CHAPITRE SEIZIÈME
La mulâtresse.
Nos lecteurs &e souviennent-ils qu'en quittant don José et Annunziata, le chevalier Tancrède deNajac se disait à peu près ceci :
— Gomme elle est divinement belle et gracieuse, cette charmante et fière Espagnole!!... Ah! si j'étais riche! si j'étais amiral! si seulement j'étais marquis, je sens que je l'aimerais, cette jeune fille!! ~ Mais que lui pourra is-je offrir en échange des millions de son père, moi qui suis un pauvre cadet n'ayant que mon nom sans titre et mon épée pour tout bien? — Allons, ne pensons plus à elle, car j'aurais peur d'y penser trop!!
Certes, cette résolution était sage !
Par malheui', il est bien rare que des résolutions de ce genre soient tenues religieusement, et presque toujours, lorsqu'un homme s'est dit : — Je ne vem plus penser à telle femme ! c'est une raison pour qu'il y pense invinciblement et d'une façon à peu près continuelle.
Tancrède ne fit point exception à cette règle générale.
La séduisante image d'Annunziata, sans cesse présente à son souvenir, lui
causa des préoccupations constantes, presque des insomnies, et, avant que trois jours se fussent écoulés, il se croyait fort éperdûment épris de la fille de don José.
Ceci, d'ailleurs, n'était qu'une illusion, mais cette illusion n'aurait point tardé sans doute à devenir une réalité — (ainsi que cela arrive facilement en matières amoureuses), si des faits nouveaux et importants, dans le détail desouels nous allons entrer, n'étaient venus
distraire le jeune homme et lui faire oublier sa passion improvisée.
Le surlendemain du jour où s'étaient ^ passés entre Carmen, Quirino et Morales les scènes qui remplissent les précédents chapitres, Tancrède, en rentrant après une promenade longue et ennuyée à travers la ville, trouva dame Yvonne Sandric dans un état d'agitation extraordinaire.
Le visage de la digne femme exprimait l'émotion, — sa physionomie semi
blait mystérieuse, — ses petits yeux étincelaient sous les larges rebords de sa coiffe bretonne , car cette honorable personne n'avait jamais voulu consentir, en dépit du climat de la Havane, à renoncer au costume de son pays natal.
A coup sur elle avait un secret sur les lèvres, et elle se trouvait tiraillée en sens inverse par le désir de se taire et par celui de parler.
— Eh bien ! dame Yvonne , — lui demanda le Français, — qu'y a-t-il donc?
— Ce qu'il y a, monsieur Tancrède ?
— Ah! Dieu merci! ce n'est pas moi qui vous le dirai-.. — s'écria la Bretonne.
— Et pourquoi donc ne le diriez-vous pas?
— Pourquoi??
— Oui, pourquoi?
— Parce que, monsieur Tancrède, avec l'aide du ciel je suis arrivée à mon âge de cinquante-sept ans sonnés, sans avoir travaillé jamais à la perdi-
tion de l'àme de personne... (que mon patron, le grand saint Yves, et la bonne sainte Anne d'Auray en soient bénis!) etce n'est point par la vôtre que je commencerai, s'il plaît à Dieu!!
— Ah ça, mais, — dit Tancrède, fort intrigué par ce début, -— s'agit-il donc de la perdition de mon âme?
La bonne dame fit le signe de la
croix.
— Ni plus, ni moins, — répondit-elle ensuite.
^- Alors, la chose que vous ne voulez pas me dire me regarde?
— Eh! qui donc regarderait-elle, si ce n'est vous?... — Eloi Sandric, grâce au ciel, n'est plus d'âge à pécher contre le sixième commandement, et d'ailleurs, quand il était jeune, je l'étais aussi... j'avais l'œil vigilant, et la main leste! Ah! par saint Malô, il n'eut pas fait bon vouloir me détourner mon époux!!
Tancrède se mit à rire et répliqua :
— Vous aviez grandement raison, ma bonne dame, de veiller avec soin sur tout ce qui pouvait concerner l'honnête Eloi Sandric, votre excellent mari; — mais comme je suis célibataire, et tout à fait en âge de savoir me conduire moi-même, et comme, de votre propre aveu, vous connaissez une chose qui me concerne, je vous prie de vouloir bien m'apprendre, sans plus de retard, quelle est cette chose.,.
— Ah! monsieur Tancrède, je vous
DU DUBLE.
en supplie, ne mêle demandez pas!...
— Je vous le demande, au contraire.
— Mais, ma conscience...
— Votre conscienco n*a rien à voir dans mes affaires, ma digne hôtesse.
— Alors, vous le voulez absolument?
— Tout à fait absolument.
— N'oubliez pas, au moins, que c'est vous qui me forcez à parler, et que, par conséquent, je ne serai coupable ou responsable en aucune façon si les choses que je vais vous dire vous indui-
•i^'O LES MARIONNETTES
sent en tentation et vous deviennent une occasion de péché...
— C'est parfaitement convenu.
— Tenez, monsieur Tancrède, aussi vrai que j'ai toujours vécu dans la crainte de Dieu, vous feriez mieux de ne plus vous occuper de cela...
— Je vous ferai observer, dame Yvonne, que j'attends votre bon plaisir, et que vous me le faites un peu longtemps attendre.
Forcée dans ses retranchements, la
Bretonne s'exécuta , quoique tout à fait à contre-cœur.
— Eh bien I — dit-elle en baissant la tête. — on est venu vous demander il y a à peu près une heure. .
— Qui donc est venu? '^^
— Une femme...
Madame Sandric ne prononça ces deux mots qu'avec une répugnance manifeste.
— Une femme? — répéta Tancrède.
— Oui.
— Jeune?
— Ohi non pasi ~ Il vaudrait mieux qu'elle fût jeune !I
— Pourquoi cela?
— Parce qu'on ne connaît que trop bien l'emploi de ces matrones de sangmêlé, qui sont la corruption, la perdition, labomination de la Havane !l
— C'était donc une femme de couleur?...
— Oui, une mulâtresse... une Cabresse.,, enfin une face de clair de lune,
comme elles en ont toutes ici, ces damnées métisses l
— Que me voulait-elle ?
— Elle roulait vous parler, Taventurière ! !
— Que vous a-t-elle dit?
— Elle m'a fait des questions sans nombre sur votre compte... — Elle s'inquiétait surtout de savoir si vos parents, en France, étaient bien riches et bien grands seigneurs...
— Et, qu'avez-vous répondu, ma chère dame?
• — Vous comprenez, monsieur Tancrède, qu'entre compatriotes, en pays étranger, on doit se soutenir... — J'ai répondu que vos parents étaient aussi nobles que le roi, et assez riches pour pouvoir acheter Tile de Cuba toute entière, s'ils en avaient la fantaisie.
Tancrède sourit.,
— Dieu vous pardonne cet innocent mensonge I — murmura-t-il. — Quant à
la noblesse, il n'y a rien à dire... — je suis aussi bon gentilhomme qu'un Montmorency, qu'un Gréqui ou qu'un Rohan, quoique ma race soit moins illustre que la leur; mais pour ce qui concerne la fortune, c'est autre chose... — Si jachetais l'île de Cuba, il faudrait que l'île de Cuba fût vendue bien bon marché...
— Enfin , — reprit dame Yvonne, — vous conviendrez, j'imagine, que tout
74 LES MAIUONNETTES
cela ne regardait point cette mulâtresse...
— J'en conviendrai tant que vous voudrez... — Enfin, ma chère dame, après avoir obtenu de vous ces renseignements légèrement apocryphes» qu'a fait la questionneuse?
— Elle est partie.
— Sans rien dire?
— En disant qu elle reviendrait.
— A merveille!...
— Mais soyez tranquille , monsieur
DU DLVÇLE, 75
Tancrède, elle ne vous importunera pas... — Eloi Sandric, mon mari, se chargera de la mettre à la porte... C'est moi qui lui ferai la leçon.
— Gardez- vous-en bien !l
— Gomment ! — s'écria dame Yonne, — vous voulez la recevoir?
— Sans doute.
— Mais à quoi bon ?
— A savoir ce qu'elle me veut.
— Ça n'est que trop facile à deviner, ce qu'elle vous veut! — Je vous le
dirais bien tout de suite, moi qui vous
parle.
— Alors, ma chère dame, dites-le-moi
donc...
— Eh bien ! elle veut vous proposer un rendez-vous de la part de quelqu'une de ces femmes sans honneur et sans vertu, comme il y en a tant à la Havane, qui n'ont point de honte du crime, point de crainte de Dieu , et qui ne se font pas faute d'oublier la sainteté du mariage...
DU DUBLE. 77
— Nous verrons cela, — fit Tancrède en souriant.
—Comment! — s'écria dame Yvonne, — vous iriez à un semblable rendezvous ?
— Pourquoi donc pas?
— Mais, ce serait vous jeter tête baissée dans les griffes de Satan!!!
— Pas le moins du monde. — Il ne s'agit que d'étudier certains côtés curieux des mœurs du pays...
— Ils sont jolis ces côtés curieux! —
sans compter que vous risqueriez fort de ne jamais revenir, ou de revenir avec un coup de couteau entre les deux épaules, ce qui vous accommode bien mal un gentilhomme I... '
— Bahl — je ne crois pas à ce danger.
— Vous avez tort. — Dans ce pays de mécréants et de faces cuivrées, derrière presque tous les rendez-vous se cache un guet-apens...
Dû Diable. 79
— Vraiment, on assassine tant que cela?
— Plus encore que je ne pourrais vous le dire... — Et vous en savez quelque chose, monsieur Tancrède, puisqu'il n'y a pas déjà si longtemps que vous l'avez échappé belle!...
— C'est juste ! mais j'avais affaire à des bandits qui ne voulaient que me dépouiller...
— Et qui commençaient par vous assommer !
— Il ne s'agissait point d'une aventure...
— Eh ! qui vous affirme qu'on ne cherchera pas à vous attirer dans nn piège en vous amorçant avec un semblant d'aventure? — En Bretagne, nous mettons toujours un morceau de lard grillé ou des quartiers de noix dans les ra' tières, sans cela les souris ne s'y prendraient pas...
— Vous pouvez avoir raison, dame Yvonne...
— Ah ! je le crois bien que j*ai raison... j'en jure par le grand saint Yves, mon vénéré patron !
— Mais, ~ poursuivit le jeune homme, — je prétends rester le seul juge et le rnaîtro unique de la conduite que je dois tenir. — Par conséquent, ma digne hôtesse , lorsque la mulâtresse reviendra, vous voudrez bien l'introduire auprès de moi sur-ie-champ et sans la moindre difficulté....
iV 6
— Vous m'en donnez l'ordre, monsieur le chevalier?...
— Je ne vous donne aucun ordre, ma chère dame, et vous ne devez en recevoir de personne... — Je vous explique seulement quel est mon désir et quelle est ma volonté, et j'espère que vous ne vous opposerez ni à l'un ni à l'autre.
— Soit, monsieur le chevaher... — murmura dame Yvonne en secouant la tête. — Vous êtes le maître d'agir à votre guise et de ne tenir aucun compte
des bons conseils qu'on vous donne...
— Je m'en lave les mains... — Quand ce serait le Diable en personne qui viendrait vous demander, je le laisserais monter chez vous....
— On ne saurait y mettre plus de complaisance!... — répondit Tancrède en riant; — mais, à vous parler franchement, je doute très-fort que Sa Majesté infernale daigne quitter ses royaumes souterrains et les portiques flam-:
boyants de ses palais, pour venir rendre
sur la terre une visite à un simple gentilhomme comme moi....
— On ne sait pas... on ne sait pas ! — murmura la Bretonne entre ses dents.
. Et tout bas elle ajouta :
— Le recteur de ma paroisse avait coutume (le dire qu'on ne peut point empêcher un fou de faire sa folie... — 11 savail bien ce qui! disait, le saint homme!!...
Puis elle reprit à haute voix :
— Je n'ajouterai plus un mot à ce
sujet, monsieur le chevalier, car je ne veux pas vous contrarier... — mais, croyez-moi, défiez vous!!
— Soyez tranquille, dame Yvonne! je ferai pour le mieux, et, quoi qu'il arrive, merci de votre bonne volonté pour
moi....
Après l'entretien que nous venons de rapporter fidèlement, Tancrède regagna l'appartement composé de deux petites pièces qu'il occupait au premier étage de la maison d'Eloi Sandric.
Il ouvrit l'une des fenêtres qui donnaient sur le quai, et, s'accoudant à l'appui de cette fenêtre, derrière les lames d'une jalousie peinte en bleu qui le préservait des rayons du soleil et le dérobait aux regards des passants, il resta immobile pendant de longues heures, laissant errer ses yeux sur la foule bigarrée qui passait et repassait audessous de lui, mais bien moins occupé de ce spectacle que de se demander à luimême quel pouvait être le motif de la
Dr DIABLE. 87
visite de la mulâtresse mystérieuse
Nous devons ajouter qu'il attendait avec impatience le retour de cette femme, qui semblait à tel point suspecte à dame Sandric , et qui , pensait-il , ne pouvait être qu'une messagère d'amour.
Les heures s'écoulèrent. — L'impatience de Tancrède augmentait, et la mulâtresse ne revenait pas.
— Pourquoi donc ai-je eu la sotte idée de sortir tantôt? — se dit le jeune homme presque avec colère; — si j'étais
resté chez moi, je serais sans doute au moment de savoir le dernier mot de cette é nigme. — Maladroit que je suis!! Le soleil allait disparaître à l'horizon ; par conséquent la nuit était proche.
Désespérant de recevoir ce jour-là la visite de l'inconnue, Tancrède quitta sa chambre pour aller prendre son repas du soir. ~ Ce repas fut court et succinct, car le Français ressentait les atteintes d'une sorte de fièvre nerveuse tout à fait incompatible avec l'appétit.
Au moment où il sortait de riiôtcilerie dont il était le commensal habituel, les ténèbres venaient de s'abattre sur les rues si insuffisamment éclairées de la Havane.
Tancrède se disposait à regagner son logis et à se jeter sur son lit, faute d'avoir à faire de sa soirée un meilleur emploi.— Nous savons que dans la ville il ne connaissait que don José, chez lequel il ne pouvait se présenter à cette heure. — En outre, sa dernière mésa-
venture l'avait dégoûté des maisons de jeu.
Il s'ennuyait donc consciencieusement et voulait chercher dans le sommeil une distraction, ou plutôt un remède héroïque contre son ennui.
Déjà il avait fait quelques pas dans la direction du quai, quand il s'arrêta tout à coup en tressaillant.
Une main venait de se poser sur son épaule, et une voix de femme avait murmuré à son oreille :
— Est-ce bien vous, senor, qui êtes le chevalier Tancrède de Najac, gentilhomme français?
— Oui, — répondit Tancrède,— c'est bien moi.
— Dans ce cas, senor, suivez-moi, mais en me laissant vous précéder de quelques pas.
— Où voulez-vous me conduire?
— Non loin d'ici, à la promenade du Laméda.
— Dans quel but?,
92 LES MAUIONNETTES
— Dans le but de pouvoir vous parler librement et sans crainte des espions.
— C'est vous, sans doute, qui dans la journée êtes venue me demander chez moi?
— Vous ne vous trompez point, senor.
— Gomment se fait-il que, ne me connaissant pas, vous ayez pu tout à l'heure deviner qui j'étais?
— C'est bien simple... - La maîtresse du logis que vous habitez m'a témoigné tant de malveillance que je n'ai pas osé
me présenter de nouveau dans votre maison! —J'ai attendu sur le quai...— je vous ai vu sortir. — Je n'ai pas voulu vous aborder dans la rue tant qu'il a fait jour... —je vous ai suivi. — Je vous ai vu entrer dans cette hôtellerie, et je viens enfin de vous en voir ressortir.
— L'explication est satisfaisante... — Passez la première, je marcherai religieusement sur vos traces.
L'inconnue prit le chemin qui devait la conduire au Laméda par la ligne la
plus directe.— Elle allait si rapidement que Tancrède était obligé de hâter le pas pour ne point la perdre de vue, d'autant plus qu'elle n'apparaissait au travers des ténèbres que comme une forme sombre à peine distincte.
Un peu avant d'arriver au but de leur course, la mulâtresse et le Français croisèrent une litière escortée par des esclaves porteurs de torches. — A la
lueur de ces torches, Tancrède put examiner curieusement, pendant quelques
DU DUBLE.
secondes, sa mystérieuse conductrice.
C'était une femme d'une taille assez élevée et d'une tournure leste et dégagée. -- Une mantille noire espagnole serrait sa taille, couvrait sa tête et retombait à demi sur son visage. — Sa jupe courte laissait voir des chevilles d'une grande finesse, et ses bras nus, qui se croisaient sous sa mantille, offraient une belle couleur olivâtre.
La mulâtresse se retourna à demi; et.
le chevalier entrevit le visage bronzé et
les yeux étincelants d'une femme de quarante à quarante-cinq ans, belle encore, mais déjà flétrie.
Au bout de dix minutes à peu près, tous les deux atleigaaient la septuple rangée d'arbres quasi-séculaires qui formaient la promenade du Laméda. .
Le Laméda et le Paséo étaient jadis et sont encore aujourd'hui les Champs- Elysées et le bois de Boulogne de la Havane.
Dans le premier moment, Tancrède
se dit que si la mulâtresse désirait envelopper de mystère l'entretien qu'elle allait avoir avec lui, il était impossible de choisir un endroit plus complètement défavorable pour cet entretien.
En effet, toute la cohue élégante et galante de la ville semblait s'être donné rendez-vous au Laméda ce soir-la.
Les belles et riches Havanaises de Fa-
risiocratie passaient et repassaient dans
leurs volantes ou dans leurs palanquins,
avec des escouades de valets et d'cscia- IV 7
98 tES MARIONNETTES
ves portant des torches, des flambeaux, des lanternes en verres de couleurs ou en papier peint.
Les bourgeoises coquettes,— les filles de couleur un peu plus que coquettes, — allaient et venaient dans les contreallées, jouant de la prunelle et de l'éventail , et traînant à leur suite des cohortes d'amoureux et de soupirants.
Bref, la promenade resplendissant de lumières, regorgeant de monde, de bruit et de mouvement, offrait un spect^icle
féerique, mais, nous le répétons, ne semblait nullement un lieu favorable pour une conversation confidentielle; — du moins telle était l'opinion de Tancrède.
Le jeune homme, d'ailleurs, ne tarda pas beaucoup à s'apercevoir qu'il s'était trompé, et il ne fit nulle difficulté d'en convenir vis-à-vis de lui-même.
La mulâtresse, après avoir traversé le Laméda dans toute sa longueur, atteignit un bouquet d'arbres situé eu
dehors de lu promenade, dont il n'était séparé d'ailleurs que par une route assez large.
L'espace circulaire que ces arbres couvraient de leur ombre épaisse semblait d'autant plus obscur que de vives lueurs rayonnaient près de là. — Il était absolument désert, et nul indiscret ne pouvait s'en approcher sans être aperçu.
Un banc de pierre se trouvait placé
au point central de ce massif de verdure.
La mulâtresse s'assit sur le banc et dit au Français :
— Maintenant, nous pouvons causer, et personne ne viendra nous surprendre.
— Il s'agit donc entre nous de choses bien importantes et bien mystérieuses, pour que vous craigniez tant les espions? - demanda Tancrède.
— 11 s'agit de la chose la plus importante qu'il y ait au monde...
— Laquelle?
— L'honneur d'une dame.
— Ainsi, c'est d'une dame qu'il est question?
— Oui.
— Une dame que je connais ?
— Non, mais qui vous connaît, elle, et qui vous veut du bien ..
— Votre maîtresse, sans doute?
— Vous l'avez dit...— Ne croyez point.
cependant, que je sois une esclave... — je suis la nourrice de celle qui m'envoie.... — Mon dévoûment pour elle est sans bornes, et je le prouve en ce moment...
— Où donc m'a-t-elle remarqué?
— Elle vous le dira sans doute si vous le lui demandez. — Moi, je ne sais rien. — Je suis chargée d'une mission, et je m'en acquitte... voilà tout...
— Votre maîtresse est jeune ?
— Elle n'a pas encore dix-huit ans.
-Jolie?
— Une vraie perle de beauté !
— Mariée, ou libre?
— Senor, vous m'en demandez bien long et je ne puis répondre...
~ C'est juste , et ma question est indiscrète! — Enfin, cette dame, que désire-t-elle de moi?
— Une entrevue secrète.
— Je suis un trop galant gentilhomme pour la lui refuser.
— Vous êtes Français, senor, cela dit tout!
Cette louange adressée à la patrie absente fît battre le cœur de Tancrède.
— Je suis prêt! — s'écria-t-il ; — remettez-vous en marche, et, dussiezvous me conduire en enfer, je vous y suivrais....
— Ce ne sont pas les portes de Tenfer que je vous ouvrirai, senor, ce sont celles du Paradis.
— Raison de plus pour ne pas perdre un instant.
— Calmez cette impatience 1
— Pourquoi donc?
— L'entrevue ne saurait avoir lieu cette nuit...
— Ahl — murmura le jeune homme avec un désappointement manifeste.
Puis il ajouta :
— Mais, pour quelle raison retarder mon bonheur? — Je brûle du désir de
me voir aux genoux de votre divine maîtresse.
— Croyez-vous donc que ma maîtresse ' n*ait pas des mesures à prendre, des précautions à garder?... ~ Songez qu'il s*agit de son honneur et peut-être de sa vie....
— Mais, enfin, combien durera mon attente? Me ferez- vous longtemps languir?
— Non , — si vous ne refusez point
de faire le serment que j'ai l'ordre de vous demander.
— Quel est ce serment?
— Il faut me jurer, sur votre hon" neur de gentilhomme et sur votre foi de chrétien , que vous êtes libre et que votre cœur n'appartient point à une autre femme...
Tancrède garda le silence pendant un instant.
— Eh quoi! — s'écria la mulâtresse, — vous hésitez, senor!!
Dt] DIABLE. 109
— Un serinent, quel qu'il soit, est une chose grave et sacrée, et je ne saurais jurer que mon cœur n'a jamais battu. . . — répondit le Français, qui songeai t tout à la fois à ses anciennes amours et à son commencement de passion pour Annunziata.
— Ma maîtresse ne songe point à vous interroger sur le passé... — le passé ne la regarde pas !.. — elle veut seulement savoir si maintenant vous êtes libre et si vous n'aimez personne.
Tancrède s'interrogea.
Il lui sembla que depuis le moment où il venait d'entendre parler de cette inconnue de dix-huit ans, vraie perle de beauté, qui lui voulait du bien, Timage de la fille de don ^^sé s'était effacée , comme s'effac^ le souvenir d'un rêve à l'heure du réveil.
Il en conclut que rien ne s'opposait à ce qu'il fît, en toute sûreté de conscience, le serment demandé.
— Sur mon honneur de gentilhomme
et sur ma foi de chrétien , — dit-il, — je jure que je suis libre et que mon cœur n'appartient à personne !..
— C'est bien.
— Et maintenant, à quand le rendezvous?
— A la nuit prochaine.
— Qui me conduira ?
— Moi.
. — Où vous trouverais-je ?
— A l'endroit même où nous sommes -- sous ces arbres et sur ce banc.
112 LES mahionnettes
— A quelle heure?
— Au moment où les horloges de la Yille sonneront minuit, j'arriverai.
— Pourquoi si tard?
— Je vous en supplie, sénor, ne m'adressez plus de ces questions auxquelles il m'est impossible de répondre.
— Excusez-moi — répondit Tancrède — mais c'est que tout retard me paraît un vol fait à mon bonheur.
— Maintenant, sénor, je vous quitte.
— Déjà?..
— Quel plaisir pouvez -vous trouver auprès de moi? — demanda la femme de couleur avec un sourire.
— Il me semble que votre présence me rapproche de celle dont, sans la connaître, et sur ce que vous m'en avez dit, je me sens déjà éperdùment épris.
— Ahî.. — murmura la mulâtresse
— on a bien raison de l'affirmer, les
gentilshommes îrançais sont les plus
galants du monde entier : . .
lil LES MARIONNETTES
Tancrède fouilla dans Tune de ses poches.
Il en tira deux onces d'or et il voulut les mettre dans la main de la mystérieuse messagère en lui disant :
— Prenez ceci pour l'amour de moi...
Mais la mulâtresse retira vivement sa main.
— Vous refusez? — murmura le jeune homme avec étonnement, car l'avidité des femmes de couleur est proverbiale.
,|)Ul>piA6LE. 115
— Oui, séîior, je refuse. —Ma maîtresse est riche et généreuse. — Nonseulement elle ne me laisse manquer de rien , mais elle m'accable de ses bienfaits... — d'ailleurs je la sers par dévoûment et non par intérêt... — Au revoir, sénor, —n'oubliez point que la nuit prochaine, à minuit précis, je serai là, avec les clefs du paradis...
La mulâtresse, en prononçant ses dernières paroles, traversa vivement la route — se perdit parmi la foule des
promeneurs du Laméda et disparut aux yeux de Tancrède qui resta seul et stupéfait.