‹ Les marionnettes de ParisChapitre 9 sur 99 · LE DUEL DE CROUSTILLAC · texte numérisé non relu

LE DUEL DE CROUSTILLAC

Historique de la question

Crouslillac avait vingt-quatre ans, le nez à la Roxelane, la moustache en croc, un estomac insatiable, des passions orageuses, une faconde de langue d’oc.

Mais deux choses assombrissaient Crouslillac : i" Ses quinze cents francs d’appointement ne lui permettaient de répondre que d’une façon insuffisante aux sollicitations de son estomac et de ses passions orageuses; 2° Croustillac se regardait comme un homme incomplet parce qu’il n’avait jamais eu de duel.

Un duel manquait à son répertoire, un duel lui eût rrévocablemenl donné l’ascendant de l'héroïsme sur scs collègues du bureau des transferts (au fond du couloir, première porte à gauche).

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Heureusement la Providence veillait sur Croustillac.

Un soir, — le premier du mois, le brave garçon qui avait touché ses appointements et s’était empressé de les échanger dans un restaurant contre un dîner arrosé des tisanes de la veuve Clicquot, regagnait en décrivant avec ses jambes une foule de périphrases.

Un monsieur et une dame passent sur le même trottoir. Ue pied incertain de Croustillac écrase celui de la dame. Le monsieur se croit en devoir de renvoyer Croustillac et ses jambes vacillantes de l’autre côté de la rue. Il accomplit ce devoir. Des cartes sont échangées. Croustillac rentre se coucher, — et ne.se couche pas.

Toute la nuit, il ferraille avec sa canne contre la muraille inoffensive de son domicile, rédige son testament, se revêt de noir, puis, à l’aube se rend en compagnie de deux amis chez le monsieur qui accomplit si irrévérencieusement son devoir.

On parlemente, on s’explique, on déjeune.

Fin du duel de Croustillac.

Le lendemain.

Le bureau des transferts, qui a eu vent de l’affaire, illend avec impatience l’arrivée de son spadassin.

Il parait enfin. Une légère pâleur voile son visage sérieux. Il s’asseoit avec recueillement et sans mot dire.

— Eh bien ! Croustillac, vous avez donc eu un duel ?

— Contez-nous ça.

— Le chef du bureau t’a fait demander déjà deux fois.

— Messieurs, ces preuves d'intérêt me touchent, croyez-le. Tout est terminé.

— Et comment?

— Mon Dieu, au moment de partir pour Vincennes, mon adversaire a fait des excuses. Mon attitude résolue lui a fait comprendre qu’il s’était gravement exposé... Le pauvre homme ! J’en suis bien aise pour lui... Je vais signer la feuille de présence. (Il sort.)

Le bureau des transferts (sur divers tons). — Hein ! tout de même... c’est un gaillard qui ne badine pas .. Il a eu raison... Cela lui apprendra à ce monsieur.

Un mois après.

Croustillac rencontrant dans la rue un compatriote qu’il n’a pas vu depuis deux ans :

— Tiens ! Par quel hasard? Te voilà donc à Paris ?

— Mais oui, mon cher. El loi, qu’y fais-tu maintenant?

— Peuh 1 pas grand’chose. J’ai failli m’y faire tuer le

mois dernier. >

— Pas possible!

— Que veux-tu? J’ai toujours eu la tête vive... Un manant... 11 me pousse. Je lui donne un soufflet. On va sur le terrain... Mais, tandis que l’on mesurait les épées, mon homme a pâli soudain, a parlé bas à ses témoins, et j’ai .du, par condescendance, accepter une réparatioa écrite.

— Satané Croustillac, va!

LS r>U£L de cnousmuc

Un an plus tord.

Croustillac cause, dans une soirée, avec un monsieur à lunettes d’or.

Le monsieur. — Lûtes-vous les feuilles de ce malin, monsieur?

— Oui, monsieur.

— Vous y vîtes alors l’histoire de ce duel...

— Deux officiers dans la forêt de Saint-Germain?

— Précisément... Ah! monsieur, le duel est une institution barbare que le progrès de la civilisation devrait bien...

— Permeltez-moi, monsieur, il est des circonstances...

— Si jeune, auriez-vous eu déjà quelque affaire d’honneur?

— Il y a un an, monsieur... toute conciliation était impossible.

Le monsieur (haletant). — Et...

— Et après deux passes je fis sauter en Pair l’épée de mon adversaire. Je voulais recommencer, mais les témoins m’en empêchèrent, malheureusement î

— Ils ont bien fait, monsieur, ils ont bien fait. Oh ! la jeunesse! la jeunesse !

A trois années «le «liatance.

Croustiliac dîne en ville chez son futur beau-père. Le dessert a généralisé et échauffé la conversation.

Le beau-père. — Diles-moi donc un peu, monsieur

mon futur gendre, j'en ai appris de belles sur votre compte.

— Qu’avez-vous appris, cher monsieur ?

— Il parait que vous êtes un querelleur, un bretteur... — Moi ! Ah 1 par exemple !

, —Ne vous défendez pas, je liens ces détails d’une source certaine.

— Puisque vous le savez...

La fiancée. — Ciel ! c’était donc vrai...

— Rassurez -vous, mademoiselle, il y a si longtemps de cela...

Le beau-père. — Voyez-vous, l’hypocrite î... Vous avez été blessé?

— Au contraire.

— Lui alors ?

— Presque rien, une égratignure. C’était au premier sang. On nous a séparés... sans quoi !...

La fiancée. — J’espère bien, monsieur, que vous serez plus prudent à l’avenir.

Le beau-père. — Si je supposais que vous recommençassiez...

La fiancée. — Soyez sans crainte, cher beau-père... un homme marié... ; mais il faut bien payer sa dette.

Le beau-père. — Sa dette! sa dette... (A part.) C’est un luron tout de même.

La fiancée. — Prenez garde, monsieur, si jamais... (A part.) Il est brave, tant mieux.

LF. DUEL DE CROISTILLAC

t?n tète-à-tête de la lime de miel.

— Figure-toi, ma chère Victorine, que c’était par une matinée comme celle-di.

— S’égorger par un si beau temps.

— Dans une allée comme celle-ci.

— Devant une si belle nature !

— Nous nous alignons , je me fends et je le le traverse de part en part.

-—Grand Dieul... Mais il me semblait, Oscar, que tu n’avais parlé que d’une égratignure?

— Tu crois ? Ah ! oui, pour ne pas effrayer ton père.

— Vilain t

— Mon ange I...

A soixante ans.

— Ah! monsieur mon neveu, vous ne savez pas les conséquences d’un duel... je les connais, moi!... j’étais dans mon droit, pourtant! Majs l’idée d’avoir tué un homme... Vous ne vous battrez pas, je vous le défends... Ce remords a empoisonné ma vie... Si encore c’était pour un motif sérieux...; mais une querelle de gamins... L’idée d’avoir tué un homme!... non, vous ne savez pas quels remords cela vous laisse

«Ht I.ES MARIONNETTES DE P AMS

L'oraison funèbre

Messieurs,

L’aiui auquel nous rendons les derniers devoirs pratiqua pendant toute sa vie les paisibles et simples vertus o«£ citoyen.

Ce qui n’empêchait pas qu’un cœur ardent et courageux battit dans sa poitrine. Il ne le prouva que trop bien dans une circonstance solennelle où pour venger son honneur outragé, il eut le malheur de tuer son adversaire. Mais écartons ces souvenirs si tristement hORcrables... Adieu ! Croustillac ! Adieu!

LE FOND DES POCHES

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