JEAN ALFONSE
(xvi« siècle)
M. Georges Musset, lauréat de l'Institut, a fait revivre la physionomie de Jean Fonteneau, dit Alfonse de Saintonge, capitaine-pilote de François I er , en tête de l'édition qu'il a donnée, en 1904, de la Cosmographie avec l'espère et régime du Soleil et du Nord.
M. Musset nous montre dans une des maisons munies de porches, au-devant de l'ancienne église Saint-Jean-du-Pérot, à La Rochelle, « un vieux pilote âgé de quelques soixante « années, mais encore vert et à la physionomie énergique, « courbé sur une table et jetant sur le papier le récit des « voyages qu'il a faits, pendant près d'un demi-siècle, jusque « dans les mondes inconnus.
« Ce vieux pilote, c'est Alfonse qui dit au souverain « d'alors, en montrant son œuvre maîtresse, enluminée de « brillantes couleurs et de figures originales : « Je l'ay faict « pour le service de Dieu, de Vostre Magesté et accrois- « sèment de la saincte foy catholicque et vostre estât royal à « qui Dieu doint longue vye et règne, avec augmentations « de plus grandz royaulmes et seigneuries à son service. »
8 LES MARINS ROOHELAIS
(( Puis, après avoir terminé son travail et daté le dernier « feuillet du 24 mai 1544, le vieux lutteur reprend la mer « pour combattre les ennemis de son roi et de la France, « et part pour ne plus donner signe de vie : mais sa fin trace gique ne donne la paix ni à ses cendres, ni à ses œuvres, a si Ton en croit l'un des poètes qui l'ont chanté :
Les flots sont les malins qui mesme après sa mort Le vouldroient assaillir jusque dedans ce port.
« Dans ce naufrage du passé, comme le dit si justement « Margry, faut-il se féliciter lorsque, parmi les débris qui « surnagent, quelque épave, examinée avec soin, nous « laisse le moyen de deviner et de recomposer, à peu près, « la vie de ceux à qui elle se rapporte, ou au moins de « retrouver certaines idées qui ranimaient ».
Jean Fonteneau, dit Alfonse, du nom de sa femme, Valentine Alfonse, portugaise, naquit dans une petite localité nommée Saintonge, placée dans la commune de Sainte- Même, canton de Segonzac, arrondissement de Cognac (Charente) (1).
Dans sa jeunesse, Fonteneau semble avoir voyagé, soit en Portugal, soit à Madère, soit dans les possessions portugaises des Indes orientales, qu'il décrit minutieusement de visu dans sa Cosmographie. Il a voyagé quarante-huit ans, écrit-il en 1544. Les débuts de sa navigation remonteraient donc à 1496. En dehors des armements auxquels il a été mêlé plus spécialement à La Rochelle, il prit une large part à la navigation portugaise.
(1) Minutes de Lecourt, notaire à La Rochelle, des 21 mars 1541 (n. s.), 24, 26 et 31 janvier, 1« et 3 février et 26 juin 1544.
C'est par suite de l'expérience qu'il avait acquise dans ses voyages, qu'il fut choisi pour accompagner Roberval et Cartier dans leur exploration de la Nouvelle-France.
Ce que Fonteneau connaît le mieux en Europe, ce sont les côtes de France, d'Espagne et de Portugal. Il a beaucoup pratiqué les côtes occidentales de l'Afrique, surtout au sud de l'équateur, puisqu'il a doublé le cap de Bonne-Espérance, voyagé autour de l'île de Saint-Laurent, dont il donne une des premières figures que nous possédions. 11 a certainement remonté la mer Rouge, puis, suivant les côtes de l'Asie, il s'est rendu jusqu'à l'île de Java qu'il considère comme un continent et au Cattay. Peut-être même a-t-il aperçu l'Australie. Il semble avoir cherché le passage du Cattay dans le détroit de Davis.
Il a parcouru les côtes de l'Amérique du Nord jusqu'à la Floride, les Antilles, la côte du golfe de Mexique, à partir du Yucatan, et a certainement longé à plusieurs reprises l'Amérique septentrionale jusqu'au détroit de Magellan. Il a même dû traverser risthme de Panama. En ce qui concerne les nouveaux mondes, ses voyages se sont certainement étendus jusqu'à 72° dans le golfe de Davis, au nord; jusqu'au détroit de Magellan et au cap de Bonne-Espérance, au sud, et en Orient, tout au moins jusqu'à Java et à la Chine, peut-être jusqu'aux approches de l'Australie.
Jean Alfonse voyagea en course à Porto-Rico. Le 18 avriî 1537, il est témoin, à La Rochelle, de la vente du quart du Christophe de La Rochelle, de 70 tonneaux, armé pour la pêche de Terre-Neuve, vente faite par Durand Baschet et Jean Bernyer à Bonaventure Courtet, maître du navire.
Le 21 mars 1541 (n. s.), il donne procuration, ainsi que sa femme Valentine Alfonse, étant sur le point d'entreprendre un voyage à la Guinée sur la Barbe de Jard, chargé par sire André Morisson, qui eut pour fils l'illustre maire du siège de La Rochelle, en 1573. Le 22 août 1541, se placent son voyage an Canada et l'exploration du golfe de Saint- Laurent, depuis le détroit de Belle-Isle jusqu'au cap Rouge.
Il fait un voyage à Madère, de conserve avec la Madeleine de Saint-Jean-de-Luz, dont Martin de Gorrecte était maître et Marticot de Chauchan, capitaine.
Tout en faisant le commerce, ils avaient navigué en course et s'étaient emparés de trois lutz et d'une barque, qu'ils armèrent ensuite en guerre et revendirent à Robert Lousmyer, maître de la Catherine de Wateville.
Le 21 juin 1544, Alfonse arme en guerre contre l'Espagnol, et peut-être faut-il voir un trophée de son voyage dans le bordage de poupe, portant l'inscription :
ALaBAdoS SEA EL SANTSSMO
Soit loué le très Saint Sacrement
placée entre un soleil et l'image en relief du Saint Sacrement, qui existait au numéro 35 de la rue Saint-Jean, et maintenant au musée de la Rochelle.
Il trouva la mort en 1544 dans une dernière expédition en course, vaincu, pour la première fois de sa vie, et poursuivi par Menendez.
M. Musset attribue à Alfonse l'invention de la Jeannette, célébrée par Roger Maisonnier, avocat et poète, contemporain de Scevole de Sainte-Marthe.
La voile de perroquet, dite Joanete, est désignée pour la première fois en 1525, nous dit Jal, et Maisonnier la désigne par « Mas », élevé en signe de son nom Jean.
Outre la Cosmographie, M. Musset attribue à Alfonse les ouvrages suivants :
1° Les Voyages aventureux, distincts de la Cosmographie et antérieurs à celle-ci ;
2° Le discours qui a été publié par Ramusio, sous le titre : Discorso d'un gran capitano di mare Francese del luoco di Dieppa, qui ne serait qu'une paraphrase ou peut-être une leçon différente des Voyages aventureux ;
3° Le Routier, publié par Hakluyt ;
4° Course from Belleple, Carpont, and the Grand Bay in new foundland up the River of Canada for the space of 230 leagues observed by John Alphonse of Xainctogne y chief pilote to monsieur Roberval, 1542, traduit d'un texte français aujourd'hui inconnu ;
5° Une relation, donnée par Hakluyt, du voyage de Roberval à François Roy, et ensuite au Saguenay (5 juin 1543?)
6° La Cosmographie ;
Après la mort de Jean Fonteneau, il n'y a pas un voyageur ou un cosmographe qui ne se soit aidé de ses observations et de ses œuvres et qui n'ait rappelé son nom et ses courses : Thévet, Hakluyt, les auteurs portugais, Champlain, Barcia, Rabelais lui-même, qui peint Alfonse sous le nom de Xénomanes, d'après Margry.
« Je ne reconnais rien ou bien peu de vérité, dit Lescar- « bot, en tous les discours de cet homme ici (Alfonse), et
iî LES MARINS ROGHELÀIS
« peut-il bien appeler ses voyages aventureux ; non pour <( lui, qui jamais ne fut en la centième partie des lieux a qu'il a décrit (au moins il est aisé de le conjecturer), mais « pour ceux qui voudront suivre les routes qu'il ordonne a de suivre aux mariniers. »
M. Musset remarque avec raison « qu'à côté des constatations précises et techniques que l'habileté du pilote nous a conservées », les récits pittoresques et légendaires nous conservent « des phénomènes ou des états physiques d'êtres primitifs et de faits anciens que nous ignorerions peut-être sans cela. »