CHARLES D'ORBIGNY
Chirurgien de la marine, naturaliste du gouvernement, correspondant du muséum, membre des Sociétés philomathique, géologique, des sciences naturelles et de l'Institut historique de Paris , correspondant des académies de Londres, d'Edimbourg et de Dublin, l'un des fondateurs des Sociétés médicale et des sciences naturelles, membre de l'académie, de la Société d'agriculture et de la Société philharmonique de la Rochelle, Charles d'Orbigny naquit pendant une traversée d'Amérique en France, le 2 janvier 1770. Cette circonstance paraît avoir déterminé toute sa carrière passée sur mer ou dans les ports. Dès l'âge de 15 ans, il embarque comme volontaire d'honneur faisant fonctions de chirurgien sur la frégate YAriel, puis sur le vaisseau le Réfléchi. Chirurgien adjudant-major, il est attaché à l'hôpital maritime de Brest et continue à servir à la mer ou dans les hôpitaux de Brest, Lorient et Paimbœuf . Simple volontaire en 1785, il est, en 1803, médecin de première classe dans l'armée expéditionnaire d'Irlande ; l'année suivante, il est envoyé comme médecin principal
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pour inspecter les hôpitaux des prisonniers de guerre français en Angleterre.
Après douze années de services très actifs, il se retire, à la paix, décoré et rentre dans la vie civile.
Il cultive, dès lors, les sciences naturelles avec un zèle et une persévérance bien rares, tout en exerçant avec désintéressement la médecine à Esnandes, puis à la Rochelle, de 1821 jusqu'à son décès, le 20 octobre 1856.
« Non content de ramasser et de décrire lui-même un « grand nombre d'animaux marins, il fut un des correspon- « dants les plus actifs de Cuvier, et c'est à lui que la ville « de la Rochelle doit en grande partie la fondation de son « musée départemental. Les quatre fils de M. d'Orbignyse « sont occupés, à des degrés divers, de la science si chère à « leur père. Deux d'entre eux n'ont pas voulu avoir d'autre « carrière. » (A. de Quatrefages.)
Alcide-Charles-Victor-Marie, né à Couéron, près Nantes, le 19 fructidor an X, « a conquis une réputation justement « méritée par un beau voyage dans l'Amérique méridionale (( et par d'importants travaux de paléontologie, qui ont (( amené sa nomination de professeur au Jardin des plantes. » Chevalier de la Légion d'honneur et titulaire de nombreux ordres étrangers.
Charles Fleury, né aussi à Couéron, le 2 décembre 1806, professeur de géologie au muséum et décoré de la Légion d'honneur, a publié le célèbre dictionnaire universel d'histoire naturelle et divers ouvrages estimés de géologie.
GIGAUX DE GRANDPRÉ (François-Germer-Aubin)
François-Germer-Aubin Gigaux de Grandpré, fils de messire Ambroise-Ignace Gigaux de Grandpré, écuyer, conseiller du roi (né à la Rochelle le 1 er août 1748,) et de Jeanne-Françoise Penetreau des Augiers, est né le 2 novembre 1773 à Saint-Martin (île de Ré) et eut pour parrain messire Germain Gigaux, président de l'élection de la Rochelle. Gigaux de Grandpré entra d'abord dans la marine marchande le 1 er juin 1790 sur le SaintnJaeques, il fit la traite et les campagnes de Lisbonne, de la Côted'Or et de Saint-Domingue.
Le 27 avril 1793, sur la goélette l'Active, il fut pris par le négrier anglais YAlby de 18 canons.
Echangé, il entra le 7 février 1794 au service de l'Etat; embarqué comme aspirant sur la frégate le Tartu, il fit une croisière sur les côtes d'Espagne, soutint divers combats contre des frégates anglaises, hollandaises et un vaisseau espagnol, s'empara d'une corvette de 28 canons et d'un grand nombre de bâtiments de guerre et du commerce.
A la grande action du 1 er juin (13 prairial, an II), il rentra avec l'armée navale, appareilla de Bertheaume pour une mission dans le Nord, amarina plusieurs bâtiments ennemis, relâcha à Bergen et ramena les prises dans les ports de la Manche et à Brest.
Il passa sur la frégate la Médée en 1795 et s'empara d'un certain nombre de navires marchands et de guerre dans une croisière aux Açores, sur les côtes d'Espagne et de Portugal,
La même année, enseigne à bord de la frégate la Néréide, il est envoyé à la rencontre d'un convoi anglais venant de la Jamaïque. La presque totalité du convoi est amarinée. La Néréide soutient un combat de 48 heures contre deux frégates anglaises, passe sous la volée de sept vaisseaux mouillés dans les couraux de l'île d'Yeu et essuie intrépidement leur feu. Chassée par quatre frégates anglaises, elle entre dans le pertuis Breton.
En 1796, Gigaux de Grandpré est successivement attaché à l'état-major de la canonnière la Dédaigneuse, de Y Elisabeth, du chasse-marée la Marie-Sainte-Anne qui soutient divers combats contre des navires de guerre et des corsaires anglais, amarine deux prises, sauve un convoi de 17 voiles, reprend trois bâtiments français capturés par l'ennemi, combat le brick anglais le Kanguroo et sauve 17 voiles à l'île des Saints.
En 1802, il est embarqué sur la corvette la Bergère qui fait une croisière contre les Algériens et soutient la chasse d'un vaisseau et de deux frégates anglaises.
En 1803, nous le trouvons sur la frégate YHortense, en 1804 sur la Syrène, sur un bateau embossé devant Boulogne, sur le paquebot la Charlotte, enfin à la tête d'une
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division de 18 bateaux d'embossage, commandant ane canonnière.
Lieutenant de vaisseau en 1805, il fait une croisière sur le vaisseau V Impérial, passe sur la Comète, sur les vaisseaux YÂjax et le Jemmapes, sur la Charlotte, VÂmazone, le Riominho, le Phœnix, s'empare de 27 barques espagnoles, enlève le fort de Montaleo (1809-1812), embarque sur le vaisseau le Charlemagne de 1809 à 1812, est attaché à la flotille de Flessingue de 1812 à 1814, monte la corvette la Triomphante en 1814, est fait capitaine de frégate en 1816, attaché à la Salamandre de 1822 à 1824, et retraité le 11 mars 1827, après 35 ans 7 mois et 16 jours de services, avec le grade de capitaine de vaisseau honoraire et les décorations de chevalier des ordres de la Légion d'honneur et de Saint-Louis.
Gigaux de Grandpré est décédé à Rochefort le 30 mars 1828.
Armes : D'azur au chevron d'or, accompagné en chef d'un croissant d'argent accosté de deux étoiles de même, et en pointe de deux lévriers d'argent. (Th. Phelippot.)
Louise-Thérèse-Emilie Gigaux de Grandpré épousa le 22 janvier 1850, Jules-Philippe-Alexandre de Meschinet (1), docteur en médecine, médecin de la marine, chevalier de la Légion d'honneur, dont une fille, Jeanne, mariée à M. Moreau de Bellaing, officier, chevalier de la Légion d'honneur. Trois fils : Jacques, Jean et Paul.
(1) Pierre, fils de François de Meschinet, lieutenant au régiment de La Rochelle, né le 3 mars 1774, fit, en 1787, devant Cbérin, les preuves de noblesse alors exigées pour entrer comme officier dans la marine. (D. Neuville,)
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C'est à ce moment que le jeune officier se révèle et se place au rang des maîtres. En effet, commandant la frégate la Sirène, il revient de la Martinique en France, quant aux approches de l'île de Groix, il est attaqué à la fois par un vaisseau et une frégate détachés d'une division anglaise.
A la brutale sommation de l'ennemi : « Amène ou je te coule », Duperré avait répondu : « Coule si tu peux, je n'amène pas. Feu partout » ; et soutenant l'honneur de son pavillon, il consacrait la fierté de ses nobles paroles, en combattant seul contre deux, pendant cinq quarts d'heure, et en échappant ensuite à l'ennemi pour rentrer victorieux au port de Lorient.
L'Empereur aimait le courage heureux. Le succès de la Sirène valut à Duperré le grade de capitaine de vaisseau et le commandement de la frégate la Bellone.
Il part pour l'île de France, entre en croisière, et, sur les lieux mêmes où l'immortel bailli de Suffren se faisait craindre, à l'égal de la peste, par les Anglais, Duperré leur fait subir des pertes considérables.
Chaque rencontre est un triomphe.
De ses prises, il forme une division et rentre à l'île de France pour y soutenir ce prodigieux combat inscrit aux fastes de la marine, sous le nom du Grand-Port. Tous savent comment, obligée de se mesurer seule avec quatre adversaires, la Bellone, après trois jours de lutte héroïque, demeure victorieuse, et comment Duperré, frappé à son poste d'honneur, en plein visage, portait cette noble cicatrice qui ajoutait à la mâle fierté de sa physionomie (1).
(1) Il fut remplacé, sur son banc de quart, par le capitaine Bouyet qui acheva dignement la journée.
L'éclat de son nom, la valeur de ses services, lui valurent alors les titres de membre, puis de commandeur de la Légion d'honneur, de baron de l'Empire et le grade de contre-amiral (1).
Duperré n'avait pas encore trente-six ans, et c'était à coups d'exploits qu'il s'était frayé le chemin des dignités. L'Empereur lui confia, pendant cinq mois, le commandement de l'escadre légère de l'armée de la Méditerranée, aux ordres du vice-amiral Emériau, puis celui des forces navales françaises et italiennes réunies dans l'Adriatique. Il déploie son activité féconde avec un succès constant. Des chantiers s'élèvent à Venise et bientôt il se vit à la tête d'une escadre de trois vaisseaux, deux frégates et plusieurs corvettes, armée et équipée par ses soins. Bloqué à Venise par l'armée autrichienne, il prit position dans les lagunes et tint l'ennemi en respect. C'est là que le surprit la nouvelle de l'abdication de Fontainebleau. Forcé par des ordres réitérés d'abandonner à l'étranger une flotte, qu'il avait en quelque sorte créée, Duperré forma ses officiers et matelots en colonne et rentra en France, à leur tête.
L'année 1815 le voit chevalier de Saint-Louis et préfet maritime à Toulon, qu'il protège encore contre l'ennemi.
Après le désastre de Waterloo, le baron Duperré, resté d'abord sans commandement, obtint, en 1818, celui de l'escadre des Antilles. Pendant cette station, la frégate la Gloire
(1) L'écusson héréditaire de la vieille famille Du Perré d'azur êemé d'étoiles et chargé d'un lion rampant d'or, armé et lampassé de gueule* brochant sur le tout fut timbré des insignes de baron de l'Empire et accompagné de la croix de commandeur. Plus tard, il devait porter en sautoir l'ancre et le bâton de maréchal.
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porta dignement son pavillon depuis la Guyane jusqu'à Terre-Neuve. Le commerce français fut protégé contre les entreprises des pirates qui infestaient les mers du Sud, et, dans deux circonstances, Duperré se montra noblement soucieux de l'honneur du pavillon sous lequel il avait été « assez heureux comme chef pour n'obtenir que des succès sans revers. »
En 1820, Duperré est fait grand officier de la Légion d'honneur. Le 22 décembre 1822, il épousa M me Claire- Adélaïde Lecamus, veuve du lieutenant-général comte Morio.
En 1823, il contribue vaillamment à la réduction de Cadix. Le 20 septembre, il enlève le fort Santi-Petri, et le 23, il commence à bombarder la place qui se rendit le 30, terminant ainsi, par un coup d'éclat, la campagne d'Espagne, après laquelle il est fait vice-amiral et grand-croix de l'ordre de Charles III.
On le trouve alors sur le Trident, commandant une escadre d'évolution dans l'Océan et la Méditerranée, puis il revient aux Antilles, chargé cette fois d'une double mission militaire et diplomatique et, comme toujours, ferme soutien des intérêts de la France.
Commandeur de l'ordre de Saint-Louis dès 1824, Duperré était préfet de Brest, depuis 1827, lorsqu'en 1830 le gouvernement résolut de châtier les insolences du dey d'Alger, décida l'expédition maritime (675 bâtiments) dont Duperré devint commandant. Il n'est point besoin de rappeler par quels efforts d'activité, le vice-amiral put, en quarante-huit jours, prendre la mer et débarquer les troupes que le général de . Bourmont conduisit à la victoire, soutenu par l'artillerie de
la flotte qui opérait une puissante diversion du côté de la mer (1).
En concourant à réduire ce dernier refuge de la piraterie barbaresque, Jezaïr la glorieuse, la perle du Mogreb, et à y faire prévaloir, avec le pavillon de la France, un gouvernement chrétien, Duperré couronnait noblement sa carrière d'activité militaire.
Les titres de pair de France et d'amiral récompensèrent un dévouement éprouvé par 50 années de loyaux services. Il entre alors dans la vie politique. De 1834 à 1843, il est, par trois fois, investi du ministère de la marine et des colonies. « Ministre, a dit le baron de Mackau, Duperré devait montrer, comme il l'avait fait sur nos vaisseaux, de quelle sollicitude il entourait la marine et les hommes de mer.
M. de Loménie a peint l'attitude caractéristique de l'amiral-ministre à la chambre, au milieu des luttes parlementaires, sa massive carrure, sa figure brune et énergique, sa parole brève.
Lors de l'orageuse discussion de l'adresse, après le traité du 15 juillet 1840, plusieurs orateurs ayant longuement parlé de la flotte, Duperré, qui avait écouté muet tout ce fracas de paroles, excita un rire général d'approbation,
(1) Parmi les Rochelais qui firent la campagne d'Alger figurent: le docteur Théodore Brossard ; l'enseigne Caprès La Roche, embarqué sur le brick le D'Assas et retraité avec le grade de lieutenant de vaisseau, les décorations de chevalier de la Légion d'honneur et de Saint-Ferdinand d'Espagne, après 18 embarquements ; le lieutenant de vaisseau de VAréthuse, Edouard Harasse de la Vicardière, né aux Sables d'Olonne le 2 avril 1799, qui servit du 21 janvier 1805 au 30 novembre 1847, et mourut à la Rochelle le 4 janvier 1864, capitaine de corvette en retraite, chevalier de Saint-Louis et d'Isabelle d'Espagne, officier de la Légion d'honneur et médaillé de Sainte- Hélène.
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lorsqu'il s'en vint à la tribune s'excuser, avec une humilité très-amusante, de prendre part à la discussion, a mais enfin, ajoutait-il, puisque tant d'orateurs ont parlé de la flotte, qu'il me soit permis d'en dire un mot, à mon tour. » Et, après quelques explications empreintes d'un laconisme de marin, le brave amiral termina par cette péroraison digne de l'exorde : « Messieurs, si on se trouvait honoré du commandement et de l'emploi de cette flotte, croyez-moi, on saurait bien alors ce qu'on en ferait. »
Lorsque Duperré se retira du ministère en 1843, il était atteint de la maladie, qui devait le conduire au tombeau.
« Je le vois encore à son cher Monrepos, écrivait un ami, je le vois assis sous un vieux chêne, dépérissant et malade comme lui. Il me pria de traiter l'arbre atteint de la carie sèche, c'était ma spécialité de forestier, et je fus heureux de lui donner quelques instants de satisfaction en faisant reverdir l'arbre, tandis que les médecins ne pouvaient rien sur la santé du maître. » (Ernest de l'Hortet).
Il mourut en effet, le 22 novembre 1846, laissant à la marine un fils digne de lui, qui termina sa carrière comme vice-amiral.
Tous les biographes louent les éminentes qualités de Duperré : énergie, loyauté, désintéressement, abnégation, droiture, générosité, patriotisme, sans dissimuler qu'elles avaient à faire pardonner de la brusquerie et de l'emportement, dont il n'avait jamais su entièrement se défendre ; malgré tout, ses marins l'aimaient, parce qu'il les conduisit toujours à la victoire.
Ce qui importe à la postérité, ce sont les services rendus au pays ; ils sont éclatants et considérables.
« Pendant sa longue et si active carrière, dit M. Chasser i au, jamais il ne perdit un bâtiment. S'il s'en félicitait, c'était moins pour s'en faire prévaloir que pour rendre grâce à Dieu. Profondément religieux, il invoquait, avec une ferme confiance, la Providence dans le péril, ainsi qu'il le disait dans les rares occasions où il se trouvait amené à parler de lui-même. »
C'est que les hommes de foi sont toujours les hommes du devoir.
Le 22 juillet 1830, sous la mairie de M. Viault, (1) fils lui-même d'un intrépide capitaine de notre port, devenu plus tard juge consulaire, les Rochelais votent une épée d'honneur au vainqueur d'Alger (2).
Trente-neuf ans après, le 17 octobre 1869, la statue en bronze de Duperré se dresse, au point même d'où il partit mousse à seize ans, pour devenir commandant intrépide,
(1) Né à la Rochelle, le 19 mars 1781, décédé dans la môme Tille le 1 er avril! 857, Antoine-Augustin-André-Toussaint Viault, d'abord attaché à l'administration des eaux et forêts, puis tour à tour conseiller municipal en 1815, adjoint, maire de 1822 à 1830, chevalier de la Légion d'honneur, se montra constamment actif, vigilant, très économe des deniers de la commune, bienveillant sans faiblesse, conciliant et juste et réalisa la noble devise de sa famille : Ardere potius quam perjurare. (Notice de M. H. Rioubland, dans Y Echo du 4 avril 1857).
(2) Les députés Fleuriau de Bellevue, de Chassiron et Gallot s'adjoignirent MM. Filleau, Chassériau, de Rougemont, Théodore Vivier, depuis chef d'escadron d'artillerie, André Brossard et l'officier de marine de Traversay, et se rendirent auprès de l'amiral en avril 1831, pour remplir le vœu de la cité. La délibération du Conseil municipal est signée par MM. Guillemot, Benoni Garreau, Plessis, Hérard, de Mac Carthy, Person, de Bonnemort, M. Bouyer, Chapron, Bruna, Roy, E. Charruyer, B. Devillelégier, B. Casimir, Hocbocq, P. Bernard, B. Le Bouc, Morin, de Saint-Estève, Dupont-Béraud et Viault, maire.
amiral, ministre, ayant « puisé dans les traditions de sa ville natale, que le nom de Guiton remplit encore », les principes et l'exemple des mâles vertus qui le distinguent et le placent au rang des grandes illustrations contemporaines (1).
(1) Extrait du discours de M. Charles Fournier, maire de la Rochelle, la Charente-Inférieure du 18 octobre 1869.)
MERCIER-DUPATY (Louis-Emmanuel-Félicité-Charles)
Fils du magistrat rochelais, auteur des Lettres sur l'Italie, Charles-Marguerite-Jean-Baptiste et de Louise-Elisabeth Carré, né à Blanquefort, près Bordeaux, le 30 juillet 1775, Louis-Emmanuel-Félicité-Charles Mercier-Dupaty, compris dans la réquisition de 1793, fut incorporé dans la marine où il servit, comme matelot pendant un an; aspirant de marine de 3 e classe, il prit part au combat naval du 13 prairial an II, à bord du Patriote, enseigne de vaisseau de 2 e classe pour sa belle conduite à ce combat ; versé au corps des ingénieurs-hydrographes, il passa, quelque temps après, au génie militaire où il ne resta que peu de temps.
En congé, littérateur et auteur dramatique, il fit jouer une pièce l'Antichambre, qui parut contraire au Premier consul; arrêté, sous prétexte qu'il n'était pas en congé régulier, il fut conduit à Brest et retenu prisonnier sur les pontons.
Remis en liberté, grâce à l'influence de Joséphine, Dupaty reprit sa carrière littéraire et son opéra bouffe sous
le titre de Picaros et Diego excite encore aujourd'hui la plus franche gaieté.
Elu membre de l'Académie française, le 18 février 1836, contre Victor Hugo, en remplacement du vicomte Laîné ; reçu le 10 novembre suivant et remplacé par Alfred de Musset, il mourut à Paris, le 29 juillet 1851.
La leçon de Botanique, la Jeune Mère, le Jaloux Malade, etc., furent remarqués au Vaudeville comme des ouvrages remplis d'esprit, de fraîcheur et de grâce, auxquels on pouvait seulement reprocher quelques concetti, quelques madrigaux un peu trop doratiques. Il montra bientôt qu'il pouvait réussir dans un genre plus élevé, par sa comédie de la Prison militaire (1803), Tune des pièces les plus fortement intriguées du théâtre moderne. Il composa ensuite Y Opéra Comique, Ninon chez Madame de Sévigné, La Jeune Prude, Le Chapitre Second. Sous la restauration, inspiré par une noble indignation, il écrivit son poème des Délateurs, ou trois années du XIX e siècle (1819), qui fut à la fois un bel ouvrage et une bonne action.
Son oncle Louis-Charles, l'hippicographe, naquit à la Rochelle, le 4 décembre 1744. Louis-Marie-Charles-Henri, le statuaire, membre de l'Institut, naquit à Bordeaux, le 29 novembre 1771 et mourut le 12 novembre 1825.
Le maréchal de Grouchy (1766-1847), Condorcet (1743- 1794) et Cabanis (1757-1808) étaient les neveux de Charles- Marguerite-Jean-Baptiste Mercier-Dupaty, qui eut pour secrétaire le célèbre Vergniaud.
FRANÇOIS GRAVOUILLE
Le docteur Léon Pichez avait entrepris et a laissé inachevée une notice sur son bisaïeul et sur son aïenl. C'est un pieux devoir, pour nous, de tenter de faire revivre ces deux nobles physionomies des marins d'autrefois.
Jean-Baptiste-François Gravouille, capitaine de corvette, bien que né à Paimbœuf, le 23 février 1780, appartient à Rochefort par son mariage et la plus grande partie de sa vie, et à la Rochelle par la résidence de plusieurs membres de sa famille.
Il débute comme mousse, le 24 septembre 1795, à bord de la galiote canonnière YEmilia Louisia.
Le 29 mai 1796, il embarque sur la frégate la Résistance. Il soutient un combat d'une heure, à l'entrée de Brest, contre un vaisseau et une frégate. Le 9 mars 1797, la frégate la Résistance a été prise, après trois quarts d'heure de combat, par les frégates anglaises la Minerve et la Nymphe.
Prisonnier de guerre en Angleterre du 10 mars 1797, au 30 septembre 1801.
Dans sa campagne sur la frégate la Surveillante, il a été expédié, plusieurs fois, au fort Dauphin et au Port français.
Dans Tune de ces expéditions, il fut blessé à la jambe, en sautant à bord d'une barque de nègres insurgés, avec laquelle il était aux prises. Il était aspirant de 2 e classe du 8 décembre 1802. Après un embarquement sur le brick le Courrier de Saint-Domingue, il est second capitaine de l'aviso l'Océan, pour un voyage du Cap français à la Nouvelle Angleterre et de là à Vigo.
Aspirant de l re classe le 1 er juin 1807, sur le vaisseau le Héros, il sort, avec l'armée commandée par l'amiral Villeneuve, le 21 octobre 1805, et reçoit l'ordre de l'amiral Magon de prendre le commandement d'un navire américain, capturé par le vaisseau le Héros et de le conduire à Cadix.
Il est fait prisonnier de guerre, le 14 juin 1808, par les Espagnols, après deux jours de combat et de bombardement et pendant sa captivité, du 15 juin 1808 au 18 juin 1814, il rédige un journal plein d'intéressantes observations, terminé à Moreton Hampstead, le 1 er août 1811.
Les prisonniers de guerre français furent durement traités au fort Saint-Sébastien, sur les pontons, à l'île de Cabrera; sur cinq mille captifs, trois mille périrent de misère par la barbarie des espagnols. Emmenés en Angleterre ils furent conduits à Moreton Hampstead. En 1810, les prisonniers de guerre français fondèrent un théâtre, François Gravouille joua dans le Distrait, le Conciliateur, Guerre ouverte ou ruse contre ruse, l'Imposteur, le Thé, V Avare, l'Anchon, les Trois Jumeaux Vénitiens, le Sourd ou l'Auberge pleine, la Femme Jalouse, les Menechmes, une Soirée de Carnaval ou les Arrêts Inutiles. Mais le Gouvernement anglais fit fermer le théâtre, seul amusement que les prisonniers pouvaient se procurer. En 1812, François Gravouille
ouvrit un cours de grammaire générale. Le journal se termine en 1812, au moment où les prisonniers apprennent que 30.000 personnes ont péri dans l'incendie de Moscou.
Lieutenant de vaisseau du 1 er août 1816, après une campagne sur la gabare YInfatigable, il est attaché au port de Rochefort. Embarqué sur la gabare la Durance, il fait une campagne à Cayenne et aux îles du Vent et Sous le Vent. Après des voyages sur la corvette YHébé à la Martinique et à Saint-Domingue, il commande la corvette la Lybis, pendant 3 voyages de Brest à Toulon, pour transporter des condamnés, et il est promu capitaine de corvette, le 1 er mars 1831 et retraité, le 31 décembre 1832, après 429 mois, 5 jours de services, soit 35 ans, 9 mois 15 jours, dont 77 mois 10 jours en guerre et 124 mois, comme prisonnier de guerre, dont huit ans à l'île Serta de Cabrera.
Chevalier de Saint-Louis, le 17 août 1822, chevalier de la Légion d'honneur, le 10 avril 1832; il fut fait officier, le 15 mars 1864; à ses services maritimes vint alors s'ajouter une carrière civile, pendant laquelle, il se fit apprécier comme administrateur des Hospices et du Bureau de Bienfaisance, et véritable homme de bien, après avoir été un vaillant officier. Le commandant Gravouille mourut en chrétien, comme il avait vécu. Il est décédé à Rochefort, le 2 avril 1865, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans.
Jean-Baptist&-François Gravouille avait épousé, le 26 février 1816, Adélaïde-Jeanne Payen (28 août 1791-2 mai 1865), fille de Marier-Nicolas Payen, capitaine de marine et de Hermine-Geneviève Gaschet et sœur de Charles Beaurepaire Payen, médecin militaire et aquarelliste de mérite (1 er avril 1793-20 avril 1835 à Alger). De ce mariage, outre un
enfant mort jeune, Amédée Gravouille, médecin de la marine (1824-27 mai 1847 à O'Taïti), Fanny, décédée religieuse, le 4 octobre 1855, et Alfred Gravouille, qui épousa, le 20 juin 1842, Juliette Vermot (19 avril 1894). Leur fille Emma- Angélique Marie (16 mars 1849-26 décembre 1883), épousa M. le docteur L. M. Ernest Pichez, le 14 juin 1870.
Jean-Augustirir-Clément-Alfred Gravouille, né à Saint- Nazaire (Charente-Inférieure) le 23 novembre 1816, embarque comme novice à Nantes sur Y Adolphe, le 12 avril 1834, passe sur le Jules. Lieutenant sur le Cygne, il est levé, le 28 juin 1838 pour la marine militaire, matelot de 3 e classe, sur le Veloce, élève volontaire de 2 e classe sur la Tactique , le 24 septembre 1838, puis sur YAtalante, 2 e capitaine sur Y Aristide en 1842, capitaine du Jules en 1843, 2 e capitaine sur Y Echo en 1846, sur la Seudre en 1849, capitaine sur YEcho de 1850 à 1855, soit 38 mois, 18 jours de services à l'Etat, dont 35 mois 22 jours en qualité d'élève volontaire, 149 mois 7 jours au Commerce, dont 37 mois 28 jours en qualité de second et 66 mois 11 jours en qualité de capitaine ; total : 187 mois 25 jours, ou 15 ans, 67 mois 25 jours.
Capitaine expert du bureau Veritas du Lloyd français, Alfred Gravouille a terminé sa carrière, en qualité de capitaine de port, entouré, comme son père, de l'estime générale, par la dignité de son caractère et sa haute honorabilité.
MESCHINET DE RICHEMOND
La Traie piété est la base du bonheur.
Mon cher collègue et ami,
A l'heure où vous achevez les biographies des Marins rochelais que j'ai lues et suivies dans le journal la Charente- Inférieure, vous me permettrez de vous adresser un reproche.
C'est un droit qui me paraît appartenir à l'amitié de nos pères. Tous deux étudièrent à Rochefort sous les mêmes maîtres : Romme, un habile dans les sciences mathématiques, et de Lespin, plus tard recteur de l'Université.
Si, par une réserve que je comprends et que j'apprécie, vous n'avez pas placé votre digne père, à la date et au rang qui lui appartenaient dans cette galerie rochelaise, il me semble, à moi, permis de suppléer à ce silence. J'ai dit, quelque part, que M. de Richemond avait, dans tout le cours d'une longue et honorable carrière, réalisé cette devise : « Foi et devoir (1). » Laissez-moi donc maintenant montrer à
(1) La devise de la famille x IN. HOC. SIGNO. VINCES est gravée, sur les plus anciens cachets, au-dessus des initiales S M R (Samuel Meschinet de Richemond).
S.-l.. MESCIHNET DE KICHEMOND
d'échange, il pouvait du moins en préparer d'autres à cette noble tâche ; c'est ainsi qu'il occupe, jusqu'en 1811, la chaire de mathématiques à cet établissement.
L'échange lui rendit alors toute sa liberté d'action. Enseigne sur le brick le Flibustier, qui le faisait compagnon du docteur Quoy , depuis Inspecteur général du service de santé de la marine, de Richemond fit la station de Bayonne, des côtes d'Ibérie et de Socoa, et devint, en 1812, capitaine au 19 6 de flottille. La croisière du Flibustier fut interrompue par la rencontre d'une goélette anglaise d'une artillerie supérieure, renforcée de deux bricks de la même nation. Après un combat acharné, le Flibustier, brûlé sous Biarritz par l'ordre de son commandant, sauta, sans que l'ennemi pût du moins en approcher.
C'était le 13 octobre 1813.
Après un embarquement sur la Mouche, de Richemond commande, en 1814, un bateau canonnier et contribue à la défense de la place de Bayonne, puis il devient capitaine du brick le Lancier.
On le trouve ensuite sur les navires la Gironde, YEpervier et YExpéditive. Pendant le séjour de cette dernière gabare dans la baie du Croc de Terre-Neuve, cet officier fut chargé d'inspecter nos pêcheries, depuis cette baie jusqu'au cap d'Oignon.
Nommé lieutenant de vaisseau, le 22 août 1821, il est successivement embarqué sur la flûte la Seine et la corvette la Moselle. Attachée, en 1823, au blocus de la place de Cadix, la Moselle fut envoyée à San-Lucar, et de Richemond, spécialement chargé de l'armement des bateaux de flottille, sous les ordres du commandant Galabert, qui relatait sa
conduite au ministre de la marine dans les termes suivants : « Je dois vous informer, Monseigneur, du zèle avec lequel « j'ai été secondé par mon état-major et mon équipage, et « principalement par M. le lieutenant de vaisseau Meschinet « de Richemond. J'en ai, dans le temps, rendu compte à « M. le vice-amiral Duperré, et j'aurai l'honneur de solliciter « votre bienveillance en faveur de cet estimable officier. »
Chevalier du Mérite militaire, deux ans après, de Richemond fit trois campagnes sur le vaisseau le Breslaw, puis un voyage à la Martinique, sur la frégate la Caroline.
Au retour, attaché à l'état-major général de Rochefort, on lui confia le dépôt de la bibliothèque, des plans et archives de la marine.
Chevalier de la Légion d'honneur en 1831, capitaine de corvette en 1832, il fait partie de la station du Levant, décrite par le vice-amiral Jurien de la Gravière dans son livre : La Marine d'autrefois, souvenirs d'un marin d'aujourd'hui. Par un épouvantable ouragan, le 15 décembre 1833, le Superbe se perd à l'entrée de la rade de Parekia. Second du vaisseau, de Richemond se distingue avant, pendant et après le naufrage et sauve la vie de son commandant. Il embarque sur le vaisseau le Duquesne.
M. Meschinet de Richemond comptait, à ce moment, trente-cinq ans de bons et loyaux services, lorsqu'il fut mis à la retraite, le 1 er janvier 1835.
Il épousa, le 5 octobre 1837, Marie Catherine Elie Pichez, fille d'un officier de Marine, tué dans un combat. Elle n'avait qu'un frère pour proche parent et sa belle-mère pour amie, mais elle mourut, le 10 janvier 1839, à l'âge de trente-sept ans, après avoir, le 4, donné le jour à un fils.
244 LBS MARINS ROCHELAIS
Rentré dans ses foyers et toujours fidèle à ses principes de modestie, de Richemond y vécut au milieu des siens, dans un cercle d'amis, utilisant son expérience comme capitaine visiteur et expert du Lloyd français, qui trouvait en lui l'agent le plus consciencieux et le plus éclairé.
Trente-trois ans s'écoulèrent ainsi ; puis, mon cher collègue et ami, vint le jour où Dieu vous dispensa la douleur.
Ce fut le 6 août 1868.
Adieu, et bien à vous.
Signé : Hippolyte Viault, * 3 avril 1870.
Non, la mort ne rompt pas, pour le père et l'enfant, Le commerce du faible avec le triomphant ; Us peuvent s'entr' aider vaillamment, l'un et l'autre, Et les mondes meilleurs touchent encore au nôtre !
Victor de Lapradb.
De Richemond a laissé des récits de voyages, des Journaux maritimes techniques, des mémoires, notamment sur l'histoire de l'Egypte et de nombreux carnets historiques sur ses campagnes.
Ce nom est un de ceux dont on a dit : Il y a sans doute des renommées plus éclatantes, mais on trouverait difficilement une carrière plus dignement remplie que celle de l'officier, qui a réalisé la devise : Foi et devoir. Pour apprécier, comme il convenait, le capitaine de corvette Samuel-Louis Meschinet de Richemond, M. Viault a su allier l'éloquence
LES MARINS ROOHELÀIS 245
du cœur à celle des lettres, qui lui a valu récemment le premier prix au concours ouvert pour l'éloge de Duperré.
Alf. Doneaud, *
Professeur de littérature à V Ecole navale de Brest
Océan, de Brest, du 9 mai 1870.
L'amiral Jurien de la Gravière, de l'Institut, a laissé le récit suivant du naufrage du Superbe, dans la Marine d'autrefois, Souvenirs d'un marin d'aujourd'hui, p. 65 à 72 :
Un matin, deux frégates américaines, la Constellation et les Etats- Unis, deux bâtiments français, le vaisseau le Superbe et la frégate la Galatée appareillèrent dans la rade de Smyrne. Le vent soufflait du nord. Ces quatre navires débouchèrent rapidement du golfe. Arrivé sous les Mamelles, hautes montagnes qui s'élèvent presque en face de l'embouchure de l'Hermus, il fallut déjà prendre des ris. A la hauteur du cap Kara-Bournou, la brise était devenue une tempête. 11 eût peut-être été sage d'aller alors chercher sur la côte voisine le mouillage de Folieri et d'y attendre le jour. Un certain point d'honneur retint également les Français et les Américains. Devant l'étranger, personne ne voulut être le premier à se montrer prudent. On passa outre. A minuit, on avait doublé Chio et Ipsara. Les avaries commencèrent. Des ancres furent arrachées parles vagues, des canons se démarrèrent ; le Superbe perdit son grand mât de perroquet. Quand le vent souffle en tourmente, le vaisseau de ligne est toujours celui qui subit les plus fortes avaries. Dans une mer moins resserrée, la position n'eût encore rien eu de critique. Ici tout était péril. Mettre en cap, c'était se laisser porter à la dérive vers une lie quelconque ; continuer de courir vent arrière, c'était demander au hasard une issue. A cette heure, les quatre navires partis ensemble de Smyrne étaient dispersés. Chacun d'eux suivit une inspiration différente. La
Galatée tint la cape une partie de la nuit ; avant le jour, elle laissa arriver sur le cap Doro. Elle avait le meilleur pilote de l'Archipel, le fameux Dimitri ; mais que peuvent les pilotes, lorsque la îramontana negra passe sur l'Archipel ? Toutes les côtes sont alors enveloppées d'une nuée épaisse, le ciel est bas et noir, la mer n'a pas d'horizon. Ce sont des tourbillons de neige fondue, que la tempête chasse en hurlant devant elle. La Galatée jouait son existence sur un coup de dé : elle gagna. Au-dessus de lames déferlantes, on distingua tout à coup un point sombre. Etait-ce le cap Doro ? était-ce le rivage escarpé d'Andros ? La vie et la mort étaient dans cette question. Dimitri affirma que c'était le cap Doro : quelques instants après, on apercevait l'île anglaise. On avait vidé le canal, avant d'avoir pu s'assurer qu'on y était entré.
La Constellation fut relâcher à Milo, sans pouvoir dire peut-être par quel canal elle avait passé. La frégate les Etats-Unis, à bord de laquelle se trouvait le commodore Patterson avec ses deux filles, se crut un moment perdu. « En prière 1 en prière 1 » tel fut le cri de tout un équipage. La vague s'engouffrait entre Tine et Andros ; la frégate la suivit. Jamais, aux plus beaux jours de l'année, navire de guerre ne s'était aventuré dans cette bouche étroite. Seul un brick français, le brick la Flèche (1) inspiré par une heureuse audace, l'avait franchie la veille, quelques heures avant que la tempête n'éclat&t.
Restait le Superbe. Il était de tous celui qui paraissait avoir le plus de chances de salut. Il avait à peine cessé un instant de poursuivre sa route. Les doutes sur sa véritable position étaient donc moindres. Le commandant calcula qu'il arriverait sur Andros avant le jour. Il vint au Sud-est, inclinant ainsi vers la gauche, reconnut, dès huit heures du matin, Tine et Myconi, et fut rapidement emporté dans le large passage, en y laissant, il est vrai, sa misaine qui lui fut enlevée par une rafale ; mais il avait encore son petit hunier et toute une journée devant lui. Peut-être eût-il dû alors tenter de sortir de l'Archipel : on l'a dit après l'événement. S'il l'eût fait, ce
(1) Commandé par le lieutenant de vaisseau Peliion, aujourd'hui viceamiral.
n'eût point été d'ailleurs sans danger ; toute une ceinture d'Iles le séparait encore de la mer libre. L'île de Paros était peu distante : elle offrait le port de Nausse, vaste, sûr, habitué à receler des escadres. Les Russes y avaient établi, sous la grande Catherine, leur principal dépôt. Désemparé et presque sans voiles, avec un équipage accablé de fatigue, le Superbe se dirigea vers ce refuge. On se croyait dans la passe, quand du gaillard d'avant s'éleva un cri d'alarme. On avait pris trop à droite, le pilote abusé conduisait dans une fausse baie. On se hâta de revenir au vent. Pendant plus d'une heure, il fallut se traîner péniblement le long d'une côte de fer. L'émotion était vive. Le sort du vaisseau dépendait d'un hunier que des grains gonflaient quelquefois à l'arracher de sa filière, qu'une rafale sinistre faisait d'autres fois ralinguer (1). Tous les yeux étaient fixés sur ce morceau de toile, car la terre I les plus hardis n'osaient pas la regarder.
Sur le gaillard d'arrière, on restait heureusement impassible. Les ordres étaient donnés et exécutés avec le même sang-froid. La mer tient en réserve des ressources inconnues pour le courageux. La vague, en se retirant, repoussée par la côte, soutint, dit-on, le vaisseau par son remous ; les grains eurent des risées favorables (2), après deux ou trois heures d'angoisses, le terrible cap qu'on avait craint de ne pas doubler, qu'on avait vu plus d'une fois déborder sur l'avant, fut enfin dépassé. On n'était pas pour cela hors de l'Archipel; la nuit approchait ; il fallait courir de nouveaux hasards ou trouver un abri. Le pilote proposa le port de Parekia, voisin d'Antiparos. Jamais vaisseau de ligne n'y avait mouillé. On osa cependant, pressé par la perspective des dangers auxquels on avait hâte de se soustraire, on osa s'engager dans cet étroit canal, au fond duquel le pilote promettait un port... Le vaisseau talonne sur les roches, l'eau envahit la cale : en quelques minutes, l'avant est submergé : l'équipage se réfugie tout
(1) Lorsque le vent change de direction et cesse d'enfler une voile, cette voile ralingue. Quand les voiles relinguent, le navire ne va plus qu'en dérive.
(2) Les risées sont les variations brusques et passagères de la brise, pendant les grains.
entier sur l'arrière. La mer était affreuse, mais la côte était proche. Dès le lendemain (16 décembre 1833) des moyens de sauvetage furent organisés, et si quelques malheureux, (neuf) trop confiants dans leurs forces, n'eussent tenté de gagner la terre à la nage, on n'eût pas perdu un seul homme dans cet épouvantable événement. Le vaisseau la Ville-de-Marseille fut envoyé au port de Nausse pour recueillir et ramener à Nauplie l'équipage du Superbe.
...La perte du vaisseau le Superbe eut un immense retentissement. On avait oublié que l'amiral Collingwood, vieilli dans les plus rudes croisières, déclarait la navigation de l'archipel grec impossible en hiver pour des vaisseaux de ligne. On s'étonna qu'un vaisseau eût péri. On eût dû remercier la Providence que, dans une si terrible catastrophe, au milieu de pareilles circonstances, un équipage de cinq-cent-soixante hommes eût été sauvé.
LOUIS-ALEXANDRE ROTHER
« Depuis 1792 jusqu'aux beaux jours de l'Empire, au moment où nos armées de terre remportent victoires sur victoires, de grands désastres dominent notre histoire maritime, et pourtant, dans cette période si triomphante d'une part, si malheureuse de l'autre, on ne saurait dire lesquels de nos soldats ou de nos marins, ont élevé plus haut la gloire du nom français.
« Dans la solitaire immensité de l'Océan, sans autres témoins du combat que le ciel et l'onde, il y eut de ces duels à mort où nos marins, clouant leur pavillon au grand mât, n'admettaient d'autre alternative que de couler, sauter ou vaincre 1 » (De Loménie).
De 1793 à 1801, vingt-trois vaisseaux français tombèrent au pouvoir de l'ennemi ; mais notre drapeau ne fut amené que dans des flots de sang, puisque le nombre des morts et des blessés s'éleva, pour chacun d'eux, au chiffre effrayant de 261, en établissant une moyenne, d'après les documents les plus dignes de foi.
L'Angleterre, à l'abri de tout danger extérieur, riche
250 LES MARINS ROGHELAIS
d'armements nombreux et d'équipages expérimentés, s'emparait de nos colonies, détruisait nos pêches, anéantissait notre commerce maritime. Elle tarissait ainsi la principale source de recrutement pour notre marine militaire qui, si formidable, si constamment victorieuse, sous Louis XIV, à moitié détruite par les revers presque continuels du règne de Louis XV, commençait, à peine, à se relever sous Louis XVI, lorsqu'éclata la Révolution et, avec elle, la guerre générale.
Cependant d'intrépides croiseurs promenaient, de la Manche à Calcutta, le pavillon tricolore sur toutes les mers et faisaient souvent payer cher aux vaisseaux de l'Angleterre les triomphes de ses escadres.
Ce fut, au milieu de cette lutte redoutable mais inégale, que Louis-Alexandre Rother fit ses premières armes.
Né à Nantes, le 17 août 17S4, fils de Samuel Rother, de Bienne (Suisse) et de Marie-Jeanne Raboteau, de la Rochelle, il épousa lui-même une rochelaise, Charlotte-Elise Seignette, 1797-1829.
Alexandre Rother fut attaché à l'escadre invisible, commandée par le contre-amiral Allemand qui, pendant trois ans, infligea de grandes pertes aux Anglais dans la Méditerranée, (Levot et Doneaud, p. 4), escadre ainsi nommée parce qu'elle était composée de bâtiments de marche, qui avaient mission de brûler les navires de commerce et les comptoirs anglais, de harceler et d'enlever les navires isolés, tout en évitant la rencontre et la chasse des vaisseaux de haut bord.
Il n'est pas étonnant, que pendant cette guerre acharnée, presque tous nos officiers, malgré leur intrépidité, et Duperré lui-même, malgré sa constante fortune, aient payé leur tribut à la captivité.
Au retour d'une croisière, Rother devint donc prisonnier de l'Anglais.
Cette inactivité forcée fut rude à supporter, aux débuts mêmes de la carrière. Le jeune officier ne put s'y résigner et attendre l'échange définitif, c'est-à-dire consumer, sur les pontons anglais, les plus belles années de sa vie.
Il fit une tentative d'évasion, et blotti dans une charrette, il espérait déjouer l'attention de ses geôliers et gagner le littoral, lorsqu'atteint et grièvement blessé au genou par les agents de la police britannique, il fut rejeté sur les pontons, pendant huit longues années.
Lieutenant de vaisseau, le 7 mai 1812, Rother partit de l'arrondissement maritime de Toulon pour se rendre à Rochefort, port auquel il fut attaché, le 23 octobre 1814.
Il prit un appartement dans la maison d'un officier mort au champ d'honneur. Après vingt-cinq campagnes (1), Jean Pichez avait été tué, dans la nuit du 5 juin 1812, en défendant la Dorade qu'il commandait contre une surprise des Anglais.
En 1819, Rother fut embarqué sur la gabare VExpéditive. De 1822 à 1823, il commanda le transport l'Infatigable.
« Quatre jours après mon arrivée à Gorée, écrivait-il à un frère d'armes, je reçus l'ordre de M. le capitaine de frégate Clémendot, chef de la station, d'aller croiser sur la côte de Malaguette, depuis les 7° latitude jusqu'aux 4° latitude, croisant presque toujours à vue de terre. Les six semaines
(1) Né à Fouras le 10 mars 1769, il laissait un fils qui devenait capitaine de frégate, chevalier de la Légion d'honneur et sous-directeur des mouvements du port de Rochefort.
qu'a duré ce voyage m'ont paru passer aussi vite que vingtquatre heures.
Je suis de retour ici, depuis le 23 avril, voici la mauvaise saison qui va arriver ; toutes nos dispositions sont faites pour passer ces temps de pluies et de grains, le plus noblement, et nous attendons, avec impatience, le retour des beaux jours pour prendre la mer.
« Je suis très content de Y Infatigable, c'est un bon navire qui se comporte parfaitement bien, marchant supérieurement surtout au plus près du vent. Quant aux officiers composant l'état-major, vous les connaissez, ils sont tous plus marins que leur capitaine et sont tous très aimables ; nous vivons à bord comme des frères, et de ce côté, je suis tout aussi heureux qu'il est possible de l'être. Gorée est un petit endroit de très peu de ressources, il est pourtant possible d'y faire de très bons dîners et, depuis quelques jours, nous en sommes accablés. Tous les habitants se donnent le mot pour nous donner de petits dîners, disent-ils, où on reste cinq et six heures à table. Je commence à en être si las, que je suis bien décidé à faire le malade à l'avenir. »
A la campagne de Y Infatigable succède celle de la corvette YHébé (1824 et 1825) chargée de réprimer la traite des noirs.
« Depuis son départ de Rochefort, elle a vu du gros temps dans le golfe qui avoisine notre pays ; du calme, de la pluie, du vent, de l'orage, dans celui de la Biafra, de la chaleur surtout, et maintenant la bise assez forte pour pouvoir supporter facilement les vêtements de l'hiver le plus rigoureux.
« Vous avez dû savoir, dans le temps, que le temps et les vents contraires, nous avaient forcé de brûler les étapes de la
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Corogne et de Cadix, à mon grand regret, ne connaissant ni l'un ni l'autre. Après avoir soufflé à Madère et à Sainte-Croix, nous fîmes route pour Saint-Louis, ensuite pour Gorée ; quinze jours après, pour le golfe de Biafra, en prolongeant la côte par huit ou dix brasses d'eau, visitant tous les endroits supposés pouvoir recevoir des navires traitant des noirs ; nous sommes restés deux jours au cap Coast, autant à Acra, descendant la côte jusqu'au petit Popo, et de ce point, allant directement attaquer le cap Formose, où la Bressane nous quitta pour aller se faire voir seule devant la rivière Bonny et le nouveau Calabar, elle entra dans la première et jeta l'ancre devant la capitale du roi Pepel. Peu de temps après, nous étions mouillés à l'embouchure de ladite rivière, après avoir arrêté et expédié pour Cayenne deux brigs de Nantes, l'Eugène et Y Alcade f et la goélette YÂntonia de la Martinique, tous les trois supposés faire la traite des noirs ; nous avons fait route pour le port Saint-Antoine (île du Prince), fait de l'eau, coupé la ligne par les 3° est, recoupé par les 17° ouest, et après 49 jours de mer nous avons mis du fer au fond sur la rade de Gorée.
« Voilà, mon bon ami, en aussi peu de mots qu'il m'a été possible, de crainte de vous ennuyer, une espèce de journal de notre voyage. Je pense que nous ferons notre retour en France, au mois de septembre ou octobre. J'attends, comme vous devez le penser, ce moment avec impatience, etc. »
De 1827 à 1828, Rother monta le brick le Grenadier.
Chevalier de l'Ordre du Mérite militaire, il fut promu au grade de capitaine de frégate, le 30 octobre 1829 et appelé au commandement de lagabare la Gironde.
Le 1 er septembre 1830 le voit premier aide-major à la
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division de Rochefort. Bientôt après, il reçut la croix de la Légion d'honneur.
En 1831, il fut appelé au commandement en second du premier équipage de ligne de la 4 e division . Enfin, le 1 er janvier 1833, il fut nommé major de la marine et remplit, le 10 août suivant, les hautes fonctions de major général.
Il occupait, avec distinction, cette position difficile, lorsque blessé par une mesure qui lui parut attenter aux droits des capitaines de frégate, la nomination d'un capitaine de corvette au grade de capitaine de vaisseau, il crut devoir protester en donnant sa démission et fut alors, sur sa demande, retraité, le 24 juin 1837.
Nature énergique et d'une originalité de bon aloi, Rother avait une grande indépendance de caractère, une vertu hérissée, comme dirait Saint-Simon ; il était intraitable sur l'inflexible rigidité des principes de justice et de devoir. Son cœur élevé était plein de sentiments généreux et susceptible de solides attachements, qui faisaient pardonner sa vivacité de marin.
Il mourut à la Rochelle, au sein de sa famille, le 29 juin 1847, à l'âge de 63 ans.
Armes : De gueules à la bande d'argent, chargée d'un lion léopardé du champ et accompagnée en chef d'un chicot au naturel en bande, poussant des feuilles de sinople à sénestre et en pointe de 3 étoiles du second rangées en bande.