L’HÉRITAGE DE MON AMI BONNARD
— Toit
— Toi!
— Par exemple ! Comment vas-tu ?
— Mal, très mal.
— Ah ! tant pis !
Ces exclamations s’échangeaient ce malin entre mon ami Bonnard et moi.
Mon ami Bonnard, un ancien camarade de collège que je n’avais pas -vu depuis vingt ans, était.... Non, inutile de vous le présenter ; la suite de la conversation se chargera de ce soin. Donc, je poursuis.
— Mar, très mal, répéta mon ami Bonnard en hochant la tête.
— Que l’est-il donc arrivé, mon cher, que je te re-
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Irouve aussi sombre qu'un catafalque ? Toi dont autrefois nous enviions tous le sort, toi le futur héritier de...
— Par pitié, n’achève pas, soupira le pauvre diable d’un accent suppliant, tu ne sais pas quelles blessures tu rouvres.
— Tu m’épouvantes.
— Eh bien, oui, lu as raison d’élro épouvanté, car je défie... Tiens, il faut que je te raconte mes infortunes, cela me soulagera.
— Raconte, je suis tout oreilles.
— Ces infortunes, elles ont eu pour unique cause le maudit héritage auquel tu faisais allusion tout à l’heure.
— Ne devais-tu pas être légataire universel de ton parrain, un millionnaire?
— Mon parrain, comme tu le dis, était millionnaire, il n’avait pas d’enfant, il m’adorait.
— Ce trio de circonstances ne me parait offrir rien que de très-consolant.
— Je t’en prie, ne plaisante pas et laisse- moi continuer.
— Tu peux compter sur mon silence.
— Dès ma plus tendre jeunesse j’avais été bercé de l’idée que j’hériterais de la fortune de mon parrain :
« Sois tranquille , me répétait-on sans cesse , lu auras un jour des écus à compter. — Heureux enfant, disait un autre, son parrain le chérit, un parrain Crésus! — et qui plus est, un parrain sexagénaire. — Heureux enfant ! son avenir est tout fait à celui-là ! »
A force de m'entendre répéter que l'avenir était tout
fait, que la richesse attendait à ma porte, je Unis par me persuader que je n’avais qu’à me laisser bercer par le bonheur.
De là une paresse dont tu dois avoir gardé mémoire, de là aussi pensums, retenues ; premières tribulations que tant d’autres devaient suivre. Travailler, moi ! C'était bon pour les piètres hères qui n’avaient pas de parrains à héritage.
Cependant, si ignorant qu’on soit, le collège éprouve, au bout d'une dizaine d’années, le besoin de vous rendre à la société — jolis cadeaux la plupart du temps. — A la fin du seeond lustre passé à user mes culottes sur les bancs universitaires, je dis adieu à la détention classique.
— C’est alors, interrompis-je, que nous nous sommes perdus de vue.
— C’est alors aussi que commença la série d’épreuves de mon martyrologe : — Prends garde, me dit ma mère le jour où je posai le pied hors des murs du thème latin. Ton parrain n’ose le demander, mais j’ai compris qu’il serait heureux de te voir habiter avec lui. Il serait ingrat, imprudent de lui refuser celte satisfaction ; le pauvre homme, à son âge... et puis, d’autres pourraient accaparer son esprit; tu comprends, un pareil héritage 1...
Le lendemain, j’étais installé dans la maison de mon parrain. J’avais simplement changé de prison.
J’étais jeune, il était vieux. J’aimais à courir les h «i.- . il avait la goutte. J’adorais le spectacle, il en était las % pour cause de surdité. J’aurais voulu fréquenter les