LES MÉMOIRES D UN BOEUF GRAS
Les hommes me contemplaient, les femmes agitaient leurs mouchoirs, les enfants battaient de leurs petites mains. Quelle gaieté franche et expansive 1 Elles sont, ma parole, toutes jolies les femmes à Paris, et les enfants aussi. Du reste, j’ai tant vu de choses que je n’ai rien pu bien distinguer.
Tout ce que je sais, c’est que ce jour est le plus beau de ma vie, et que je n’entends pas retourner en Normandie. Une étable pour moi... ce serait scandaleuxl Je voulais signifier cette décision à Pacot; mais il se soutenait ce soir encore moins que l’autre fois, et ronfle encore plus.
J’ai le temps d’ailleurs! Deux jours!... Hâtons-nous de dormir ; l’insomnie me ferait maigrir...
Je suis brisé, moulu, désillusioné !
Aujourd’hui j’ai recommencé la promenade. — Que . n’en suis-je, hélas ! à mes premières impressions ! Oü avais-je les yeux dimanche ? où avais-je les yçux ? <
Ce char, que je croyais tout en or, n’est qu’un affreux cartonnage ; j’y ai fait, en le frôlant, un trou avec une de mes cornes. • <>
Ces dames dont j’admirais la distinction princière et la fraîcheur éblouissante, sont couvertes d’une abominable couche de fard, et j'ai reconnu dans le nombre
Toinon, une ancienne gardcuse de dindons de chez nous.
Ces jeunes gentilshommes aux colliers de pierreries, je sais maintenant à quoi m’en tenir sur leur compte. Pendant que nous stationnions dans la cour d’un riche banquier, j’ai questionné le cheval d’un garde de Paris ; il m’en a appris de belles!
A ce qu’il parait, ce sont des garçons bouchers, qui pendant le carnaval s’affublent ainsi de défroques de louage. Qu’est-ce que des garçons boucliers ? Mon ami le cheval n’a jamais voulu me le dire.
Du reste, à ce qu’il m’a affirmé, il y a beaucoup de gens ici qui se parent, — même en dehors du carnaval,
— d’une noblesse d’emprunt, à tel point qu’on a été obligé de promulguer des lois à ce sujet.
Et cet Amour, ou plutôt ce symbole de l’Amour 1 Pauvre petit, il s’en va partout quêter la bourse à la main.
En cela, — toujours au dire de mon ami le cheval,
— il ne représente que trop bien l’Amour à celte époque. Je m’en étais fait une autre idée.
Quant à la 'foule qui m’a suivi, elle est laide et triste, oui, bien triste dans ses efforts bruyants pour simuler la gaieté. '
O mes belles plaines^ de la Normandie! mes frais pâturages! pourquoi suis-je séparé de vous! O ma vie calme et douce, que j’ai hâte de te reprendre !
En écoutant les sons discordants des trompettes, je me rappelais les chuchotements du vent sous les grands arbres et je regrettais 1
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