ETIENNE DELOUCHE
François Delouche, capitaine de brûlots, avait épousé la fille d'un lieutenant de frégate. De ce mariage naquit à la Rochelle, le 18 juin 1759, un fils nommé Etienne, qui, prédestiné à la carrière maritime, fit en effet dix-neuf campagnes, tant pour le commerce que pour l'Etat, se trouva à trois batailles navales, fut blessé au pied, à l'épaule et à la figure et obtint, pour prix de ses services, le grade de capitaine de frégate et la décoration de la Légion d'honneur.
Pendant qu'il naviguait pour le commerce (1), il fit un sauvetage, constaté par le certificat suivant :
Je soussigné, lieutenant de vaisseau du Roi, commandant le navire de commerce les Deux Maries,
Certifie que M. Delouche a fait avec moi la campagne de l'Inde, qui a dure deux années, en qualité de l'un de mes lieutenants, que
(1) Voyages pour le commerce dans l'Inde, sur les côtes d'Afrique, les îles du Vent et Saint-Dominique de 1770 à 1792. — Onze embarquements, dont deux commandements en 1791 et 1792.
j'ai été dans tous les temps satisfait de la conduite de cet officier, qu'en outre cet oÔicier s'est, en pleine mer, étant alors par 7° de latitude N. et 19° 37' de longitude 0. du méridien de Paris, jeté à la mer, pour sauver un mousse, jeune homme qui y était tombé, quoique le bâtiment fit un bon sciage, il le sauva.
Je lui donne le présent, pour lui servir que de raison. A la Rochelle, le 10 novembre 1786.
(Signé) Savary.
En 1778, Delouche est embarqué comme timonnier sur la Minerve, commandée par l'infortuné de Grimoard qui devait porter sa tête innocente sous le couperet de la Convention à Rochefort.
Aide-pilote en 1780, à bord de Y Engageante, sous les ordres de Green de Saint-Marsault, il fait partie de Tannée du comte de Grasse. L'année suivante, il passe, en qualité de second pilote, sur la Médée, capitaine Girardin.
Le 12 juin 1793, enseigne entretenu, il est embarqué sur la Subtile, capitaine Levesque.
Enfin, le 30 ventôse an II, lieutenant, il monte, sous les ordres de Renaudin, le vaisseau le Vengeur du Peuple, et est frappé de deux blessures dans Faction glorieuse du 13 prairial. Le Vengeur, ayant combattu seul contre quatre vaisseaux anglais, coula à trois heures, après avoir perdu 504 hommes sur les 723 qui composaient son équipage.
L'illustration acquise par le nom de Renaudin et accrue
par le génie littéraire de Pierre Loti, donne quelque intérêt au document suivant, qui est inédit :
Le 28 septembre 1865,
Ont déclaré que pour suivre les bonnes intentions du Roy, ils ont renoncé aux hérézies de Calvin et toutes autres hérézies et qu'ils embrassent la Religion catholique apostolique et romaine pour y suivre toutes les vérités chrestiennes et orthodoxes qu'ont enseigné Jésus-Christ et ses apôtres.
En l'église de Saint-Pierre (d'Oleron).
(Signé) Samuel Renaudin.
(( J. Renaudin, Renaudin pour sa femme Hélisabeth Renaudin, Chaureit, Judy, Elisabeth Renaudin, Marie Moisel femme de Jacques Renaudin, Marie Renaudin, Nicolas et Pierre Bouffard, Jacques-Michel, Jacques et Josias Fresneau, Samuel et Jean Derussat, Estienne Guignard, Natanael Chasseloup, etc., etc. En présence de M. de la Vogadre, gouverneur de cette îsle, d'un conseiller au Parlement de Guienne, de Jean de Labeyrie, juge de la baronnie de Saint-Pierre, etc. » Ces familles revinrent à la Religion protestante.
Combat du « Vengeur »
« Le vaisseau le Vengeur, avait essuyé le feu de deux vaisseaux dont un à trois ponts, lorsqu'un troisième vint lui couper la ligne; il fallait l'en empêcher : en conséquence,
nous forçâmes de voiles et vînmes au lof. Cette manœuvre avait réussi, et le feu terrible de nos batteries, que notre équipage servait avec un courage et une ardeur mémorables, aurait criblé le vaisseau ennemi ; mais une circonstance imprévue rendit nos efforts infructueux.
« Ce vaisseau s'obstina à couper chemin; le Vengeur, déterminé à ne pas le souffrir, tenta l'abordage, il y parvint. Mais, en élongeant, il se trouva accroché dans son bois par l'ancre de l'ennemi. Il lui envoya d'abord toute sa bordée, et ne put ensuite lui tirer que quelques coups de canon de l'arrière et de l'avant, parce qu'il n'y avait pas entre les deux vaisseaux assez d'espace pour passer les écouvillons de bois. L'Anglais, au contraire, avec des écouvillons de corde, avait l'avantage de pouvoir se servir de tous ses canons. Dans ce mouvement, nous donnâmes l'ordre à un détachement de sauter à l'abordage; tout était disposé pour l'exécution, mais il fallut bientôt renoncer à ce projet.
« Nous aperçûmes deux vaisseaux ennemis, dont un à trois ponts, qui arrivèrent à l'autre bord. Chacun alla prendre son poste dans les batteries et le feu recommença. L'équipage, encouragé par les officiers, soutint ce nouveau choc avec une intrépidité vraiment républicaine; nous reçûmes plusieurs volées à couler bas. De son côté, l'ennemi nous abandonnait, lorsque la verge de l'ancre du vaisseau avec lequel nous étions abordés depuis plus de deux heures cassa.
« Le vaisseau à trois ponts, le voyant s'éloigner, vira de bord, revint sur nous et nous tira deux autres volées qui démâtèrent le Vengeur de tous ses mâts, excepté de celui d'artimon, qui ne tomba qu'une demi-heure après; nous
ne pûmes lui riposter, parce que l'eau avait subitement pénétré dans les soutes et que l'équipage se disposait à pomper et à puiser.
« L'ennemi se trouvant de nouveau en désordre et confondu avec quelques-uns de nos vaisseaux qu'il avait engagés, l'armée française était sous le vent avec deux vaisseaux anglais et s'éloignait beaucoup. Nous avions l'espoir qu'elle reviendrait, sinon pour recommencer le combat, au moins qu'elle en ferait la feinte pour obliger les Anglais à abandonner nos vaisseaux démâtés et deux des leurs, dont ils ne paraissaient pas s'occuper : nous n'eûmes pas cette consolation.
« Des raisons majeures, sans doute, y mirent obstacle; mais nos frégates, où étaient-elles? quelle était leur mission? dans cette circonstance, vinrent-elles nous donner du secours ? Nous n'en reçûmes aucun et nous n'en pouvons deviner la cause.
« Le vaisseau le Vengeur cependant approchait sensiblement du moment où la mer allait l'engloutir, le danger s'accroissait de la manière la plus alarmante, malgré les efforts de l'équipage à pomper et à puiser.
« Nous vîmes sortir du groupe ennemi deux de nos vaisseaux, dont un, le Trente-et-un-mai, venait de passer près de nous. Il fit naître parmi nous quelques espérances de salut; mais elles furent bientôt évanouies ! Il se disposait à nous prendre à la remorque, lorsque les Anglais se débrouillèrent, et le forcèrent de s'éloigner, en chassant de notre côté.
« L'eau avait gagné l'entrepont ; nous avions jeté plusieurs canons à la mer ; la partie de l'équipage qui
connaissait le danger répandait l'alarme ; ces mêmes hommes que tons les efforts de l'ennemi n'avaient pas effrayés, frémissaient à l'aspect du malheur dont ils étaient menacés ; nous étions tous épuisés de fatigue ; les pavillons étaient amarrés en berne. Plusieurs vaisseaux anglais ayant mis leurs canots à la mer, les pompes et les rames furent bientôt abandonnées.
« Ces embarcations, arrivées le long du bord, reçurent tous ceux qui les premiers purent s'y jeter. A peine étaientils débordés, que le plus affreux spectacle s'offrit à nos regards ; ceux de nos camarades qui étaient restés sur le Vengeur, les mains levées au ciel, imploraient, en poussant des cris lamentables, des secours qu'ils ne pouvaient plus espérer ; bientôt disparurent le vaisseau et les malheureuses victimes qu'il contenait.
« Au milieu de l'horreur que nous inspirait à tous ce tableau déchirant, nous ne pûmes nous défendre d'un sentiment mêlé d'admiration et de douleur. Nous entendions, en nous éloignant, quelques-uns de nos camarades former encore des vœux pour la patrie. Les derniers cris de ces infortunés furent ceux de « Vive la République! » Ils moururent en les prononçant.
« Plusieurs hommes revinrent sur l'eau, les uns sur des planches, d'autres sur des mâts et autres débris du vaisseau. Ils furent sauvés par un cutter, une chaloupe et quelques canots et conduits à bord des vaisseaux anglais...
« En foi de quoi... (Suivent les signatures.) Renaudin, etc. Tavistok, 1 er messidor an II de la République française. »
(Extrait du Rapport de Renaudin, d'après MM. A. Jal et Ch. Rouvier.)
Delouche eut le bonheur d'être du nombre des 217 survivants. Il obtint de son commandant le certificat suivant :
« Le contre-amiral Renaudin, commandant le vaisseau le Vengeur, lorsqu'il coula dans l'action qui eut lieu avec l'armée anglaise le 13 prairial (1 er juin 1794),
« Certifie que le citoyen Delouche, lieutenant de vaisseau, commandant la batterie de bas dans les deux actions du 10 et du 13, s'est comporté dans ce poste en homme d'honneur, en ayant donné des preuves certaines par sa conduite ; quoique blessé grièvement à la figure, il n'a jamais voulu abandonner son poste pour se faire panser, dans la crainte que son absence ne décourageât les défenseurs de la patrie animés par son zèle, son courage et sa bravoure.
a Sa conduite pendant qu'il a été sous mes ordres a été irréprochable. J'ai le meilleur témoignage à rendre de ses talents. Ses connaissances le mettent à même, ainsi que ses services, de mériter un avancement qui lui est dû à tous égards.
« A Toulon, le 16 nivôse, l'an IX de la République française.
(( Signé : Renaudin. »
Après 28 mois de captivité, Delouche fut, à son retour en France, promu au grade de capitaine de frégate et retraité le 17 mars 1796, comptant 272 mois 26 jours de services.
Démasson, né à la Rochelle et décédé dans cette ville, à Tâge de 84 ans, le 26 août 1849, était maître voilier à bord
du Vengeur et reçut, à ce titre, rétoile de la Légion d'honneur ainsi que le matelot Henri Boucard, né à Lalaigne et décédé à Benon, le 9 décembre 1851.
Delouche fut nommé lieutenant de port de seconde classe à la Rochelle le 25 avril 1816, poste vacant par suite de la démission de M. Philippe-Henri Canaud, ex-enseigne de vaisseau, capitaine au long cours, lieutenant de port depuis le 9 octobre 1813.
Le 1 er mars 1831, Delouche reçut la croix de chevalier de la Légion d'honneur, et fut retraité le 10 juillet de la même année. Il fut remplacé, le 10 juillet 1831, par le lieutenant de vaisseau Joseph-Florentin Vatinel (1786-1853), chevalier de Saint-Louis et de la Légion d'honneur.