MATHIEU MARTIN DE CHASSIRON
Anobli par Louis XIV, à la suite d'un brillant fait d'armes, la prise d'un fort au Bengale, Mathieu Martin, capitaine de marine, acquit dans l'île d'Oleron, auprès de Saint-Denis, la terre seigneuriale de Chassiron, dont il prit le nom, et justifia la réputation de négociant actif, de navigateur habile, intrépide, qui eut des succès exempts d'aucun revers.
Lieutenant-général garde-côte de l'île d'Oleron, il fut, en 1710, chargé par la Compagnie des Indes Orientales du commandement et de la libre direction de deux navires ; il fut, aux yeux de ses contemporains, le premier qui fit le commerce d'Inde en Inde, et montra dans les mers de Chine le pavillon français.
Il prolongea, pendant huit années, ce cabotage nouveau et lucratif, sans rencontrer de bâtiment qui pût donner de ses nouvelles à la mère-patrie, et, renouvelant la tradition des facteurs d'Aufrédi, il ne retourna en France que lorsque la Compagnie avait pris son parti de la prétendue perte de ses vaisseaux, et que sa famille avait renoncé à toute espérance de le revoir ; mais il revint chargé de richesses.
Il fut revêtu, en 1718, de la dignité de conseiller honoraire au Présidial de la Rochelle.
Ses succès, qui ouvraient des voies nouvelles au commerce français, lui valurent les charges d'inspecteur général du commerce à Lorient, puis de directeur de la Compagnie des Indes.
Au mois de décembre 1719, le sieur de Chassiron et Joseph Merle, ancien juge consul et négociant de la Rochelle, firent une société pour le commerce des soumissions et primes de la Compagnie des Indes, société qui fut dissoute le 17 février 1720.
Des difficultés s'élevèrent entre les anciens associés au sujet de leurs règlements de compte. Une sentence des consuls intervint, le 19 octobre 1720, au profit du sieur Merle. Le sieur de Chassiron fit appel. Les mémoires judiciaires imprimés à cette occasion jettent quelque lumière sur la carrière de notre héros.
Il résulte en effet du mémoire du sieur Merle « que depuis plus de trente années (1720) le sieur de Chassiron n'a eu d'autre occupation que celle de parcourir toutes les mers pour y vendre et acheter des marchandises, soit pour son compte séparé, soit pour le compte des marchands et négociants qui le chargeoient de leurs marchandises ; il a fait différents voyages pour l'ancienne Compagnie des Indes, dans lesquels il étoit chargé de la vente de toutes leurs marchandises ; il commanda ensuite, en 1708, le navire la Princesse appartenant à des négociants, dont le s r de Pietcourt étoit un des armateurs. Le voyage fut de huit années et le s r de Chassiron fut chargé de la régie et de la vente de toutes les marchandises chargées sur ce navire, et
de l'achat de celles qu'il rapporta ; le sieur de Chassiron, connu pour un négociant très intelligent, fut nommé par la dernière Compagnie des Indes pour faire son commerce à Lorient, l'achat et la vente de toutes ses marchandises ; il a ensuite été fait l'un des directeurs de cette Compagnie, et ce fut à l'occasion de cette nouvelle dignité qu'elle lui écrivit une lettre du 16 septembre 1720 que le sieur de Chassiron a lui-même produite ; elle contient les termes suivants qui établissent que le sieur de Chassiron est négociant et un des plus versés dans toutes sortes de commerce :
« A l'égard de la disposition du travail qui vous fixe à Paris, la Compagnie a vu qu'ayant une parfaite connaissance des Indes, de la Chine et de la Mer du Sud, vous lui serez plus utile à Paris qu'à Lorient. »
« Cette connaissance des Indes, de la Chine et de la Mer du Sud dénote un vrai et parfait négociant, elle consiste à savoir les marchandises qui croissent dans ces pays, celles qu'on peut y porter et celles qu'on en peut rapporter, et c'est principalement en cela que consiste l'habileté du négociant. »
M e Proa, avocat du sieur Merle, ajoute :
« Le 6 mai 1 720, le sieur de Chassiron partit de la Rochelle pour se rendre à Lorient, en Bretagne, en qualité d'inspecteur de la Compagnie des Indes, d'où, le 31 mars 1721, il alla à Paris. La maison qu'il occupait à la Rochelle fut louée au sieur de Chaumont, qui devait payer son loyer à Lorient ou à Port-Louis. Il conservait à la Rochelle son office de conseiller honoraire et des biens fonds. »
M e Castel, avocat du sieur de Chassiron, répond qu'après trente-cinq ans de pénibles navigations presque toujours
dans les Indes, le sieur Martin a été, quelques mois, inspecteur à Lorient pour la Compagnie des Indes, il a été ensuite nommé directeur de la Compagnie par l'arrêt du 29 août 1720. Il était alors malade en province, il ne pouvait pas et n'a pas même eu depuis occasion d'en remplir aucune fonction, en sorte que Ton peut dire qu'il n'en a eu que le nom sans avoir tiré aucun bénéfice.
On ignore l'issue du procès, mais elle importe peu, car nous n'avons demandé aux pièces produites que l'indication des diverses charges dont Martin de Chassiron fut revêtu.
De son mariage avec Anne-Agathe Joyeux naquit à Saint- Denis-d'Oleron, le 6 septembre 1704, Pierre-Mathieu Martin de Chassiron, que son père destinait à une vie active ; mais le fils du marin devait être un homme de cabinet. Il succéda en 1726 à son père dans la charge de conseiller honoraire au Présidial, devint trésorier de France en 1733, et fut un des seize titulaires fondateurs de l'Académie de la Rochelle.