LES MÉMOIRES D’UN BOEUI GRAS
sortir dans la cour, m’a tourné et retourné, examiné, palpé, caressé, tout en entrecoupant son examen d’exclamations joyeuses. — Qu’il est beau!... qu’il est grand!... On n’a pas encore vu son pareil L.. En voilà un qui me fera honneur!
En entendant ces éloges, j’ai pour la première fois senti les atteintes de l’orgueil, et j’ai regardé avec dédain un vilain bœuf maigre qui passait pour aller à l’abreuvoir. Le bœuf maigre a branlé la tête et haussé les épaules... Jaloux!
Pendant ce temps, les deux étrangers félicitaient Pacot qui se tenait debout près de moi, son bonnet de colon à la main.
Et le monsieur décoré répétait encore : En voilà un qui me fera honneur! — Il me semble pourtant que l’honneur devrait être pour Pacot... Enfin!
La visite terminée et ces messieurs partis, mon second père m’a reconduit à l’étable et m’a dit en me frappant sur le dos du creux de la main :
— Eh bien, mon Coco, nous allons donc partir pour Paris!
Chose singulière, en me parlant ainsi, la'voix démon brave maître paraissait trembler, et je crois même qu’une larme... Basil j’ai rêvé cela. Pacot ne pleure jamais. D’ailleurs il doit comme moi être heureux d’aller à Paris. Paris, l’objet de mon ambition! Paris que je désespérais de voir!
Nous nous mettons en route demain. Il me semble que demain n’arrivera pas.
En chemin de fer. — Février.
One d’événements! que d’émotions! J’en perds la tôle. Voyons, tâchons de rétablir un peu de calme dans nos idées.
Après avoir quitté mon étable, je suis monté en voilure avecPacot. En voiture! moi, un bœuf! Si l’on avait de la fatuité pourtant 1
Nous avons ainsi voyagé au petit pas. Au moindre cahot, mon cher maître se penchait vers moi avec inquiétude; à chaque instant il me flattait de la voix et du geste.
Puis, quand nous nous arrêtions dans un village, tous les habitants se pressaient autour de la voilure, et me contemplaient avec admiration.
— C’est un prodige, un vrai phénomène ! Il pèse au moins deux mille cinq cents! Et ceci, et cela, et bien d’autres choses encore.
Pour moi, je gardais de mon mieux ma dignité, en clignant de l’œil d’un air tout à fait important. Que voulez-vous? puisque chacun proclame mon mérite, il ne faut pas que je démente la bonne opinion qu’on a de moi.
Notre promenade triomphale dura de la sorte pendant toute cette journée, au bout de laquelle nous parvînmes au chemin de fer. Là, j’eus encore une nouvelle preuve de l’attachement de Pacot.
LES MÉMOIRES D ? UN UOKUl’’ GUAS 11
11 s’agissait, — grave affaire, — de me descendre de voiture pour me transférer en wagon.
« Prenez garde! Grand Dieu, prenez donc garde! & criait en se démenant mon protecteur.
Un moment, je faillis glisser. Pacot pensa se trouver mal; par bonheur, ce ne fut qu’une fausse alerte, et, un quart d’heure après, je roulais à toute vapeur vers la capitale.
Poissy, février.
Vainqueur!... je suis vainqueur!... C’est moi le bœuf gras de 18... !... Us étaient là une quarantaine amenés de différents pays. Quelle pitié 1 le plus grand ne me venait pas à l’épaule! le plus gros était mon inférieur de 500 livres, — sans vanité.
Pacot, avant de se coucher, m’est venu embrasser. Il se soutenait à peine, — de plaisir sans doute. Comme il m’aime! mon Dieu, comme il m’aime!
« Coco, m’a-t-il dit, tu es bœuf gras; tu vas, pendant trois jours, être l’idole des Parisiens, le roi des fêtes du carnaval... Coco! on te dorera les cornes, on te couronnera de lauriers, on t’habillera de pourpre et l’on te promènera à travers toutes les rues... Bonsoir, Coco! »
Trois jours de triomphe! trois jours d’apothéose! qui m’cùt prédit celte gloire?... Mais j’y pense, après ces trois jours, qu’arrivera-t-il?... Si je le demandais à Pacot? Non; le pauvre homme ronllc, ne le réveillons pas... Après... nous verrons bien I
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Paris, dimanche gras, neuf heures du soir.
Du tumulte, des cris de joie, des fanfares, des tambours, des mascarades, des voitures, des chevaux, de la foule... tout cela pour moi. A moi seul j’ai révolutionné Paris. Oh! c’est maintenant plus que jamais que je m’applaudis d’avoir écrit mes mémoires; je me dois à la postérité.
Nous sommes sortis à dix heures de l’abattoir. Pourquoi diable appelle-t-on d’un si vilain nom le palais du bœuf gras? Peuh! le nom ne fait rien à l’affaire.
Le cortège était splendide. D’abord, un char tout en or; dans le char des femmes d’une beauté admirable, d’une distinction princière, d’une fraîcheur éblouissante ; puis au milieu l’Amour, l’Amour en personne, avec ses flèches et son carquois. Je ne connaissais pas l’Amour; c’est un bien joli dieu.
Devant et derrière le char, des seigneurs, de vrais seigneurs en habit de cour et montés sur des chevaux de race.
Quel air noble ils ont, ces jeunes gentilshommes! quelle grâce! quelle tournure! Iis étaient couverts d’armures étincelantes; quelques-uns portaient au cou des colliers enrichis de pierreries.
C’est au milieu de ces éblouissements que j’ai parcouru la capitale, couvert de fleuré et escorté de mon lidèle Pacot.