VACHER DE LA CAZE
PRINCE D AMBOULE
Madagascar, la plus grande de toutes les îles connues, a été visitée par toutes les nations. Ses habitants la nommèrent Madecasse, les Grecs Menuthias, les Romains Cirné, les Arabes Sarandip, les Portugais Saint-Laurent, les Français l'Ile Dauphine. Un simple voyageur lui a donné le nom de Madagascar, et ce nom a prévalu sur celui des Français, des Portugais, des Arabes, des Latins, des Grecs et de ses propres habitants.
L'objet de la Compagnie française, en formant un établissement dans cette île, en 1642, était de s'assurer la facilité de pénétrer dans les Indes. Elle fit d'abord quelques progrès, mais ses fonds étaient si médiocres qu'après la mort du cardinal de Richelieu, son protecteur, elle tomba par sa propre faiblesse. Dans cette décadence, le maréchal de La Meilleraye conçut le dessein de relever, pour son utilité particulière, cette entreprise mal soutenue, et fit partir plusieurs navires équipés à ses frais. Ils arrivèrent au Fort Dauphin, que la Compagnie avait fait construire sur une petite langue de terre, pour être le siège du gouvernement.
Il était situé entre deux pointes, qui formaient une anse de sept lieues de tour. On y avait bâti une maison pour le gouverneur, une chapelle pour le service divin, un logement pour des missionnaires, quelques magasins, un corps de casernes et quelques baraques. Le sieur de Chamargou y commandait et avait soumis les nations voisines du Fort, qui lui payaient un tribut. Fortifié par de nouveaux secours, il entreprit de nouvelles conquêtes. Il envoya trente hommes en course et, dans l'espace de deux mois, ils se rendirent maîtres de plus de quatre-vingts lieues de pays. Un cheval suffisait pour mettre en fuite les nègres, qui l'appelaient le roi des Diables.
Un autre détachement, sous les ordres du célèbre La Caze, dont la valeur est encore en très grande réputation dans cette île, pénétra dans la partie du Nord. Les peuples subjugués venaient de toutes parts se ranger sous l'obéissance des Français, et deux cent mille hommes regardèrent comme une faveur que, dans leur île même, cent soixante aventuriers ne leur ôtassent pas la vie.
Ce fameux La Caze, dont le courage extraordinaire a été d'un si grand secours à l'établissement de Madagascar, s'était embarqué sur un des vaisseaux de M. de La Meilleraye, sans autre motif que de voir le monde.
Tel est le récit d'un Français du xvn e siècle, Baudon, dont le manuscrit, conservé dans sa famille, a été publié par l'abbé Delaporte.
Urbain Souchu de Rennefort appelle notre héros « Vacher de La Caze, gentilhomme rochelais ».
Son grand-père, Jacques Vacher, sieur de La Caze, avait été maire de la Rochelle en 1606, charge qui conférait
la noblesse héréditaire depuis les lettres de Charles V, en 1372. J'ai vu l'original des lettres de bourgeoisie de son fils, Jacques Vacher, écuyer, datées du 4 juillet 1618, signées du maire François Piguenyt, écuyer, sieur de la Martinière, conseiller du roi, maire et capitaine de la ville et commune de La Rochelle.
Je n'ai pu retrouver la naissance de Vacher de La Gaze dans les registres protestants, car il était protestant comme Jacques Pronis. Ses frères étaient avocats.
A son arrivée à Madagascar, trouvant les Français exposés aux insultes de leurs voisins, son premier coup d'essai fut de tuer, de sa propre main, dans une bataille, le prince Ramaël et, bientôt après, renouvelant les exploits des héros d'Homère, il vainquit dans un combat singulier, à la vue des deux armées, le prince Dalax, mais lui rendit sa province et s'en fit un ami.
Il défit ensuite les souverains d'Anossy, de Mahaphaly et des Caramboules, enleva leurs familles et un grand nombre de leurs sujets, et les envoya au Fort-Dauphin, où Chamargou les fit tous périr inhumainement. Il n'y eut d'excepté que quelques enfants des princes, qui furent menés en France au maréchal de La Meilleraye. On en a vu un marié à Paris, sous le nom de Panola et gentilhomme du duc de Mazarin.
Des victoires si multipliées, si continuelles, si éclatantes, excitèrent la jalousie du gouverneur contre La Caze. Il ne put voir sans chagrin la distinction dont un simple aventurier jouissait parmi les insulaires. Aussi le reçut-il très froidement, et il refusa constamment de l'employer. Cette conduite détermina La Caze à quitter le Fort et lui fit prendre le parti de se retirer auprès du prince d'Amboule, qui l'avait
appelé à sa cour. Il y était principalement attiré par les charmes de la princesse, sa fille, qui brûlait pour lai des mêmes feux qu'elle lui avait inspirés.
Dian-Nong, tel était le nom de la fille de Dian-Rasisalte, envoya à La Caze des flèches, des perles, du corail et sollicita une entrevue.
Elle se présente sur le rivage de l'Océan, en grand costume de guerre et parée de plumes, insignes de sa dignité.
A l'approche du Rochelais, elle enfonce en terre la pointe de sa zagaïe et porte la main droite sur son cœur. La Caze s'incline profondément. L'entretien revêt la poésie des langues orientales. « Tu vois, dit Dian-Nong, les flots nombreux que soulève la tempête ; mes ennemis sont aussi terribles, mais ta main les réduira, comme un regard du Grand-Esprit apaise les flots de la mer ; montre-toi donc à eux. »
L'alliance est conclue. Les mains se serrent dans une étreinte cordiale ; les nouveaux alliés trempent successivement les lèvres à la même coupe. Le prince, son père, favorisant cet amour, consent à leur union, et La Caze, en épousant la princesse, qui se fait chrétienne, succède à la souveraineté, sous le nom de Dian-Poussi.
Cet événement ne fit que redoubler la haine de Chamargou, qui envoya des gens affidés pour l'assassiner. La Caze était heureusement sur ses gardes et sa prudence sut le garantir de la fureur de son ennemi. Désespérant de pouvoir se réconcilier, il se renferma dans ses états d'Amboule, où il attendit paisiblement des temps plus heureux. L'abbé Delaporte ajoute : « Les succès des Français ayant établi la tranquillité dans le Fort-Dauphin, les missionnaires jugèrent
qu'il était temps de penser à l'exercice de leur ministère ; mais l'impétuosité d'un zèle mal entendu devint également funeste à l'établissement des Français et à celui de la religion. Un prince de cette île, nommé Dian-Manangue, jouissait parmi les insulaires de la plus grande réputation d'esprit, de valeur et de science militaire. Cette opinion, généralement répandue, fit croire aux missionnaires que la conversion d'un homme de cette considération serait un exemple qui entraînerait celle de tous ses sujets. Il était notre ami et notre allié, et entendait parfaitement notre langue. Ils jugèrent donc qu'il ne serait ni difficile de l'instruire, ni impossible de l'amener à leur but. Le gouverneur approuva ce dessein et, en conséquence, invita le prince à se rendre au Fort, où M. Etienne, prêtre de la maison de Saint-Lazare de Paris, devait lui en faire la première ouverture. Dian-Manangue se hâta d'y arriver et, croyant qu'il s'agissait de quelque opération de guerre, offrit joyeusement toutes ses forces au service de notre nation.
<( Il n'est aujourd'hui question ni de guerre ni de combats, lui dit le missionnaire, mais d'augmenter le nombre des disciples de Jésus-Christ. Nous sommes vos amis et vous êtes le nôtre. Nous voulons nous rendre utiles à votre bonheur, comme nous l'avons été à votre gloire, et en vous associant à notre religion, vous faire participer à la félicité qu'elle promet. Quittez vos dieux et vos femmes; le Dieu des chrétiens vous dédommagera de ces sacrifices.
« Cette proposition étonna le prince, qui répondit cependant avec douceur qu'il laisserait aux personnes de sa dépendance et même à ses enfants la liberté d'embrasser
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le christianisme, mais que pour lui-même, il était encore trop jeune pour quitter ses femmes et déjà trop vieux pour changer sa façon de vivre. Le missionnaire lui déclara alors que les chrétiens n'avaient pas de plus grands ennemis que ceux de leur Dieu et que s'il refusait de le reconnaître, non seulement les Français ne voulaient point d'alliance avec lui, mais qu'ils lui enlèveraient ses états et ses femmes. Ebranlé par cette menace, Dian-Manangue demanda quinze jours pour délibérer et revint au Fort dans le temps convenu. Le missionnaire et le gouverneur renouvelèrent leurs sollicitations; mais toutes ses réponses furent celles d'un homme intrépide, qui n'avait fait que se confirmer dans sa résistance. Furieux de cette obstination, le gouverneur tira le prêtre à l'écart et lui dit tout bas, qu'étant armé d'un pistolet, il allait casser la tête à cet opiniâtre, qui refusait de croire à l'Evangile.
« Le missionnaire loua son zèle, mais le détourna de ce dessein. Le prince, se doutant du péril, changea insensiblement de langage et parut, sans affectation, se rapprocher peu à peu du parti qu'on lui proposait. Le missionnaire n'eut pas de peine à regarder ce changement comme un miracle de la grâce, et le gouverneur s'en applaudit comme d'un effet de sa modération.
(( On se quitta, de part et d'autre, avec les marques de l'amitié la plus sincère, et l'on fixa le jour auquel le prince devait recevoir le baptême. Il fut réglé que la cérémonie se ferait devant son palais et en présence de tout son peuple. Le missionnaire s'y rendit au temps prescrit et, le zèle l'emportant sur la prudence, il ne se fit accompagner que d'un clerc et de six nègres qui portaient les
ornements sacerdotaux. Le prince le reçut civilement; mais il lui fit comprendre qu'il s'était livré à des espérances vaines. Le prêtre s'irrita. »
L'abbé Delaporte, auquel nous empruntons ce récit, ajoute, d'après le témoignage contemporain de Baudon, que l'abbé Etienne, aussi imprudent dans sa confiance que dans ses menaces, prenait ses repas à la table du prince et ne se doutait pas de l'indignation qu'avait excitée en lui son dernier entretien. Il ne tarda pas à en ressentir les effets : les viandes qu'on lui servit au dernier dîner étaient infectées d'un poison si subtil que son clerc en mourut trois heures après, et le prince, impatient de trouver le missionnaire encore en vie, le fit assommer à coups de bâton.
Cette action barbare lui ôta toute espérance de se réconcilier avec les Français; aussi ne songea-t-il plus qu'à finir cette tragédie par leur entière destruction. Il massacra un détachement de 40 hommes avant qu'on pût être instruit de sa perfidie, et avec un corps de 4.000 combattants il attendit fièrement les approches de l'ennemi. Le gouverneur comprit qu'avec le peu de monde qui lui restait, il ne pourrait soutenir les efforts de 4.000 hommes aguerris par les leçons même des Français, sous lesquels ils avaient longtemps appris à combattre. Il fut, en effet, obligé de fuir devant son vainqueur, qui réduisit la garnison du Fort au désespoir. Dans cette consternation, quelques-uns osèrent s'emporter contre la mémoire du missionnaire, auquel ils reprochèrent toutes leurs disgrâces. Manier, son confrère et prêtre comme lui de la maison de Saint-Lazare, se crut obligé de prendre la défense de son compagnon et menaça
d'excommunier ceux qui manqueraient de respect pour son nom, et Chamargou joignit la menace d'une peine rigoureuse à celle des censures ecclésiastiques.
Dans l'extrémité où se trouvait la colonie, on sentit combien le secours de La Caze pouvait être utile, et Kergariou ménagea sa réconciliation avec le gouverneur.
Ce brave guerrier, toujours affectionné à sa patrie et fâché du préjudice que les Français se causaient volontairement par leurs divisions, se rendit au Fort-Dauphin et vint offrir ses services au commandant. Il fut reçu, de la part des troupes, avec des transports de joie; sa présence ranima leur courage et Dian-Manangue ne tarda pas à s'apercevoir qu'il aurait en lui un ennemi formidable.
Les choses étaient dans cet état lorsqu'on apprit que le maréchal de La Meilleraye était mort, et qu'il s'était formé une nouvelle Compagnie sous les auspices de Colbert.
Ce fut le commencement de cette fameuse Compagnie des Indes, qui a éprouvé depuis tant de variations.
Elle envoya quatre vaisseaux, dont l'un était commandé par un Rochelais, Chadeau de la Clocheterie, officier d'une valeur et d'une résolution singulières, qui, avec un seul navire, avait récemment enlevé seize vaisseaux aux Espagnols.
Pendant la traversée, une émeute s'éleva à bord de V Aigle blanc entre les passagers et l'équipage; mais deux des plus exaltés furent transférés à bord de Y Amiral et la paix fut rétablie.
Le sieur de Bausse, sous le titre de président du Conseil de la France orientale, devait commander à Madagascar. Le duc de Mazarin, fils et héritier du maréchal de La Meilleraye, ayant cédé ses prétentions sur cette île, Chamargou,
qui ne tenait son autorité que du maréchal, fut obligé de reconnaître celle du président. La Compagnie lui offrit les provisions de commandant des armes et de second conseiller au Conseil souverain, qu'il accepta, après quelques hésitations, craignant de tout perdre par de plus longs délais.
Le gouvernement fut donc partagé entre lui et le président de Bausse.
L'arrivée de nouveaux vaisseaux français ramena à la soumission plusieurs petits princes qui avaient secoué le joug des Français depuis la révolte de Dian-Manangue.
La princesse d'Amboule, épouse de La Caze, vint au Fort avec un nombreux cortège, autant pour y faire briller ses charmes que pour rendre hommage au nouveau gouverneur. Elle se fit apporter dans une espèce de palanquin ou tacon, que plusieurs hommes soutenaient sur leurs épaules, accompagnée de douze femmes et de quatre cents nègres à pied.
Elle descendit à cinq cents pas de la place, pour y faire camper son corps de troupes, et se mit en marche avec ses dames d'honneur, précédée de vingt gardes conduits par La Caze, qui lui servit d'interprète. Elle témoigna au président combien elle se croyait redevable aux Français et demanda la continuation de leur amitié. Ses douze femmes présentèrent autant de petites corbeilles de jonc, remplies de fleurs d'oranger, de jasmin et de grenade, avec six manilles d'or, et une pierre précieuse sur chaque corbeille. Vous jugez bien que La Caze avait présidé à cette galanterie. On y ajouta cinquante paniers pleins des meilleurs fruits du pays, et la princesse, en se retirant, laissa vingt bœufs à la porte du gouverneur.
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Ce présent, donné de si bonne grâce, fut reconnu avec peu de libéralité de la part des Français. On la renvoya avec quelques grains de verre, dont La Caze lui avait appris à connaître le peu de valeur. Aussi en fut-elle très mécontentent elle déclara librement que des gens qui s'entendaient si mal en générosité pour des princes dont l'amitié leur était nécessaire, devaient espérer peu de succès de leur entreprise.
Le même manuscrit, où se trouvent tous ces détails, nous trace en ces termes le portrait de cette princesse : « Dian- Nong (c'est le nom sous lequel elle figure dans cette histoire) était d'une taille au-dessus de la médiocre. Elle avait la peau d'un fort beau noir, comme tous les habitants de l'île. Ses dents étaient admirables, le fond de ses yeux d'une blancheur éblouissante et la prunelle brune. Son habillement était un corset sans manches, avec un pagne de soie, d'herbe et de coton, ingénieusement nuancé. Sa coiffure consistait en de petites tresses de ses propres cheveux, qui tombaient jusqu'à la moitié de son corsage sur les côtés et étaient tournés en rond par derrière. Les dames de sa suite étaient parées dans le même goût et avaient les oreilles percées, avec un bois rond, enrichi de plaques d'or. La Caze avait choisi les plus jolies et ce cortège offrait un coup d'œil très agréable. Les trois enfants de La Caze l'accompagnaient. »
Dian-Manangue, devenu le plus cruel ennemi des Français, après avoir été le plus fidèle de leurs alliés, n'apprit pas sans effroi l'arrivée du premier vaisseau de leur flotte. Ses terreurs augmentèrent par le débarquement de l'escadre entière et surtout par les glorieux exploits du brave La Caze, qui revenait, chaque jour, couvert de
nouveaux lauriers. Sa chère Dian-Nong partageait ses travaux et sa gloire, car elle suivait son mari dans les combats et, n'étant encore que sa fiancée, elle lui avait sauvé plus d'une fois la vie. Chamargou qui, comme vous Pavez vu, cherchait à le faire périr, avait payé des nègres pour l'assassiner. Ils le surprirent endormi et sans gardes dans sa propre maison. Ils auraient pénétré jusqu'à lui si Dian-Nong, une zagaie à la main, ne les eût arrêtés et ne lui eût donné le temps de se reconnaître. Elle l'avait sauvé dans une autre occasion, où elle fut blessée en combattant pour sa défense.
La réputation de La Caze fit sentir au Conseil de quelle importance il était, pour la Compagnie, de s'attacher un homme dont elle pouvait espérer tant de services. Il lui envoya une commission de lieutenant et, deux jours après, il lui fit présent d'une belle épée, avec des félicitations sur le succès de ses armes. Ce guerrier qui, depuis neuf ans, n'avait reçu que de mauvais traitements pour prix de tant de belles actions, parut extrêmement sensible à cet honneur. Il offrit d'entreprendre la conquête de l'île, et assura qu'avec des secours médiocres il exécuterait ce qu'il promettait. Mais il avait toujours des ennemis secrets, dont la jalousie traversait ses desseins.
Son désintéressement était tel que Rennefort, affligé de le voir presque nu, lui envoya des dentelles et deux juste-aucorps; mais, plus sensible à l'honneur qu'à l'abondance et aux commodités de la vie, notre Rochelais ne voulut recevoir le présent qu'après avoir fait accepter à son bienfaiteur quelques pierreries qui faisaient toute sa richesse.
Quelque temps avant cette époque, le président de Bausse mourut et la cour envoya le marquis de Mondevergue à
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Madagascar pour y commander. Il y arriva avec une flotte de 10 vaisseaux, qui portaient environ 2.000 personnes. Leur étonnement fut extrême de voir ce fameux Fort, où leur nation était établie depuis 25 ans, dans l'état le plus déplorable. Il offrait à peine quelques huttes pour le logement des principaux officiers, et ne présentait, du côté de la mer, que deux petits bastions ruinés, avec neuf pièces de canon de fer sans affûts. Des premiers agents de la Compagnie, les uns étaient morts, d'autres avaient pris le parti de retourner en France, le reste était allé chercher fortune dans des lieux plus heureux. Mondevergue ne trouva aucune provision dans les magasins ; il tâcha de rétablir Tordre dans la place et d'y procurer l'abondance ; mais le même esprit de division, qui avait toujours empêché les progrès de la colonie, excita de nouveaux troubles parmi les chefs. Plusieurs se déterminèrent à quitter l'île et, après leur départ, on ne vit régner dans le Fort-Dauphin qu'une affreuse langueur.
La Caze, dont le zèle ne se ralentissait pas plus que le courage, amena plusieurs fois des milliers de bestiaux, qui ne furent pas mieux ménagés. Ce héros de Madagascar, toujours en action, toujours en course, signalait sans cesse sa valeur par de nouvelles victoires. Mais tous ces avantages et la réconciliation même qui se fit avec Dian-Manangue, à qui on ne proposa plus de quitter sa religion et ses femmes, ne servirent point à faire prospérer l'établissement.
Mondevergue revint en France et eut de La Haie pour successeur. Ce dernier, après s'être mis en possession de son gouvernement, déclara que le roi nommait Chamargou lieutenant-général et La Caze major de File. Le nouveau
gouverneur se dégoûta de sa place, comme avait fait son prédécesseur, et passa aux Indes, avec tous les officiers qu'il avait amenés de France. Il ne resta plus dans l'île que ceux qui avaient commandé pour le maréchal de La Meilleraye, avec les anciens Français et quelques missionnaires. La mort enleva Chamargou.
La Caze combattait toujours vaillamment, mais il mourut au mois de juin 1670.
La Bretesche, lieutenant, qui avait épousé la fille aînée de ce brave guerrier, obtint sa charge de major de l'île. La princesse Dian-Nong se remaria avec un Français, nommé Thomassin. La Bretesche, s'étant allié avec plusieurs grands du pays contre Dian-Manangue, qui avait recommencé la guerre, s'en était vu abandonné, et les nègres égorgèrent tous les Français qu'ils avaient pu trouver. Il n'en resta que quelques familles, « du nombre desquelles est la mienne, dit le sieur Baudon, et l'avantage qu'avait mon aïeul d'être le parent et l'ami de La Caze, dont le nom est encore en vénération dans le pays, nous a valu des distinctions et des ménagements, dont nous jouissons depuis un siècle. »
Au moment où le drapeau français flotte enfin sur l'île entière de Madagascar, le vaillant Rochelais qui consacra toute sa vie à la cause française dans cette terre lointaine, mérite un reconnaissant souvenir.
HUET DU RIVEAU (Amatheur)