L'HÉRITAGE DE MON AUI BONNARD
bals, les soirées ; il no se couchait jamais apres neuf heures. Comme tu le vois, nos goûts avaient une touchante unanimité... de discorde.
En littérature même, nous devions nous heurter. J’étais romantique, il ne jurait que par Boileau; j’avais les opinions libérales d’un jeune homme, il était abonné à la Gazette de France.
Est-il besoin d’ajouter que sur tous ces points ce fut moi qui dus céder. Résister à un parrain à héritage ! Tous les gens sensés m’auraient lapidé, si j’avais émis une si audacieuse pensée. Juge par là de la vie que j’inaugurai. Claquemuré, harcelé, taquiné, je me sentais en proie à un ennui qui menaçait de dégénérer en abrutissement.
Pour conjurer le danger, je résolus d’adopter une carrière. Le barreau... A ce seul mot, mon parrain bondit :
— Toi, suivre les cours d’une école ! me laisser seul une partie du jour. Quand ta fortune est assurée... Du reste, je te laisse libre... Je n’entends pas violenter la conscience. Seulement...
Le seulement fit frémir ma mère quand je lui rapportai cette conversation. 11 paraît que j’avais commis un crime de lèse-testament en risquant une demande aussi •subversive.
Je n’avais qu’à retirer ma proposition et à me remettre au régime de l’oisiveté avec la goufic de mon parrain, la lecture de la Gazelle et les alexandrins de Boileau pour distraction Mon parrain avait alors 75 ans.
Pendant quatre autres années je me résignai, en rongeant mon frein.
Sur ces entrefaites, le hasard me fit rencontrer, dans les promenades hygiéniques que je faisais avec mon parrain au Luxembourg, une jeune fille, un ange... sa mère, qu’elle accompagnait, était notre voisine ; trois numéros séparaient sa maison de la nôtre.
Bref, — tu counais la marche de ces romans-là , — après un mois j’étais amoureux fou, amoureux de toute la force de mon ennui passé. Un mariage aurait assuré mon bonheur.
Je pris mon courage à deux mains et j’abordai la question sur le ton le plus câlin :
— Mon parrain, vous savez... M Uo ***; ne trouvez-vous pas que ce serait un parti qui...
Si tu avais vu la figure avec laquelle ce début fut accueilli 1
— Te marier, toi! laisser un pauvre vieillard qui le considérait comme son fils !... Au surplus , je n’ai pas le droit de vous en empêcher... Seulement...
Le seulement reparaissant , ma conduite était toute - tracée. Ma mère avait essuyé une larme quand je lui en avais transmis la nouvelle. Je restai garçon.
Pour ne pas te retenir trop longtemps, j’abrège me» tortures. A quatre-vingt-sept ans, mon parrain se décida à décéder.
— Enfin !
— Merci de ton exclamation. Par malheur, cela ne devait riçn finir. 11 y avait bien uu testament en bonne