PRÉAMBULE
— Pardonnez-moi, monsieur, vous venez sans vous en douter de soulever là une des grosses questions de l’avenir. L’article Falsifications joue dans la société un rôle si important que jusqu’à ce jour on est à peine arrivé à le comprendre...
Oui, monsieur, à peine arrivé, je le répète ! Ah ! parbleu ! je vous vois venir. Vous allez m’objecter les nombreuses condamnations infligées journellement au commerce parisien... Misères que tout cela ! La belle avance lorsque vous aurez mis à l’amende un pauvre diable qui a fabriqué du café de mottes ou du tapioca avec des débris de vieux gilets de flanelle ! La belle avance, si à
côté vous laissez impunies les falsifications vraiment coupables, celles qui compromettent non plus la santé de quinze ou vingt consommateurs de rencontre, mais la santé du corps social tout entier... Vous riez, monsieur; eh bien, permettez-moi de vous offrir un moyen de vous convaincre. Ces questions et bien d’autres ont fait l’étude de toute, ma vie et j’ai entassé sur toutes sortes de projets des volumes manuscrits. Après ma mort on dira sans doute que j’étais un fou. N’importe ! acceptez l’un de ces mémoires. C’est un projet de <nbunal des falsifications fonctionnant d’après mes idées; j’y ai môme joint, pour mieux faire apprécier la portée de mon projet, le compte rendu de séances imaginaires... Prenez, encore une fois, monsieur, et lisez. Peut-être celte lecture vous rapportera-t-elle quelque profit. Mais nous voici arrivé à Passy, c’est ici que je descends... Au revoir, monsieur, et n’oubliez pas de lire mon mémoire.
En disant ces mots, mon interlocuteur ouvrit la portière du wagon où nous nous étions rencontrés et disparut.
C’était un étrange petit vieillard à la figure mobile comme une girouette. Un mot que j’avais prononcé au départ de Paris lui avait suffi pour engager une conversation que les hasards de la réplique avaient amenée sur le sujet que vous savez.
Quoique le petit vieux eût dans son extérieur d’assez précises réminiscences de Charenlon, une curiosité toute naturelle me poussa, aussitôt qu’il fut descendu
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de notre convoi, à ouvrir le manuscrit qu’il m’avait laissé. J’avoue qu’à ma grande surprise je n’eus pas lieu de regretter mon temps. Cette lecture avait un attrait d’originalité que je n’avais encore rencontré nulle part. Çà et là des idées pleines de sens se mêlaient aux plus monstrueux paradoxes.
Si bien que toujours feuilletant j’arrivai à la fin du mémoire sans m’en apercevoir; si bien aussi qu’en rentrant chez moi je n’eus rien de plus pressé que de partager ma trouvaille avec le public en copiant à son intention les extraits suivants :
Nous, Joseph Leroux, — c’était, paralt-il, le nom du petit vieux, — de notre autorité privée grand curateur de l’humanité, à tous présents et à venir santé du corps et de l’esprit !
Considérant que l’art de falsifier a fait au dix-neuvième siècle des progrès qu’il importe de réprimer ;
Considérant que touie falsification, portant nécessairement préjudice à autrui, mérite d’être sévèrement punie; que celles surtout qui s'attaquent aux choses morales sont préjudiciables et punissables;
Considérant que le châtiment doit être en rapport Avec la faute, avons décidé dans le monde tel que nous rêvons la création d’un tribunal des falsifications composé de six membres élus au scrutin secret par toute la population et réunissant toutes les qualités exigibles de
LE TRIBUNAL DES FALSIFICATIONS i7S
moralité, d'honorabilité el de justice, etc., etc,, etc. Ici une suite de règlements superflus à relater.
Pour mieux faire apprécier la valeur de mon tribunal, poursuivait ensuite le manuscrit, j’y joins le compterendu de quelques séances, telles qu’elles auront lieu dans un avenir que je me plais à supposer prochain :