le philosophe de Ferney, ne peuvent être en guerre avec l'Angleterre, que celte secousse donnée à l'Europe ne se fasse sentir aux exlrémités du monde (2). » Celait aussi l'opinion de La Bourdonnais. Se trouvant à Paris au moment de la rupture, il proposa au gouvernement un projet qui devait avoir pour résultat d'assurir, pendant la guerre, l'empire de la mer des Indes â la France. « Convaincu, dit Haynal, nue colle des deux nations qui serait la première en armes dans l'Inde aurait un avantage décisif, il demanda une escadre qu'il conduirait à l'Ile-de-France, où il attendrait le commencement des hoslililés. Alors il devait partir de celte ile et aller croiser dans le détroit de la Sonde, par lequel passent la plupart des vaisseaux qui vont eu Chine, et tous ceux qui en reviennent. Il y aurait inlerceplé les bàlimcnts anglais et sauvé ceux de son pays. Il s'y serait même empare de la petite escadre (|ue rAiiglelerrc envoya dans les mêmes parages, et, maître des mers de l'Inde, il y aurait ruiné tous les établissements anglais. «

Le ministre de la marine, Maurejias, parul comprendre la grandeur de ce projet et l'accueillir avic fivcur. L'escacfre que demandait La Bourdonnais lui fut même accordée. Mais la Compagnie des Indes, qui n'avait pas été préalaliloment consultée, s'offensa d'abord du procédé, et s'effrava ensuite d'une entreprise dont les dépenses allaient pes"er sur elle, et dont La Bourdonnais aurait seul toute la gloire et, suivant elle, tous les profils. Elle prétendit qu'uu

(l) Hisl. maril. de Frana, t. II, cli. vu, deuxième édition,

l2j Voltaire, Précis du siècle de Louis XV, ch. xivii

Irailé avec l,i Coinii.igiiic niiglaisu lui assiirail une ueulralité complète dans l'océan Indien. Bref, elle fit si bien, que l'escadre fui rappelée. Mais qu'arriva-t-il ? c'est qu'au premier signal de guerre, le gouvernement de Saint-James, qui n'était pas assez mal avisé pour sacriGer les grands intérêts de la politique aux petites vues d'une société de marchands, envoya dans la mer des Indes une escadre, et celle-ci lit main basse sur tous les bâtiments français naviguant dans ces parages sous la foi de cette neutralité dont s'était si naïvement bercée notre Compagnie des Indes. « La Bourdonnais, dit encore l'auteur qiie nous venons de citer, fut touché des inepties qui causaient le malheur de l'Etat, comme s'il les eut faites lui-même, et il ne songea qu'à les réparer. A force de soins, de constance, de ressources de toute espèce, dont personne ne s'était avisé

avant lui; sans magasins, sans aijrés, sans équipages ni officiers de bonne volonté, il parvint à former une escadre composée d'un vaisseau de soixante canons, et de cinq navires marchands armés en guerre (1). »

C'est avec cette escadre improvisée que La Bourdonnais osa se mettre à la recherche de l'escadre anglaise, forte de six vaisseaux de guerre. 11 la découvrit le ii juillet 1740, à cinq heures du matin, à la hauteur de Négapatnam, dans le golfe du Bengale.

(( Le temps était serein, la mer belle, et il faisait un petit frais (2j. Les vaisseaux anglais, plus fins manœuvriers et meilleurs voiliers que ceux qui avaient été si hâtivement construits par les Français, conservèrent avec soin l'avantage du vent. La Bourdonnais, perdant l'espérance de le pouvoir gagner, mit en travers tous ses hu-

J.^'.BL^v^''■L.

VAchiUe, monté par La Bourdonnais, tira à lui seul mille coups de cnnon dans moins de deux heures.

niers(l), pour attendre l'ennemi dans quelque position que ce fût. Mais lus Anglais, voulant apparemment tàter le feu de leurs adversaires et étudier les mouvements de ceux-ci avant do se livrer, n'arrivèrent que sur les quatre heures du soir, afin de pouvoir fuir à la faveur des ténèbres si lé combat leur devenait désavantageux. La Bourdonnais les laissa tirer les premiers; mais il leur riposta avec un tel élan, que le commandant anglais (Peyton), qui avait assisté à plusieurs actions, avoua qu'il n'en avait jamais vu une aussi chaude. L'ÀchiUc, monté par La Bourdonnais, tira à lui seul mille coups de canon dans moins de deux heures; et cependant, comme il était contraint de prêter toujours le même côté, il n'y avait que vingt-cinq de ses pièces qui pussent jouer, tandis que les vaisseaux anglais, virant sur une même ligne avec une vitesse admiratle et sans perdre un pouce d'espace, se servaient tout à

(1) Ce sont les principales voiles d'un vaisseau, les meilleures, les mieux iilacces et les plus utiles: elles se placent aux deux niàts de hune, celui du milieu {grand mal de hune) cl celui de l'iivant (pelll ni'ilde liune), et prenncntles noms de^icfif et grand hunier, suivant le mil auquel elles appartiennent.

l'aise de leurs deux batteries. Mais l'activité du feu suppléait, du côté des Français, li l'infériorité du nombre des canons. L'artillerie de LÎi Bourdonnais était garnie de platines de fusil appliquées à cûté de la lumière, et, par ce moyen et celui d'un bout de ligne attaché à la gâchette, que le pointeur tirait aussitôt que le mouvement du navire mettait la pièce de canon vis-à-vis de son objet, le feu avait la promptitude du coup d'œil. Celte invention, duc à La Bourdonnais lui-même, ne contribua pas peu à faire pencher le sort des armes en faveur des Français. Autant ceux-ci se montrèrent empressés d'en venir à l'abordage, autant leurs ennemis cherchèrent à l'éviter. Le commandant anglais ne se laissa jamais approcher qu'à portée de mitraille. Toutefois, après trois heures de combat, son escadre, affreusement maltraitée, profita de la nuit pour hâter sa fuite, tandis que La Bourdonnais, tous ses fanaux de comliat allumés, la poursuivit encore à travers une épaisse obscurité. Peylon s'était allé réfugier dans la baie de Trin-

(1) lîaynal, Uist. iihilos. et polit., clc , I. IV.

(2) llans la langue maritime, petit frais signifie venl léger.

LES 31Ai;L\S ILLISTI',ES.

queinalé, à l'ilc de Ceylan. La Romduunais avait résolu de le relancer jusque dans sa rclraile et d'y brûler ses \;iUseaux; mais l'Anglais, prévenu à temps' de ce projet, i^rit les devants et disparut tout à fait. La mer des Indes fut aux Français (1 1. »

On voit combien la Compagnie française des Indes avait malheureusement spéculé , en fiisant enlever a La Bourdonnais les movens d'obtenir ce glorieux résultat deux ans plus tôt !

Cinq mois après le combat de Négapatnam, La Bourdonnais débarquait (là septonibre ITBô) sur la plage de Madras, établissement anglais rival de Pondichéry, et à quatre-vingt-dix milles de distance sur la même côte. Le 20 septembre au matin, le gouverneur anglais de la place, effrayé des ravages de son artillerie, lui faisait demander

quollc rançon il entenda t exiger pour se retirer : a .\llez dire à celui qui vous envoie, répondit avec indignation le ciipitaine français, (|ue l'honneur n'est pas une chose qui se vende. Je suis venu devant Madras pour y arborer le drapeau de la France, et ce drapeau y sera arboré ou je mourrai sous ses murs. » En conséquence de cette flére ré|:onse, il envoya demander à bord de ses vaisseaux des hommes de bonne volonté pour monter sans plus de retard à l'assaut. Il en trouva beaucoup plus qu'il -.l'en fallait ; soldats et matelots se disputaient l'honneur de la première escalade. Mais les .\nglais rendirent celle noble émulation inutile, eu apportant les clefs de .Madras au vainqueur de Négapatnnm. La Bourdonnais fit son entrée dans la ville lihinche (I) le '21 septembre, à la tète dquinze cents Français; sur les tours du fort Saint-Georges,

Allez dire à celui qui vous envoie que I honneur n'est pas une chose qui se vende.

qui défendait la ville, le pavillon fleurdelisé fut substitué à celui d'.Angleterre, et salué de vingt et un coups de canon.

Cette satisfaction donnée à l'honneur national français, les .\nglais s'étaient réservé la faculté de se racheter'eux et leur établissement; concession que La Bourdonnais leur avait faite en conformité des instructions qu'il avait reçues de son giiuvernement, et qui portaient, en termes formels, qu't( ne garderait aucune des conquêtes qu'il pourrait faire dans l'Inde. Le prix de la capitulation fut fixé à onze cent mille pagodes, représentant environ neuf millions de la monnaie de France du temps.

Mais l'intervention d'un homme qui prétendait au monopole de tout ce qui pouvait s'accomplir de grand et de glorieux au nom de la l'rance, dans l'luilou<taii, rendit ce brillant succès de La fiourdiuinais stérile pour >on pays et funeste pour lui-même. Dupleix, gouverneur général des Indes à Pondichéry, homme d'un vaste génie d'ailleurs, ne pouvait voir sans jalousie le gouverneur de fiourbon et de l'Ile de France rivaliser aveclui, dans l'Inde, de re-

(1) l.éon Guérin, ouvrage et lieu cités. 40 f"^ — lu; SuMibsn t C'V radlrbilk, <

nommée et d'iniluence. Il ue vit dans la prise de Madras par son rival, qu'il avait la prétention de traiter en subordonné, qu'un larcin fait à sa gloire. Il soutint qu'une fois tombée au pouvoir des Français, Madras était entrée dans sa juridiction, et que La Bourdonnais avait outre-passé ses pouvoirs en traitant du rachat de la ville conquise. II déclara que la capitulation ne serait pas exécutée, et elle ne le fut pas en effet.

La Bourdonnais lutta vainement, pendant trois mois, )iour l'honneur de sa signature, qui était celle de la France, et pour le véritable intérêt du pays. Accablé de dégoûts, et déplorant les tristes résultats de l'aveuglement et "de l'injuslicc qu'il a rencontrés sur sa route, il rentre à l'Ile de France, au mois de décembre, pour y apprendre, de la bouche même de son successeur, qu'on lui a retiré son go;ivernciiient. A la prière du nouveau gouverneur, il accepte la mission périlleuse de conduire jusqu'à la Martinique, à travers les escadres anglaises qui tenaient

(1) Dans les Indes, les établissements cuiopéens sont renfermés dans une enceinte particulière qu'on appelle la ville blanche ; tamlis que les indi^'èues occupent une autre enceinte appelée la ville noire.

la mer. six vaisseaux de la Compagnie destinés pour l'Europe. 11 échappa aux escadres eunemies, mais non à la tempête qui l'assaillit au passage du cap de Bonne-Espérance et dispersa ses vaisseaux; il n'en put ramener que trois à la relâche qui lui avait été assignée.

Embarqué, sous un nom supposé, à bord d'un bâliment hollandais qu'il avait pris dans l'ile Sainl-Euslache, il fut reconnu à Fali'nouth, où Icbâtimentétail venu toucher, et conduit à Londres comme prisonnier de guerre. L'Angleterre, il faut bien le reconnaître, ne se montra pointa demi généreuse envers son illustre prisonnier. On lui donna la ville pour prison. La Compagnie anglaise des Indes, les ministres, les princes de la Grande-Bretagne, se plurent à lui prodiguer des témoignages d'intérêt et d'estime. L'héritier du trône, le présentant a son épouse : «Voilà, dit-il, madame, cet homme qui nous a tant fait de mal dans les Indes. — Ah! monseigneur, reprit vivement La Bourdonnais, en m'anuonçant ainsi, vous allez me faire regarder avec horreur. — Ne craignez rien, répliqua le prince, on ne peut qu'estimer l'oflicier qui sert bien son roi, et qui fait la guerre en ennemi humain et généreux (1). »

Les choses se passaient bien autrement à Paris , où des mémoires arrivés de Pondichéry dénonçaient le colonisateur de l'Ile de France elle vainqueur de Madras comme un traître lâchement vendu aux intérêts des ennemis de son prince et de son pays. Brûlant d'aller confondre ses calomniateurs, La Bourdonnais obtient, sur parole, de jiasser en France. Il se rend directement à Versailles, et demande des juges avec le calme et la fierté d'un homme fort de son innocence et qui croit encore à la justice. La nuit même, en vertu d'un ordre du roi, il est arrêté et jeté à la Bastille !

On l'y laissa languir trois .ins durant, privé de toïte communication avec sa famille, en proie à toute.'s les souffrances de la plus odieuse et de la plus dure captivité. Mais c'était une de ces âmes fortement trempées, supérieures à la douleur physique comme à la souffrance murale, et qui conservent toute leur énergie et toute leur liberté, en dépit de l'alYaissoment du corps et de l'étreinte des chaînes matérielles, La Bourdonnais employa les longues heures de sa prison à rédiger ses Mémoires. Il y .joignit une carte de sa composition, établis.sant avec précision la topographie respective des ilcs de France, de Bourbon et de Pondichéry, afin d'en faire ressortir aux veux l'indépendance réciproque des deux gouvernements. Mais comme on lui avait refusé les moyens matériels d'exécution, son génie inventif fui obligé d'y suppléer, et les procédés qu'il employa attestent à la fois les ressources de son esprit et sa patience. « Des mouchoirs gommés avec de l'eau de riz furent son papier; il composa son encre avec de la suie et du marc de café; un sou marqué, recourbé et assujetti sur un morceau de bois, devint une lilume et un crayon entre ses doigts. Il n'eut besoin que de ses souvenirs pour dresser sa carte avec la plus exacte justesse (2). »

Le jour de la justice devait pourtant luire , enfin , pour ce grand homme si méconnu et si horriblement persécuté. La Bourdonnais apprit, au bout de trois années de tortures physiques et morales, qu'un jugement solennel avait proclamé son innocence, et il vit enfin les portes de la Bastille se rouvrir devant lui, pour le rendre à la lumière et à la liberté. Mais une affreuse paralysie avait déjà fait de son corps un demi-cailavre, et sa grande âme, qui n'avait pas succombé aux coups de l'infortune la plus profonde, ne put résister aux émotions de la joie et du triomphe. Il mourut le 5 février 1751, le lendemain même de sa sortie de la Bastille.

La cour ne crut devoir offrir aucune réparation à la famille de l'homme qu'elle avait si légèrement sacrifié à ses envieux. Sa veuve et ses enfimts n'eurent d'autre consolaliiin que de l'entendre priclamer d'une voix unanime, par l'opinion puhlicpie, le vengeur de la France dans les Indes ot la victmic de l'envie (3).

(1) llisl. marit. ,k France, t. 11, p. 27G, édit. de 1844.

(2) li.('.u('M-in,<mvr;ige cité ^3) Volluiro, ouvrage cité.

CAtiSABD (Jacqïïes), né à Nantes, en 1G72; mort en 1740.

C'était en 1735 : le jeune, timide et indolent Louis XV régnait dans les petits appartements de Versailles en véritalile roi fainéant; le gouvernement de la France était tombé dans les mains octogénaires du cardinal Fleury, auquel les âpres querelles d'Eglise, suscitées par la bulle Unigcnitus, ne laissaient guère le temps de songer aux affaires d'Etat; Maurepas était censé administrer la marine française, en la laissant tout doucement mourir, en même temps que nos vaisseaux, délaissés, pouifissaicnt dans les ports. De ces hardis et intrépides officiers qui avaient fait la gloire de notre Hotte sous le règne précèdent, bien peu vivaient encore : les moins vieux, les plus valides, se tenaient tristement les bras croisés depuis l'humiliante paix d'Ulrecht, depuis vingt ans. Cependant, une velléité de restauration maritime s'était i-éveillée tout à coup dans le conseil du petit-fils de Louis XIV. Duguay-Trouin, lieutenant général des armées navales qui n'existaient plus, venait d'être chargé de former une escadre de seize vaisseaux et de quatre frégates pour rappeler enfin aux Anglais, qui affectaient de ne pas s'en douter, qu'il existait encore une marine française. Le bruit de cet armement, qui n'eut cependant aucune suite, avait fait accourir à Versailles une foule de vieux officiers dont les états de services dataient de la belle époque des du (Juesne, des Tourville, des Jean Bart. Us étaient coudoyés par de jeunes aspirants, recommandés par leurs noms à défaut de litres, et qui ne demandaient pas mieux, d'ailleurs, que de renouer les traditions interrompues de nos gloires maritimes.

Un jour que la foule était grande, dans l'antichambre royale, de ces héros en disponibilité ou en espérance, on vit tout à coup apparaître au milieu d'elle un véritable loup de mer du bon vieux temps : front renfrogné, regard dur et farouclie, teint bronzé par le soleil et le vent de mer, altitude fiére, allure brusque et saccadée; un homme, enfin , sentant la poudre et le goudron. Il passait et repassait, taciturne et sombre comme \\n fantôme, au milieu des Ilots pressés de cette foule brillante et affairée, coudoyant tout le monde, sans adresser un mot â personne. Son costume, qui datait de l'autre siècle et qui trahissait une pauvreté voisine de la misère, ajoutait encore à l'étrangelé de toute sa personne. La surprise était jurande, parmi les familiers de l'antichambre, qu'on eut laissé pénétrer celte espèce d'ours mal léché jusque dans les appartements du roi. Mais Dnguay-Ti-uuin se trouvait là; il avait reconnu celui dont là présence donnait lieu à des commentaires si peu bienveillants, et, s'adressanl à quel-

LFS MAniNS ILLUSTRES.

ques-iins des [ilus scnntlalisés comniontalcurs : « Apprenez, iiiossicins , Iciii- dit-il, que cet liommc est une des gloires de notre ni.irine I C'ist le rnpitnine Hassard , le plus grand homme de mer que la France possède aujourd'hui, puisque du Qnesne et Jean Barl ne sont plus. Je donnerais toutes les actions de ma vie pour une des siennes. Avec un seul vaisseau, il faisait jilus que d'autres avec une escadre entière. Vous ne le connaissez pas; mais demandez aux Portugais, aux Hollandais, aux Anglais surtout, s'ils l'ont connu ! »

Et le hèrns malouin, se prccipilant vers Cassard. pressait cordialement dans la sienne la main du triste et rafale capitaine uuntais, dont le front se déridait à peine sous ei lie iression chaleureuse et sympathique d'un ancien frère il'arnies.

C'était liirn le capitaine flassard, celui auquel Louis XIV avait dit un jour : « Monsieur, vous faites beaucoup parler de vous: j'ai besoin, dans ma marine, d'un ofOcier Je votre mérite, et je vous ai nommé lieutenant de frégate. » Et il lui avait fait remettre en même temps une gratification de deux mille livres, afin qu'il put payer honorablement sa bienvenue sur la flotte royale.

Jacques Cassard. fils d'un armateur de Nantes, où il était né en 1672, venait d'entrer dans sa trentième année. Formé à la même écide que Duguay-Trouin, il avait signalé de bonne heure sa grande vocation mai liiine au service des armateurs de Saint-Malo. En 1007, il avait accompagné de Puinlis dans son expédition de la mer des Antilles, rendue célèbre par la prise de Carlhagène d'.iniérique sur les Espagnols. Une grande part de l'honneur de ce succès revenait à Cassard. 11 commandait les galiotes de bombardement qui firent taire l'artillerie de la place, et. quand la brèche eut été ouverte, on le vil monter le premier à l'assaut, à la tète d'un corps de flil>uslicrs de Saint-Domingue, que Pointis avait recrutés sur sa route.

Au moment où Louis XIV appela Cassard dans la marine royale, il venait de faire la fortune d'une société d'armateurs nantais, qui avaient confié à son intrépidité la conduite d'un vaisseau et de quelques petits bâtiments armés en course. Passé dans l'escadre de Flr.ndre, il eut, à la tèt(> de sa frégate, nombre d'affaires heureuses, qui rappelaient les plus brillantts prouesses des Jean Bart et des Forbin dans !es mêmes parages.

En 170y, époque de disette en France, Cassard fut chargé par la ville de Marseille de se porter, avec deux frégates de la marine royale, au-devant d'une tlolle de vingt-six bâtiments que le corps municipal de cette ville avait envoyée dans li s ports barbaresques punr en rapporter des blés. Cassard fut obligé d'armer et d'équiper, à ses frais, les deux vaisseaux mis à sa disposition. Ayant rallié la (lotte marseillaise d;:ns les eaux de Tunis, il fut rencontré le 29 avril, à quelques lieues de la côte, par quinze vaisseaux de guerre anglais, escortant une flotte marchande partie de Sniyrne. Sans s'effrayer de la supériorité de l'ennemi qu'il a en présence, Cassard n'est préoccupé que d'une pensée : procurer à son convoi les moyens d'échapper aux dangers de cette rencontre, en lui faisant gagner le large sous l'escorte du plus faible de ses vaisseaux, tandis que, avec celui qu'il monte, il donnera maille à partir à toute l'escadre anglaise.

Ce plan dressé, et ses instructions données en conséqiiencL', il va se présenter fièrement devant l'escadre ennemie, et affronte sans sourciller le feu de toutes ses batteries. C'était un trait d'audace encore inoiiï dans les fastes maritimes; mais le résultat qui suivit tient du prodige. Telles furent la vigueur et la précision avec lesi|iielles Cassard répondit auïeu de ses adversaires, la promptitude, l'habileté et le bonheur de ses évolutions, qu'il démâta deux de leurs vaisseaux, en coula un troisième, et força les autn s à se retirer, après un combat qui s'était prolongé pendant douze heures!

La flotte marchande qu'escortait Cassard avait eu tont le temps de se sauver; mais on pense bien que l'intrépide capitaine n'avait pas soutenu cette lutte de géant sans que son vaisseau. r£c/a(an(, de soixante canons] eut reçu des blessures profondes et des avaries considérables. Il faisait eau de toutes parts, et il fallut encore des efforts surualiirels

pour qu'il put gagner, avant de sombrer, Porto-Farira, dans la régence de Tunis. Les habitants de ce port, qui avaient été témoins de cette lutte héroïque, reçurent avec acclamations le brave capitaine français, et s'empressèrent de lui fournir tous les moyens de refaire son éi|uipage, de soigner ses nombreux blessés et do réparer son navire.

Il faut bien le dire, le corps municipal de Marseille se montra peu reconnaissant du généreux dévouement que le capitaine breton avait déployé à son service. IJiiand il réclama le remboursement des avances qu'il avait faites pour l'anuemeut de ses deux vaisseaux, on lui répondit jieu généreusement, peu honnêtement surtout, qu'il ne lui était rien dû, puisque ce n'était pas lui qui avait ramené la Hotte. Indigné, exaspéré, comme on peut le penser, de tant d'ingratitude, il porta sa récl.nmation devant le parlement à'Aix, mais il n'en put jamais obtenir un jugement.

Telle fut la source de cette humeur atrabilaire qui, se développant plus tard sous 1 influence de nombreuses déceptions du même genre, fit à la longue du glorieux marin un misanthrope farouche, un être tout à fait insociable: disposition funeste qui lui aliéna toute bienveillance et stérilisa, pour sa fortune et pour son avancement, les éminentes qualités dont la nature l'avait doué!

Mais arrivons i l'époque la plus mémorable de la carrière maritime de Jacques Cassard.

Louis XIV, à qui ses finances obérées rendaient trop dispendieux l'entretien de l'imposante marine créée par le génie de Colbert, s'était décidé, dans un but d'économie, à prêter ses officiers et ses vaisseaux aux armateurs entreprenants qui se chargeaient d'inquiéter, à leurs risques et périls, la marine et les établissements coloniaux des Etats avec lesquels il se trouvait en guerre. C'est ainsi qu'à la fin de 1711, avec une escadre de vaisseaux de l'Etat armés et équipés par des particuliers, Duguay-Trouin [voy. ce nom) avait porté la terreur et la ruine sur les côtes du Brésil, et emnorlé de vive force la ville de Rio-Janeiro. Comme il rentrait au port de Toulon , dans les premiers jours de mars 1712, Cassard en soriait pour une expédition semblable, dirigée contre les colonies tant du Portugal que de la Hollande et de r.\ngleterre , dans les deux Indes. Son escadre, armée en guerre aux frais et pour le compte d'une puissante compagnie de spéculateurs, se composait de trois vaisseaux et de cinq frégates, tirés de la flotte rovale, et de deux moindres bâtiments, d'une forme particulière, appelés du nom anglais de ketchcs, et appartenant aux armateurs associés. Cette expédition, par son but. était une véritable campagne de lliiiustiers; mais le génie de celui qui la dirigeait, et les incidents qu'elle produisit, lui donnèrent toutes les proportions de la grande guerre.

La première visite de (las«ard fut pour les iles portugaises du cap Vert, c|ui se rattachent au continent africain. Il ruina complètement Santiago, entrepôt du commerce des Portugais avec la côte occidentale d'Afrique. II y fit un si grand" butin, à ce que disent les Mémoires du temps, que, pour ne pas surcharger son escadre, il dut en abanaonner une partie, qu'on évalua à plus d'un million de francs.

Cinglant de là vers l'archipel des Antilles, dans l'Océan anièi'icain, il relâcha à la Martinique pour y déposer les dépouilles opinies faites aux iles du cap Vert et réparer ses vaisseaux. Les flibustiers de Saint Domingue, quine l'avaient point oublié depuis le siège de Carthagène, vinrent le trouver en grand nombre, et obtinrent de lui qu'ils se jiiignissenl à son escadre avec leurs navires si légers à la course, si audacieux à l'attaque. Accrue de ce renfort, dont il appréciait la valeur, l'escadre de Cassard était deveniit» presque une flotte. 11 se jeta sur les Antilles anglaises, et s'empara de vive force des iles de Montserrat et d'Antigoa, ainsi que de tous les vaisseaux anglais qu'il trouva dans les eaux de ces iles. Ils lui servirent ;i transporlor à la Martinique rinimense butin qu'il avait recueilli, déduction faite de la part due à ses auxiliaires de la flibuste.

I.e tour des Hollandais était venu. Cassard se porta directement sur leur riche établissement de Surinam, dans la liuyane. La ville, qui s'éléye sur la rive gauche du beau

et large fleuve de ce nom, et à vingt milles environ de son eiiiLoucliure dans la mer, était doublement fortifiée par le génie de l'homme et par lu nature. Les Hollandais s'étaient préparés à une vigoureuse résistance : plus de quatre-vingts pièces de canon di'fendaient l'approcliedu rivage, tandis que, sur les remparts de la ville, plus de cent trente bouches à feu étaient prêtes à vomir la mort. La descente était donc aussi difficile que périlleuse, et, pour surmonter tous les obstacles, il fallait autre chose encore que du courage et de la témérité. Mais .si Cassard était un habile marin, il n'était pas un moins habile ingénieur. Ses connaissances dans cet art. qu'on avait utilisées naguère pour les fortifications de Toulon, lui furent d'un grand secours dans cette circonstance. Il prouva, en outre, qu'il possédait encore à un haut degré le coup d'œil et le génie du stratégiste. Par une suite 'de combinaisons habiles et hardies, il parvint à éluder ou à siunionter les plus grandes difficultés de son entreprise. .\vec une partie de ses

Le guuverneur dépèclia un porlemenlaiic vers le ciipitaine français.

forces débarquées sur un point de l'île très-éloigné de l'embouchure du fleuve, il s'empara de positions importantes, et se mit en mesure de foudroyer la ville par terre et par nior.

Les Hollandais se défendirent vaillamment; mais les bombes de Cassard faisaient tant de ravages dans la ville, que, prévoyant une ruine totale s'il prolongeait sa résistance, le gouverneur dépêcha un parlemeiitaiie vers le capitaine français pour lui offrir une rançon. Cassard accepla cette offre, et fi.'ia la rançon de Surinam .-i deux millions quatre cent mille livres,' sans aucune restitution du butin recueilli dans les habitations de l'ile tombées au pouvoir des Français. Cette rançon , qui représentait une année du revenu 'de la colonie, 'fut souscrite et acquittée Sans délai. Les valeurs données furent de l'argent, du sucre et des nègres.

.\prcs avoir également mis à contribulion liorbichc et Askcbe, ou Essequibo, deu.\ autres établissements de la tiuyane hollandaise, Cassard rentra encore une fois à la .Martinique, aux acclamations des colons français, émerveillés de voir s'accumuler dans leur |)orl tant de richesses enlevées aux ennemis de h mère pairie

Mais les Hollandais avaient aussi des possessions dans les Antilles; c'est par elles que Cassard crut devoir terminer son expédition. 11 se pré enta d'abord devant l'ilc

Saint-liustache, dont la colonie s'empressa d'offrir sa rançon. Le terrible capitaine n'exigea, cette fois, iju'une somme très-modérée, parce que la capitulation était allée au-devant de l'attaque, et que la colonie était pauvre. 11 gouverna de là vers Curaçao, établissement plus considérable et plus riche, mais q'ui ne devait pas être d'une aussi facile composition.

Curaç .0 avait déjà vu échouer contre elle une tentative de l'amiral Jean d'Estrées,en 1U78, et les officiers de Cassard cherchèrent à le détourner d'une entreprise ou ils craignaient de lui voir compromettre sa gloire et la fortune de son escadre. La ville était forte, défendue par une nombreuse garnison et pourvue d'une artillerie formidable. Belles raisons, vraiment, pour un oseur de la trempe de notre capitaine ! Cassard démontra à ses officiers que non-seulement l'entreprise était possible, mais que le succès était certain. Il déclara que Curaçao lui devait une rançon de six cent mille livres, et qu'il' ne se retirerait i pas avant de l'avoir reçue. L'attaque fut donc décidée. Elle commença, le 18 février 1715, par une descente opérée dans la baie de Sainte-Croix, à cinq lieues de la ville, et se termina sept jours après (le '24) par la capitulation de la place, qui paya, en effet, la rançon de six cent mille livres fixée d'avance par l'inflexible et obstiné Breton.

Devant Curaçao, comme devant Surinam, Cassard s'était montré ingénieur plein de res.sources et homme de guerre consiimmé; car il avait eu à diriger un siège dans toutes les règles, et à lutter contre les difficultés spéciales d'un sol tres-accidenté. Eu effet, dans l'espace de cinq lieues qui séparait son point de débarquement de la ville, il lui avait fallu franchir des passages dangereux et vigoureusement défendus, emporter de haute lutte plusieurs postes avancés, et forcer des retranchements redoutables; il avait fallu amener de l'artillerie à travers mille obstacles naturels, ouvrir des tranchées, élever des batteries, attaquer et se défendre tout à la fois. Cassard, qui suffisait à tout, et qu'on retrouvait toujours au poste le plus périlleux, reçut, dans un des nombreux engagements qu'il eut A soutenir, une grave blessure au pied, qui ne l'empêcha pas de continuer à donner des ordres et à veiller à leur exécution. Il revint une dernière fois à la Martinique pour s'y rétablir de sa blessure, régler le compte des flibustiers, qui lui avaient été >i utiles, et préparer son retour en France avec le produit matériel de ses exploits, qu'on n'évaluait pas à moins de neuf ou dix millions.

Comme il avait repris sa route vers les côtes de France, il lit la rencontre d'une flotte anglaise, qu'il attaqua et dispersa. En rentrant à Toulon, un peu plus d'une année après son départ, il y trouva le double brevet decapitaine de frégate et de chevalier de Saint-Louis. Ce fut à peu près le seul fruit personnel qu'il retira de sa brillante et glorieuse campagne. Quant à la part qui lui revenait sur les dépouilles opimes qu'il avait conquises, il y a toute apparence qu'elle lui fut bien chiclîement ou bien déloyaleinent mesurée, puisqu'il est cerlain que, la paix d'Utrechl l'ayant laissé sans emploi, il se vit réduit à végéter dans un état voisin de l'indigence. Ce n'est pas ainsi qu'à la même époque l'Angleterre traitait ses illustres marins, ainsi (|u'on l'a pu voir à l'arlicle de l'amiral Anson.

Cassard n'eut donc pas )dus à se louer de la générosité du gouvernement qu'il avait servi bravement, cpie de la reconnaissance des armateurs i|u'il avait enrichis. On prétend (ju'il fut lui-même l'artisan de son infortune par la dureté et la sauvagerie de sou caractère, c'est-à-dire qu'on donne pour excuse de l'injustice dont il fut victime le résultat même de cette injustice. On avait rendu à cet homme, dont la carrière avait été pleine de dévouement, l'humanité haïssable, et on lui faisait un crime de sa misanthropie! Le ministre Maurepas, pour mettre un terme à ses incessantes et légitimes réclamalions, s'avise un jour de lui offrir une maigre pension sur je ne sais ((uel produit des fermes. « Gardez votre aumône, répond-il fièrement à une offre si peu généreuse et si peu décente ; je n'en veux pas. .le ne veux pas (|ue. sous titre de faveur ou de réniiinération. on me donne des dépouilles du peuple. Je me suis ruiné pour le service du roi, je demande seulement

que le roi nie remliourse les trois millions que j'ai avancés pour Ini. » Le minisire le congédia comme un ingrat nu un maniaque.

Mais le jour même ou nous avons montré le capitaine Cassard si étrangement fourvoyé dans les antichambres de Versailles, il parait qu'il fut renvoyé au cardinal Fleury. L'accueil peu empressé que fit rUniinence au vieux marin attira sur ses lèvres la trop rude et trop franche expression de tout ce qui s'était accumulé d'amertume et de colère au fond de son âme. Il laissa sans doute échapper de ces brutales vérités qu'on ne jette pas impunément à la face des hommes puissants ((u'elles forcent à rougir. Ce qui est certain, c'est que le doux et placide cardinal le traila comme un véritable jan'-éniste, et se prémunit contre ses visites ultérii'urcs par une belle et bonne lettre de cachet, en vertu de laquelle Cassard ne sortit de l'audience du premier ministre que pour aller prendre gile au château de Ham. Il y mourut de langueur en 1740, oublié de tout le monde, mais laissant un nom ineffaçablement inscrit dans les fasies de la marine française.

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DORIA (Andiu;). amiral génois, seizième siècle.

« Certes, dit le seigneur de Urantome, en son style peu élégant, mais presque toujours pittoresque, il faut donner cette gloire à ce prince André Dopia d'avoir été un des grands capitaines de la mer qui, possible, ait été de mémoire d'homme, voire qui se soit oncques trouvé dans nos histoires (1). » — Il appartenait à l'une de ces familles patriciennes dont l'illustration remonte au berceau de la république génoise. Suivant la remarque du très-grave et tres-savant historien des républiques italiennes, Sismonde deSismondi, les chroniques de celle de Gènes ne remontent pas au delà de l'an 1100. et, dés cette époque, on voit les Doria y occuper les premières magistratures (2).

André naquit dans la petite ville d'Oneille. Les biographes ne s'accordent pas sur l'année de sa naissance, qu'ils n'ont fixée d'ailleurs que d'après l'opinion qu'ils ont adoptée sur son âge au moment de sa mort. Brantôme, (|ui l'avait vu, ainsi qu'il nous l'apprend, résume ainsi l'incertitude qui régnait à cet égard : « On lui donnait près de quatre-vingt-dix ans ou plus lorsqu'il mourut. » Nous croyons être suffisamment autorisé par les diverses circonstances qui se rapportent aux débuts de sa longue carrière à ne pas faire remonter sa naissance au delà de 1470. On nous permettra, en raison du peu d'importance du fait en lui-même, de ne pas insister plus longuement sur la probabilité de notre conjecture.

(11 nommes illustres étrangers, dise. XXXV.

(2) Biogriijjliie mnverselle des frères Jllchaud, article Doria.

Conformément aux traditions de sa famille et aux néressités de sgn époque, l'éducation du jeune André Doria fut toute militaire. .\ dix-neuf ans, il avait perdu son père et sa mère, et, sous les auspices d'un de ses oncles. Donieuico Doria, qui était capitaine des gardes nobles du pape Innocent VlU, il entra dans ce corps, où il se fit remarquer nar un grand amour de la discipline et par une aptitude rare pour tous les exercices militaires. Après lii mort du ponlife, en \bO%. il passa au service de la cour de Naples. « De tous les officiers d'.Alpbonse, dernier roi de ce pays, il fut le seul, dit un biographe, qui ne l'abandonna pas lorsque Charles VIII, roi de France, fit la conquèle de ce royaume. »

Pour échappera la conllagration qu'avaient allumée en Italie les guerres civiles et étrangères, Doria alla faire un pèlerinage à Jérusalem. Il communia sur le tombeau du Christ, fut agrégé par les prêtres du Saint-Sépulcre à l'ordre de Saint-Jean, et il se voua dès lors au célibat.

Au retour de ce pèlerinage, il s'attacha à Jean de la Rovére, duc d'Urbin, frère du pape Jules II, et qui tenait lé parti du roi de France dans le royaume de ^"aples. Ce général, dont la famille avait eu des alliances avec celle du jeune officier, lui confia la défense de la forteresse de Rocca Guillclma. Il s'en acquitta avec une bravoure et une habileté qui furent admirées de ses ennemis mêmes, et qui lui valurent des témoignages d'estime et d'amitié de la part du célèbre Gonsalve de Cordoue, contre lequel il avait combattu.

Après ces brillants débuts dans le service de terre, Doria y renonça cependant pour obéir à une vocation plusspéciale, en se jetant dans la carrière maritime, qui avait déj.i fait l'illustration de la plupart de ses ancêtres. Comme marin, il pouvait faire la guerre pour son propre compte; comme agrégé à l'ordre de Malte, il se vouait exclusivement à la poursuite des corsaires barbaresques. ennemis du nom chrétien, et il se dérobait ainsi à la triste nécessité de prendre un parti au milieu des luttes qui déchiraient l'Italie; luttes confuses où toutes les ambitions s'étaient donné rendez-vous, où tous les intérêts étaient aux prises, moins ceux pourtant de l'humanité et de l'indépendance italienne. Pendant plus de quinze ans, avec les galères qui lui appartenaient, Doria fit la chasse aux forbans turcs et maures dont la Méditerranée était infestée. Il y réussit, au grand accroissement de sa fortune et de sa renommée. Il avait pour principal associé et pour lieutenant Philippin Doria, son cousin, d'autres disent son neveu, qui joua aussi un grand rôle parmi les capitaines de mer ae ce temps-là.

Nous ne citerons qu'un trait de cette première période de la carrière maritime d'André Doria. Le 2.t avril 1519, en vue de l'ile de Pianosa. dans la nier de Toscane, à la tête de six galères seulement, il rencontra une escadre de treize gros bâtiments, commandés par un fameux forban tunisien, nommé Cadalin-Piaïs. Doria l'attaqua sans hésiter, et sut si bien balancer par la supériorité de ses manœuvres l'infériorité de ses forces, qu'après un combat aussi long qu'opiniâtre, la victoire se déclara pour lui. Il s'em]iara de toute la Hotte tunisienne, moins deux galères, qui s'étaient dérobées au combat pendant l'action.

Cet exploit fixa sur lui l'attention de l'Europe, et les deux monarques qui avaient fait de l'Italie le théâtre sanglant et désolé de leur ambition, cherchèrent à l'envi à se l'attacher. Il donna la préférence à François \", qui s'intitulait alors seigneur de Gènes, et qui le nomma général de ses galères, sous l'amiral Ronnivet : étrange amiral que ce Bonnivet, qui ne conibaltitjamaisquesur la terre ferme; mais triste conseilh r surtout, qui ne fit jamais faire que des sottises à son maitre !

En 1.Î24, Doria battit la flotte impériale sous les côtes de Provence, et débloqua par mer la ville de Marseille, que tenait assiégée le connétable de Bourbon, traître à son pays et à son roi. Les impériaux, dont la Hotte avait été dispersée, se virent obligés d'abandonner le siège et d'évacuer la Provence pour se retirer en Italie.

On cite, à cette occasion, un trait qui fait honneur à la loyauté et au désintéressement de Doria. Philibert de Châlon. prince d'Orange, que le connétable avait entraîné dans

sa révolte, était parti d'Espa^jne sur un brisimiiii pour rejoindre l'armce impériale devant Marseille. 11 rencontre la llolle de Doria et l'aborde, croyant avoir afl'aire à celle de l'empereur. Ayant reconnu sa méprise, il offre à Doria une rançon considérable. — « Vous n'êtes pas mon prisonnier de bonne guerre, lui dit Doria; vous ne m'appartenez pas; mais le roi de France est votre légitime suzerain ; mon devoir est de vous renvoyer par devers lui. » Et il le fit, en effet, conduire à François I", qui eut la gi-nérosité, moins prudente que chevaleresque, de lui rendre la liberté sans condition.

Après la funeste bataille de Pavie (lt)25), qui fit tomber le roi de France aux mains de son rival, Doria conçut le bardi dessein de délivrer le royal captif, en s'empaiantde l'escadre qui le conduisait d'Italie en Espagne. 11 informa François V de son projet, se faisant fort de réussir; mais ce monarque, qui avait engagé sa parole de chevalier, remercia Doria et lui jirescrivit de ne rien faire. Le roi chevalier voulut porter intact à Madrid l'honneur qu'il avait sauvé à Pavie; mais il avait trop compté sur la générosité de son vainqueur, et il ne trouva à Madrid que l'humiliation de s'entendre dicter des conditions auxquelles un roi de France ne pouvait souscrire sans honte.

Pendant la captivité de François I", et avec son agrément, Doria passa au service du pape Clément VII, iiui représentait, dans une certaine mesure, le parti de l'intlépendance de l'Italie. En 1527, il revint au service de la Trance; le roi lui conféra le titre d'amiral des mers du Levant, avec trente-si.x mille écus d'appointements. A la tête d'une Hotte de dix-sept galères, il vint bloquer le port de Gênes, et fit rentrer cetteville sous la domination française, .i laquelle s'était substituée celle des Espagnols. f)oria obéissait, dans cette circonstance, à une pensée toute patrioti(|ue : il comptait user du crédit que ses services devaient lui procurer au prés de Français le'', pour restituer à sa patrie une indépendance qu'elle avait perdue depuis un siècle par le crime des factions. Mais les es- IH'rances dont il s'était bercé ;'i cet égard furent promptement déçues ; le dépit qu'il en éprouva le rendit accessible aux séductions de 1 empereur, qui avait toujours envié à son rival la possession de cet habile officier de mer. Les motifs ou les prétextes de défection ne manquèrent pas à Doria. François h', qui s'était engagé à rendre Savone aux Génois, loin d'accomplir cette promesse, fit agrandir et fortifier ce port, et le déclara franc; ce qui en faisait, pour celui de Gênes, une concurrence désastreuse et une menace formidable. D'un autre côté, Philippin Doria, que l'amiral avait envoyé au secours de Laulrcc faisant le siège de Naples; Philippin Doria, qui, dans le golfe de Salerne, avait remporté une victoire éclatante sur la flotte espagnole, commandée par Hugues de MoncaJe, avait eu ;i se plainilie des procédés de Laùtrec. Ce général, trop haut à la main et voulant impéricr trop, comme dit Brantôme, avait revendiqué avec plus de hauteur qu'il ne convenait tous les j.risonniers faits par le Génois ; et comme celui-ci s'était hâté de les envoyer à Gênes, il y avait eu de dures paroles échangées entre les deux chefs. Il parait, d'ailleurs, que François I", dont ks finances étaient obérées, n'acquittait pas très-exactement les termes du magnifique traitement alloué à son amiral du Levant.

Doria se plaignit avec une certaine amertume. Son langage fut celui d'un chef plus accoutumé à commander qu'à obéir, et qui avait le sentiment de son mérite et de sa valeur personnelle. 11 rappela ses services avec la dignité d'un homme qui n'avait rien aliéné de son indépendance. Ces plaintes, Cères et presque hautaines, firent un grand scandale à la cour et dans le conseil du monarque. On trouva que l'amiral le prenait sur un ton qui ne convenait pas à un sujet; car il semblait avoir oublié qu'en sa qualité de Génois, il était né sujet du roi de France. Les envieux avaient donc trouvé l'occasion opportune pour faire tomber dans la disgrâce un homme qui les écrasait de son inllnence et de sa renommée; ils s'empressèrent de la saisir. En vain Lautrec, dont la position critique devant Naples ne pouvait se passer de la Hotte génoise, avait-il dèpi'cbéen toute liàte le sieur de Langey près de François 1°'', pour le conjurer de prévenir à tout prix une défection qui ruinerait

ses affaires en Italie. La colère, l'orgueil blessé et surexcité par l'intrigue, remportèrent .sur la prudence. Le chancelier Duprat, ce conseiller funeste auquel l'imprévoyant François 1" avait dû déjà, eu grande partie, la révolte du connétable de Bourbon, insista avec force, avec violence même, pour que Doria fût traité comme un traître et un félon, à son double titre de sujet et de général au service du roi. « 11 fut donc conclu, dit du Bellay, dans ses Mémoires, de dépêcherie seigneur de Barbézieux pour aller à Gênes se saisir tant des galères du roi que de celles il'Andrè Dorie; faisant ledit Barbézieux amiral sur la mer de Levant, et destituant André Dorie; et s'il véoit (voyait) l'occasion, qu'il se saisit dé la personne dudit Dorie. »

Rien n'était plrs facile que de donner un pareil ordre à Paris ; le difficile était de l'er.éculcr à Gènes. Lorsque Barijozicux se iirésenia devant l'amiral génois, Doria, quiconauissait ù'a.'ance l'objet de sa mission, ne lui laissa pas le lemps de la lui nolilier. «Je sais, dit-il a l'envoyé de la cour de France, je sais ce qui vous amène. » Et, lui monirant d un cù'i,é les galères françaises, et de l'autre celles de Gênes: « Voici les galères dé votre maître, que jsvous remets; voici celles de ma république, que je conserve; .iccomplissez le reste de votre ordre, si vous l'osez (1). » Baibézieu;! resta tout interdit et n'eut garde de rien enlivprendre sur la personne de l'homme qui venait de lui parler si fièrement. Il se contenta de prendre possession des galères françaises et de son commandement, lui qui, au témoignage 'de Brantôme, ne savait ce que c'était qu'une mer, un port et une galère!

Sa rupture ainsi accomplie avec le roi de France, Doria envoya vers Charles-Quint un de ses officiers, porteur de ses offres de service et des conditions qu'il y mettait. Ses intérêts personnels n'y étaient pas oubliés, mais la première de toutes était en faveur de sa patrie. « La négociation, dit Roberison, ne fut pas longue. Charles-Quint sentit toute l'importance d'une telle acquisition, et consentit à touts les demandes du Génois. Doria renvoya aussitôt à François l" la commission qu'il tenait de lui et le collier de Saint-Michel, et arbora sur ses galères le pavillon impérial (2). »

La première conséquence de cette défection fut la nécessite où se trouvèrent les Français de lever le siège de Naples; honte bientôt suivie de la porte de Gênes et de Savone. La seconde, et la plus désastreuse peut-être, fut de donner à Cliarles-Quint une Hotte qui lui manquait, et, pour la commander, l'homme qui passait pour le plus habile et le plus heureux amiral d3 son époque.

(1529.) Sur les sommations énergiques de Doria, secondées par un soulèvement populaire, les Français avaient dû sortir du port et de la citadelle de Gênes. La citadelle, instrument d'oppression depuis un siècle, fut aussitôt rasée. La domination étrangère ainsi éconduite, il ne tenait qu'à Doria de se faire proclamer souverain de son pays. La reconnaissance et l'enthousiasme des Génois, le dévouement de ses nombreux amis, l'ajipui de l'empereur, tout lui rendait cette usurpation facile. Il préféra une gloire plus noble et plus pure : il aima mieux mériter les titres de Veut, de la Patbie et de Restaurateur de la Liberté, qui lui furent décernés de son vivant par l'admiration de ses concitoyens, et que l'histoire n'a point effacés.

D'après ses conseils, une commission de douze membres, élus parla généralité des citoyens, et qu'il présida, fut chargée de réiliger la constitution de cette nouvelle république, ou plutôt de réviser l'ancienne conslitution, pour en faire disparaître les vices qui l'avaient compromise, en ouvrant un chami) trop libre aux factions. « L'exemple de Doria, dit Robertson, inspira à ses concitoyens le raèine enthousiasme de générosité et de vertu : les malheureuses factions qui avaient si longtemps déchiré et ruiné cet Etat ])arureut entièrement oubliées, et l'on prit toutes les précautions que dicta la prudence pour les empêcher de renaître... Doria, jusquà sa mort, c'est-à-dire pendant jdus de trente années, sans aucun titre officiel (car il refusa constamment celui de doge), sans s'arroger aucun droit

(i) Léon Guéiin, Uist. maritime de France, t. 1, cliap. xiH. (2) llist. de Charks-Quint, liv. v.

au-dessus des aulies ciloyens, conserva la plus grande aulorilé dans tous les conseils d'une ri'publique qui devait son existence à sa générosité. Son empire, fondé sur la reconnaissance, était soutenu par l'amour et le respect qu'inspire la vertu, et non par la crainte qu'excite le pouvoir. »

Les soins qu'il donnait au gouvernement de sa patrie n'empêchèrent point Doria de servir trés-aclivcnient l'empereur, ainsi qu'il s'y était engagé. Cliarle.s-Quiut , en le nommant amiral général de sa marine, lui avait laissé carte blanche, et'il avait en même temps prescrit à tous les gouverneurs de ses possessions en Italie de ne rien entreprendre sans l'avoir préalablement consulté. Celte position le rendit en quelque sorte l'arbitre souverain, pendant plus d'un quart de siècle, des affaires maritimes de l'empire. 11 n'est pas une expédition de quelque importance où son nom ne se retrouve ; et si nous voulions dégager avec toute la précision convenable la part de gloire oude responsabilité qui lui revient dans chaque affaire, nous serions entraînés bien au delà du cadre qui nous est imposé; car il nous faudrait entrer dans le détail compliqiié de l'histoire maritime du milieu du seizième siècle. INous nous en tiendrons à une indication très-sommaire des faits les plus saillants de cette longue et glorieuse carrière.

En 1531, Doria opère une diversion utile aux intérêts de l'empereur en Hongrie et en .\utriche, en se portant inopinément avec sa flotte dans les mers ottomanes. Il prend d'assaut Coron en Morée, l'un des ports les mieux forliUés de cet empire; soumet rapidement Patras et Lêpante, et s'empare des deux châteaux que Bnjazet II avait bâtis à l'entrée des Dardanelles. .\ ces nouvelles, Soliman, qui était en Hongrie, se hâte d'accourir à Constanlinople, pour veiller à la défense de sa ûolte et de sa capitale même, si hardiment menacées par l'amiral de Charles- Quint.

En 1555, Doria commandait la flotte chrétienne aveclaquelle l'empereur entreprit sa célèbre expédition de Tunis, où s'était établi le fameux Kaîreddin Barberousse, après lavoir enlevée par surprise à ses anciens sultans maures. Tunis fut reprise à Barberousse et rendue au prince arabe sur lequel ce forban l'avait usurpée. Le sultan légitime se reconnut vassal et tributaire de la couronne d'Espagne. Le fort de la Goulelte, qui garde la longue et étroite entrée du port, reçut une garnison espagnole, et trente mille captifs chrétiens de toute nation recoun-èrent leur liberté. Charles-Quint leur fournit des habits et de l'argent pour retourner dans leur pays, et leur reconnaissance enthousiaste alla proclamer pai-tout la gloire et la muniQcence de l'empereur.

Cependant Barberousse avait pu échapper à la flotte espagnole avec une partie des ses galères; ce qu'il devait beaucoup moins, prétendit-on alors, à sa bonue fortune qu'à la complaisance de Doria. Brantôme, écho des mauvaises langues de la cour de France, l'insinue formellement; mais nous n'admettons point qu'une pareille autorité suffise pour motiver un jugement conforme de l'histoire. Quoi qu'il en soit, la perte de Tunis ne fit rien perdre à Barberousse de l'estime et de la confiance de Soliman ; il en reçut la disnité de capitan-pacha. et l'on vit bientôt le nouvel amiral ottoman apparaître dans les mers d'Italie, menaçant les cotes du royaume de tapies et de la Sicile. Il avait déjà pris terre dans le voisinage d'Otrante (1557) et s'apprêtait à pousser ses ravages au cœur même du pays, lorsque Doria, se montrant à la tète des galères chrétiennes, le força à se rembarquer et à sortir précipitamment du golfe "de Tarente. .Mais l'amiral génois atteignit l'arrière-garde de la flotte ottomane dans la mer de Corfou, l'atlaciua vigoureusement, et après un combat opiniâtre et sandant, lui enleva douze de ses meilleures galères, et les brûla.

L'année suivante (1558^, les démonstrations du sultan de Constanlinople étant devenues plus menaçantes encore pour l'Italie, une ligue fut formée entre le pape, l'empereur et la république de Venise, pour s'opposer à ses entreprises et forcer ses flottes à respecter la sécurité et l'indépendance des autres peuples, ses voisins sur la Méditerranée. On fut longtemps à s'entendre et à réunir une

Uotie considérable, dont le commandement général avait été décerné à Doria. Elle se mit en campagne vers le milieu de l'été de 1539. De leur côlé, les Turcs avaient fait des préparatifs immenses : les mers de Sicile et d'Ionie étaient, pour ainsi dire, encombrées de vaisseaux. La lice était ouverte entre Doria et Barberousse, c'est-à-dire entre les deux plus célèbres capitaines de mer de ce temps-là. et l'on devait s'attendre aux actions les plus mémorables et les plus décisives. Il n'en fut rien cependant : on eût dit que les deux amiraux s'étaient concertés pour éviter une rencontre sérieuse, et pour ne rien faire qui fût dicne des forces imposantes que chacun d'eux avait à sa disposition. One fois, cependant, veille de Saint-Michel (28 septembre), les deux grandes armées navales se trouvèrent en pré.sence à la hauteur de l'île de Sainte-Maure, en face de la côte d'Etolie. L'avant-garde de la flotte chrétienne engagea l'action, contr.' l'avis, dit-on, de Doria, qui ne trouvait ni la position ni le temps favorables. En effet, la mer était houleuse, et la flotte turque avait pour elle l'avantage du vent. La nécessité d'employer les galères à remorquer les gros vaisseaux rendait pour les confédérés les évolutions aussi lentes que dangereuses : aussi l'amiral se montra-t-il ulus préoccupé du soin de prévenir un grand désastre, que ae soutenir un combat témérairement engagé. Les Turcs, de leur côté, ne profitèrent guère de leurs avantages- que pour se dérober à la nécessité d'un engagement général. Ils eurent cependant l'apparence d'une victoire, londée sur ce que, pendant le commencement de combat nui cul lien, la flotte chrétienne perdit six galères, dont ueux sautèrent pen^nt l'action, par suite de l'explosion de leurs magasins à poudre, et dont quatre tombèrent au pouvoir de l'ennemi.

Le résultat de cette journée fut amèrement reproché par les confédérés à Doria. Les Vénitiens, surtout, qui se trouvaient les plus compromis dans celte guerre, et qui y perdirent une grande partie de leur puissance, accusèrent nautement l'aniiriil génois de trahison. Peut-être la vieille antipathie qui rèinait de Génois à Vénitien ne fut-elle pas sans quelque influence dans la con^luite du chef de la flotte confédérée. Peut-être, en celle circonstance, poussa-t-il à l'excès la prudence qui présidait à toutes ses actions et qui était le trait dominant de son caractère. Il avait pour maxime qu'un général devait éviter avec soin les occasions où le succès dépendait moins de la conduite que du hasard. Tout prouve, du reste, que, dans cette campagne, il avait plus d'une raison de se méfier de la c.ipacilé de ses auxiliaires, et plus d'un motif de se plaindre de leur peu de subordination. En outre, il est juste de reconnaître que tout ne dépendit pas, dans cette occasion, de la volonté des chefs ; puisqu'un orage étant survenu avant que l'action pût être liien sérieusement engagée, le soin de se soustraire aux conséquences désastreuses d'une tempête avait évidemment préoccupé les deux amiraux. .Ainsi les deux flottes se séparèrent, cherchant un abri, celle des chrétiens dans les ports de l'ile de Corfou, celle des Turcs dans le golfe d'.\rta.

Doria dut se plaindre des bruits préjudiciables à sa réputation que les Vénitiens cherchaient à accréditer à l'occasion de celte affaire de Sainte-Maure; un historien peu favorable à notre héros, le Vénitien Sagiedo. nous apprend à ce sujet, que « le sénat de Venise, qui agissait avec a plus de reflexion que les accusateurs du célèbre amiral, « lui écrivit une lettre fort obligeante, dans laquelle il « l'assura qu'il n'avait pas voulu écouter les bruits qu'on « av.nit fait courir, et qu'il était persuadé que la precaU' « tion avec laquelle il en avait usé avait eu pour iut le (c plus grand bien de toute la chrétienté {\) . »

La désastreuse campagne de Cliarles-Quinl contre Alger, en 1541, prouve que s'il était facile à la malignité des envieux d'interpréter à mal la prudence habituelle de Doria, il pouvait être fort dangereux de ne pas en suivre les conseils. Doria, qui approuvait en principe celle expédition, qui l'avait même conseillée, comme complément indispensable de la conquête de Tunis, n'approuvait pas que l'empereur eût choisi pour une pareille entreprise la fin

(1) Hist. de VEmp. ottom., liv, y.

de riiniere-saisuii. lin lixant u la liu île seplembre le départ (le rex|iéclilion, on s'exposait de gaieté de cœur aux tempêtes que soulèvent les vents d'automne vers les côtes d'Afrique et aux pluies torrentielles qui inondent ce pays à la même époque. « Souffrez, disait Doria à l'empereur, en usant des privilèges de sou âge et de sa longue expérience, souffrez qu'on vous détourne de cette entreprise, quanta présent; car, vrai Dieu I si nous y allons, nous y périrons tous. » — Mais la résolution de Charles-Quint était irrévocablement arrêtée; il répondit en souriant à son amiral : « Allons. Doria, la peur do mourir sied mal ,'i notre âge. Vingt-deux ans d'empire pour moi. et pour toi soixante-douze ans de vie, ne doivent-ils pas suffire à tous deux pour mourir contents? » On partit donc, comme l'empereur l'avait décidé, vers la fin de septembre, avec un armement fornadable en

vaisseaux, en artillerie, en troupes de guerre. La mer se montra si mauvaise, dés le début, que la flotte, obligée de se disperser, n'arriva que le 20 octobre devant la côte d'Alger. 11 fallut attendredeux jours encore avant de pouvoir opérer le débarquement, qui eut lieu sur la plage de Sidi-Ferruch, à quelques milles à l'ouest de la ville, i l'endroit même où les Français ont abordé, en 1850, la terre d'Afrique, pour s'y étatlir en possesseurs définitifs. Harberousse était alors retenu loin d'Alger par ses devoirs de capitan-pacha. 11 en avait, en son absence, confié le gouvernement et la défense .i un renégat sarde, brave capitaine, habile marin, qui. en abjurant, avait quitté son premier nom pour celui d'ilassen. Hassen-Ag,i n'avait à sa disposition que huit cents Turcs et environ six mille indigènes, maures ou grenadins 11); mais tous étaient fermement résolus à mourir plutôt que d'accepter

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