LES MÉMOIRES D’UN BŒUF GRAS
De mon stable, octobre. *.8...
Ce matin, je passais dans un chemin de traverse avec Pacol. — Pacot, c’est mon second père, un bon paysan qui me soigne, me dorlote comme si j’étais son propre fils. — Nous avons rencontré deux messieurs qui s’en allaient à travers champ en causant.
J’ai prété l’oreille, et j’ai entendu qu’ils parlaient de Paris.
Qu’est- ce que Paris? je voudrais bien la connaître cette ville dont le nom revient sans cesse dans toutes les conversations. Mais, hélas! le séjour des cités n’est pas fait pour un pauvre bœuf comme moi 1
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Cependant ma curiosité était excitée, et j’ai pressé le pas pour suivre les deux Parisiens. Bientôt ils se sont assis; l'un d’eux a tiré un livre de sa poche, et s’est mis à en lire plusieurs passages à son compagnon.
Tout en broutant, je me suis approché et j’ai regardé par dessus son épaule. Le livre était intitulé Mémoires d'une danseuse. D’après ce que j’ai compris par les fragments dont on faisait la lecture, des mémoires sont le récit de la vie cl des impressions de celui qui les écrit.
Moi aussi, j’écrirai mes mémoires, et je commence dès aujourd’hui.
Du moins pourrai-je ainsi me distraire des ennuis de l’étable, où je rumine depuis deux ans. A force de ruminer, on devient philosophe.
• Novembre.
La bise souffle dans la plaine ; les arbres sout dépouillés; l’herbe se dessèche et se recoquille. Si je n’avais pour nourriture que ce que je glane dans les prés, je risquerais fort de mourir de faim. Mais ce bon Pacot est là pour me combler de ses bienfaits.
L’excellent homme ! il faut croire qu’il m’aime mieux que sa famille, car hier je l’entendais à travers ma cloison reprocher à sa femme qu’elle mangeait trop II ne m’a jamais adressé un semblable reproche à moi, — au contraire, toujours il trouve que je ne mange pas assez!
Aussi je bénis le hasard qui m’a fait tomber entre les mains d’un tel maître!... Le voilà encore qui vient de m’apporter une pleine auge de carottes. J'en donnerais bien volontiers la moitié à sa femme, — je n’ai plus faim!
Décembre.
Les jours se suivent et se ressemblent. Depuis un mois je ne mets plus les pieds dehors et je m'en réjouis; car je suis si gras, si gras que j’ai toutes les peines du monde à marcher.
Décidément, Pacot m’aime trop.
Fi! ne soyons pas ingrat 1 A ce que j’ai ouï dire, les hommes le sont assez sans moi. C’est ma faute, après tout. Pourquoi ne sais-je pas rester sur mon appétit?
Pourquoi?
Parce que cela fait de la peine à Pacot et qu’il s’est fâché contre moi l'autre jour quand j’ai laissé le son qu’il m’avait apporté.
Sans compter qu’il ne plaisantait pas, à preuve qu’il m’a donné un grand coup de bâton. Ne lui en voulons pas, c’est pour mon bien.
Janvier 18 ...
Je suis encore tout impressionné de la visite que je viens de recevoir. Ils étaient trois, un monsieur décoré, un de ses amis et Pacot. Le monsieur décoré m’a fait