‹ Les marionnettes de ParisChapitre 54 sur 99 · LE PÈRE · texte numérisé non relu

LE PÈRE

Pour procéder avec méthode, nous établirons une division, et étudierons séparément le père de tragédie, le père de drame et le père de comédie.

Le père de tragédie a généralement une manière toute particulière d’entendre les affections de famille, A ses yeux, le nec plus ullrà du sentiment consiste à regarder messieurs ses fils et mesdemoiselles ses filles avec la plus complète indifférence... en apparence du floins.

Un père, qui éprouve le besoin de pousser un scrupule de sanglots sur les restes de ses petits est, au point de vue tragique, un père dénaturé.

Un bon vrai père de tragédie répond invariablement, dès qu’on ouvre la bouche pour lui parler de ses reje-

Ions : Qu’ils meurent! qu’ils meurent! qu’ils meurent!... et n’en parlons plus. » •

Le sublime du pathétique consiste, à ce qu’il paraît, , dans ce sans-façons envers sa postérité. Moins on parait touché, plus on est touchant ; moins on est ému, plus on émeut ; moins on pleure, plus on fait pleurer.

Mais, direz-vous, la loi de la nature?...

La loi de la nature?... Sachez que la nature n’a absolument rien à voir dans les tragédies.

lin tragédie, si vous êles père, vous avez des enfants. La patrie en a rigoureusement besoin, n’importe pour quel usage. Vous les lui octroyez avec enthousiasme. Elle trouve moyen de les convertir en hachis pour une cause quelconque. La nouvelle vous en est apportée dans un récit de sept cents vers que vous écoutez sans la moindre interruption. Puis, le récit achevé, vous vous en allez en fredonnant tout bas et vous êtes un grand homme de père... Allez donc P Si vous avez des réclamaiions à faire, adressez-vous au Théâtre-Français, rue de Richelieu, je ne sais pas le numéro.

Le père de drame, lui, agit tout à l’inverse. 11 aime ses enfants, et même, chose assez curieuse, il ne les idolâtre jamais plus que quand iis ne sont pas de lui... ce qui, dans le drame, se voit malheureusement trop.

Loin de vouloir qu’on tue ses' enfants, le père de drame tient absolument à se faire tuer pour eux, parce que, comme vous savez, dans le drame il faut toujours qu’on tue quelque chose.

Le père de drame ne parle de ses enfants que par exclamations, telles que : « Mon fils!... Ma fille!... Elle!... Lui!... Ciel!... Grand Dieu!... Je l’aime!... Oh! je l’aime !1!... Oser m’ablmer mes enfants!... C’est affreux!!!... C’est horrible!!!... C’est infâme!!!... Mais non!!!... Mais si!!!... Mais non!!!... »Et ainsi de suite jusqu’à concurrence de cinq actes, au-dessus d’un prologue.

Le père de drame enfin est assez souvent aveugle; . auquel cas il est de règle qu’on lui soutire son enfant... ce qui le fait crier un peu plus fort que tous les autres pères, sans doute en sa qualité d’aveugle qui a perdu son bâton... de vieillesse.

Quant au père de comédie, c’est autre chose. Son rôle se borne à se laisser berner aussi stupidement que possible.

Tant plus il est bète, tant plus il est réussi-

S’il a des fils, ses fils le volent et lui soulèvent sa perruque devant le monde ; s’il a des filles, ses filles lui font la grimace ; s’il a une femme, sa femme le bat et le met au pain sec; s’il a des domestiques, ses domestiques boivent son vin et lui tapent sur la bedaine... Arlequin va même jusqu’à se détirer violemment la jambe dans la direction de son... haut-de-chausses 1

Ce à quéi le public se pâme d’aise et applaudit à outrance.

Bon public, va!

Total : un croque-mitaine, un monomane et une ganache.

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