‹ Les marionnettes du diable (volume 2)Chapitre 6 sur 9 · CHAPITRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

Le premier rendez-vous.

Avons-nous besoin de dire que Tancrède ne ferma pas les yeux celte nuitlà, et que la journée du lendemain lui sembla ne devoir jamais finir?..

Les secondes de cette interminable journée étaient longues comme des heures , les minutes comme des mois, les heures comme des années ! — le jeune homme passait son temps à regarder sa montre, — il la croyait arrêtée, en se persuadant que les aiguilles ne marchaient pas sur le cadran d'émaiî, — il l'approchait 'de son oreille et il frappait du pied avec colère en entendant son tic-tac réguHer et monotone.

Sans doute le récit de ces extravagances puériles fait sourire de pitié nos lecteurs et réduit pour eux le personnage de Tancrède à des proportions bien mesquines ;— nous trouvons cependant quelques circonstances atténuantes à toutes ces folies du jeune homme qui se laissait enivrer par TaHrait bizarre de l'inconnu, et surtout par l'allure mystérieuse d'un rendez vous romanesque et d'une aventure qui ne ressemblait en rien à ses aventures de France.

A l'époque où se passaient les faits que nous racontons, le théâtre n'avait point encore abusé , sous la forme du drame et de l'opéra-coraique , de la duègne voilée ou masquée , venant , comme au premier tableau de la tour de Nesles, solliciter une entrevue nocturne du beau gentilhomme ou du galant aventurier qu'une grande dame a remarqué.

Cette façon de procéder conservait donc pour Tancrède le charme du fruit

nouveau. A ce charme, il convient d'ajouter le travail de l'imagination, montrant à notre héros, à travers le prisme d'un mirage féerique, la miraculeuse et prodigieuse beauté de la havanaise dont il avait fait la conquête.

Jamais les plus grands peintres du monde ne trouvèrent sous leurs pinceaax autant de radieux visages que l'officier français en créa ce jour-là. r— Toutes les charmantes variétés de la figure. féminine, brune ou blonde, pâle

OU rosée, provocante ou sévère, ornée de prunelles d'azur ou d'ébène, sans parler des nuances intermédiaires innombrables, passèrent et repassèrent sous les yeux du chevalier.

Bref, l'inconnue prit successivement la forme et la figure des neuf cents femmes de Salomon!..

Comment, en face de ces rêves dignes de rOrienl, une tête de vingt-quatre ans aurait-elle pu conserver un peu de bon sens?.. — Franchement cela nous

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paraît tout à fait impossible, et c'est la sincère conviction de cette impossibilité qui nous dispose, à Tégard de Tancrède, à beaucoup d'mdulgence.

• Enfin le soir arriva.

L'heure du rendez-vous était encore

éloignée, et cependant le jeune homme,

pour combattre la lenteur du temps qui s'obstinait à attacher du plomb à ses ailes, s'occupa des détails de sa toilette.

Nous ferons grâce à nos lecteurs du

nombre des chemises de toile de hollande et des cravates finement brodées qu'il frippa et qu'il rejeta impitoyablement, après avoir vainement essayé de mettre dans un accord parfait les dentelles du jabot et les barbes de la cravate.

Nous passons sous silence les eaux de

senteur dans lesquelles il baigna son

visage et ses mains , et les flacons d'es-

• sences qu'il répandit sur ses cheveux ,

sur son linge et sur son mouchoir.

Enfin nous l'abandonnerons à luimême jusqu'au moment où paré, parfumé, le pied leste, le regard brillant, le cœur ému , il se dirigea vers le Laméda.

Onze heures du soir sonnaient à peine aux clochers de la Havane, mais Tancrède n'avait pu contenir plus longtemps son impatience, et d'ailleurs il se persuadait de la meilleure foi du monde

qu'en se rapprochant de l'endroit dési-* gné pour le rendez-vous, il hâterait en

même temps l'heure de ce rendez-vous.

La promenade, après avoir été jusqu'à dix heures ou dix heures et demie animée et bruyante comme la veille au soir, devenait de minute en minute plus silencieuse et plus déserte.

Bientôt les dernières volantes quittèrent les allées dont leurs roues cerclées d'argent sillonnaient rapidement la poussière; — les derniers palanquins reprirent le chemin de la ville.

Il ne resta sous les grands arbres.

dans les sentiers de gazon des contresallées, que quelques couples amoureux, marchant lentement, la main dans la mam, en se parlant tout bas.

Ces couples disparurent à leur tour.

Alors, on ne vit plus d'autres lueurs que celles des fulgores-porte-lantemes (*) tournoyant dans le feuillage, et les clartés phosphoriques des lucioles cachées

(*) Papillons nocturnes dont le corps est lumineux.

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loO LES MARIONNETTES

SOUS les touffes d'herbes ; — on n'enj tendit plus que le bruit strident des grandes ailes membraneuses des coucarachas reprenant possession des voûtes de verdure du Laméda.

Il était en ce moment onze heures et demie,

Tancrède, assis sur le banc de pierre formant le centre du massif de verdure isolé que nous connaissons, murmura :

— Encore une demi -heure I... un siècle!,.

Les siècles eux-mêmes s'écoulent année par année et tombent un à un dans réternité!.. '— à plus forte raison les minutes en font-elles autant...

La cloche d'un couvent situé à une très-faible distance de la promenade sonna le premier coup de minuit.

A cet instant précis, une sorte de fantôme sombre, une forme indistincte , dont le Français n'avait point deviné l'approche, sembla surgir comme par

enchantement au milieu des troncs

d'arbres.

En même temps une voix que Tancrède reconnut aussitôt pour celle de la mulâtresse, murmura :

— Je suis exacte , sénor , vous le voyez , puisque le douzième coup de minuit n'est pas sonné et que me voilà»

— Enfin!.. — s'écria Tancrède avec une sorte d'ivresse.

— Est-ce que vous me croyez en relard et m'accusiez d'inexactitude?..

— Non, mais moi j'étais en avance.

— Vous êtes arrivé depuis longtemps, sénor ?

-— Oui, depuis longtemps, et de tout le jour je n'ai pas vécu!..

— Pourquoi donc ?

— L'attente me devenait un supplice !.. — j'aurais donné sans hésiter les plus belles années de ma vie pour abréger les heures...

— Ceci est d'une galanterie merveilleuse... — Mais ce n'est pas à moi qu'il

faut dire toutes ces belles choses, c'est à ma maîtresse.

— Je vais donc enfln lavoir... — je n'ose croire à tant de bonheur !. .

— Vous avez tort de douter, car rien

au monde n'est plus réel., ma maîtresse vous attend...

— Eh bien! hâtons-nous... ne perdons pas une minute...

— Venez avec moi, sénor.,.

— Quand arriverons-nous?.

— Bientôt. '^

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La mulâtresse se remit en marche et traversa, suivie du Français > la promenade complètement déserte.

Arrivée sur l'extrême limite du Laméda, elle fît halte.

Tancrèds était impatient de tout retard. — Il demanda :

— Qu'attendez-vous donc ?

Au lieu de répondre, la mulâtresse approcha de ses lèvres un petit sifflet de métal dont elle tira un son doux et prolongé.

Ce sifflement était un sijjnal, car à une faible distance retentit un bruit sourd, régulier, qui se rapprocha rapidement.

Le trot allongé d'un cheval et le roulement d'une voiture produisaient ce bruit.

Au bout de moins d'une minute, une volante dont les lanternes n'étaientpoint allumées s'arrêta devant nos deux personnages.

-- Montez, — dit la mulâtresse.

DTI DIABLE.

Tancrède s'élança sur les coussins — la femme de couleur prit place à côté de lui, et, sans qu'une seule parole eut été prononcée, la volante repartit-

Contrairement aux usages de la Havane, le calésero avait son itinéraire tracé d'avance, car la mulâtresse ne lui indiquait en aucune façon le chemin à suivre. — Le cheval, sans ralentir la rapidité de son allure, tournait tantôt à droite, tantôt à gauche, et la volante s'engageait au milieu d'un réseau de

rues petites et grandes — réseau plus inextricable et plus embrouillé que le lin sur la quenouille d'une Sleuse hollandaise.'

Enfin l'attelage atteignit une sorte d'avenue bordée d'un côté comme de l'autre par des murs de jardins. — Les branches vigoureuses des arbres touffus dépassaient ces murailles et se rejoignaient de manière à former une voûte au-dessus du chemin.

— Approchons - nous ? — demanda Tancrède.

— Nous faisons mieux que d'approcher, — nous arrivons .. — répondit la mulâtresse.

Puis elle ajouta :

— Tournez votre visage de mon côté, je vous prie, senor...

Le jeune homme obéit machinalement.

Jl sentit sur ses joues et sur son front le contact d'une étoffe de soie.

— Que faites-vous donc? — murmurat-il.

— Je vous bande les yeux, senor...

— A quoi bon?

— Je n'ai rien à vous répondre, sinon qu'il faut qu'il en soit ainsi.

Un homme dont les yeux sont bandés est un homme désarmé. — On peut le frapper par derrière ou en pleine poitrine sans qu'il lui soit possible d'opposer plus de résistance que celui dont

les mains seraient attachées derrière le dos.

Tancrède se dit cela, et il éprouva un sentiment de défiance instinctive qui lui fit reculer brusquement la tête avant que le bandeau ne fût noué.

— ArrinaV. — cria la mulâtresse au calésero.

Le cheval s'arrcta.

— Senor, — reprit la femme de cou-leur, d'une voix sèche et dans laquelle se devinaient des nuances d'ironie et

de dédain, — s*il ne vous convient point d'avoir les yeux bandés, — si vous craignez quelque piège... — enfin si vous reculez, vous n'avez qu'un mot à dire.

— Nous allons retourner à l'endroit où je vous ai pris tout à l'heure; et, lorsque ma maîtresse saura que vous avez eu peur, je vous jure qu elle ne regrettera nullement l'entrevue de cette nuit, et que votre souvenir s'effacera de son esprit et de son cœur sans y laisser de trace....

La mulâtresse parlait encore que déjà Toncrède rougissait de son hésitation passagère. — Je suis venu trop loin, — pensait-il, — pour ne point aller jusqu'au bout! — D'ailleurs, qu'ai-je à craindre? — personne ne me connaît à la Havane, et ceux qui m'attireraient dans un traquenard pour me dépouiller feraient une bien mauvaise affaire!...

En même temps il disait à sa compagne :

— Voici mon visage... — faites-en ce que vous voudrez....

Le mouchoir de soie fut noué faiblement derrière sa tête.

— Ce bandeau tombera quand il en sera temps... — fit la mulâtresse.

— Segual -— cria-t-elle au calésero.

La volante repartit.

Au bout de trois ou quatre minutes elle s'arrêta de nouveau.

— Sommes-nous arrivés? — murmura le jeune homme.

lia

— Oui. — Je descends la première. — Maintenant, appuyez-vous sur mon bras pour descendre à votre tour.

Tancrède entendit une clef grincer dans une serrure, et une porte crier lamentablement en tournant sur ses

^onds.

La mulâtresse le saisit par le bras et lui dit :

— Prenez garde ! — il y a un seuil à franchir... — Voilà qui est fait. — Maintenant, marchez sans crainte.

Le Français suivit sa conductrice, qui l'entraînait rapidement.

Ses pieds foulaient le sable uni d'une allée de jardin ; — de menues branches lui caressaient doucement le visage, — une fraîcheur délicieuse semblait indiquer l'abri prolecteur d'une végétation luxuriante.

Le jeune homme et la femme de couleur firent ainsi une centaine de pas,

puis la mulâtresse ralentit sa marche et répéta :

— Prenez garde ! — préparez-vous à monter, — vous êtes en face d'un escalier de six marches...

Tancrède devina que cet escalier était un perron. — Il ne se trompait point, car, lorsqu'il eut escaladé les six marches, il entendit une nouvelle porte s'ouvrir, et ses pieds, au heu de toucher de nouveau le sable, foulèrent des nattes d'une grande finesse. — En même temps il respirait un de ces parfums vagues et pénétrants qui parlent non-seulement

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aux sens, mais à l'àme et à Timaginalion, comme la musique.

Le Français sentit alors la main qui l'avait guidé jusque-là se détacher de son poignel.

La mulâtresse murmura :

— Attendez...

Des portes s'ouvrirent et se refermèrent; — puis un silence complet et profond régna.

Au bout de trois ou quatre minutes, la voix de la mulâtresse, semblant partir

d'un point éloigné , retentit dans ce silence :

— Maintenant, senor, ôtez votre ban* deau... — fît cette voix.

Tancrède n'attendait que ces paroles ; — à peine avaient-elles été prononcées qu'il arrachait le mouchoir noué sur ses yeux et qu'il regardait avidement autour de lui.

D'abord il ne vit rien.

Il se trouvait dans une pièce si complètement obscure qu'il ne pouvait même

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en apprécier les dimensions. — Au bout de quelques secondes d'examen, une faible traînée lumineuse sur la natte qui couvrait le plancher, lui apprit que la porte d'une pièce voisine n'était pas tout à fait fermée.

Jl s'approcha de cette porte; mais il hésitait à Touvrir, lorsqu'une voix qui lui sembla divinement douce et mélodieuse, et qui l'était en effet, murmura ces deux mots qui suspendirent les battements du cœur du Français :

— Entrez, senor...

Tancrède ouvrit; — il franchit le seuil et il s'arrêta, muet, ébloui", en proie à une sorte d'extase, car non-seulement tous ses rêves se trouvaient réalisés, mais encore la réalité dépassait de beaucoup les plus séduisantes promesses de rimagination.

A ses regards s'offrait une chambre de moyenne grandeur, entièrement tendue de toile des Indes à dessins bizarres. — Tout autour de cette chambre,

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dans des vases de Chine, se trouvaient des gerbes de fleurs dont les parfums capiteux enivraient comme des vins d'Espagne.

Quatre bougies, abritées sous des garde-brise en verre rose, répandaient une lueur voilée d'un effet délicieux.

Des câbles de soie suspendaient au niilieu de la chambre un hamac de fil d'aloës. — Ce hamac supportait* une ieune fille à demi couchée, dans une

pose adorablement gracieuse et nonchalante.

Lorsque nous aurons dit que cette jeune fille était Carmen, toute description deviendra complètement inutile, et nos lecteurs n'auront qu'à se reporter aux premiers chapitres de ce livre pour se faire une idée parfaitement exacte de la miraculeuse beauté de notre héroïne.

La science d'une dangereuse coquetterie avait présidé à la toilette de Car-

men, et son costume prouvait jusqu'à l'évidence que la jeune fille s'était juré d'être irrésistible.

Ce costume consistait en une robe de gaze blanche à larges raies de soie pourpre qui ressemblaient à des rubans cousus sur l'étoffe ; — robe très-échancrée du corsage et très-écourtée de la jupe, de façon à dégager les épaules et la poitrine, à laisser les bras nus, et à découvrir une cheville mignonne et la

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naissance d'une jambe digne de la statuaire antique.

Pour remédier aux indiscrétions du corsage, infidèle gardien des trésors qu'il avait mission de cacher, la baladine avait dénoué à demi ses longs cheveux et les laissait flotter sur sa poitrine et sur ses épaules, comme un voile tout à la fois transparent et pudique.

A travers leurs ondes soyeuses et parfumées, on entrevoyait les grains arrondis d'un collier de corail rose qui

faisait valoir, par l'opposition tranchée des nuances, le ton mat et doré de la peau. — Autour des poignets se tordaient des bracelets pareils.

Une rose épanouie se piquait dans la chevelure de Carmen, à la hauteur de la tempe gauche. — Sa main droite jouait avec un éventail de plumes blanches que constellait à son point ceritral

un miroir arrondi, large comme un doublon.

L'un des petits pieds de la baladine.

chaussé d'une pantoufle de mai'oquin rouge qui ne le cédait sous aucun rapport à celle de Cendrillon, pendait à demi hors du hamac.

Telle était la jeune fille, — belle nonseulement de sa beauté , mais encore d'une émotion réelle ou habilement jouée qui mettait un nuage pourpre sur ses joues pâles, et des étincelles dans ses yeux de diamants et de velours ; — • et sans doute nos lecteurs comprendront sans peine la stupeur admirative de

Tancrède au moment de son entrée dans la chambre ou l'attendait cette vertigineuse créature.

Nous n'exagérerons pas en disant que le Français fut tout près de s'agenouiller involontairement en présence d'une vision qui laissait si loin en arrière tout ce qu'il avait jamais vu ou rêvé de plus parfait. — 11 lui semblait qu'en face d'une semblable merveille il fallait nonseulement admirer, mais adorer; — et, dans ce temps de galante mythologie.

ridée lui vint très- sérieusement qu'il avait sous ies yeux, non pas une femme, mais la divinité la plus parfaite de quelque Olympe inconnu.

Les femmes, même les plus naïves, ne se trompent guère sur la nature des sentiments qu'elles inspirent. - Or, la naïveté n'était pas précisément le fond du caractère de Carmen.

L'évidente extase de Tancrède amena sur les lèvres de la jeune fille un sourire de triomphe orgueilleux. — Elle laissa

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pendant quelques minutes se prolonger cette extase dans laquelle elle se plaisait, comme une déesse se complaît à respirer les vapeurs de l'encens brûlé sur ses autels; — puis elle dit, en français, d'une voix légèrement émue et avec un petit accent étranger rempli de charme :

— Approchez, monsieur le chevahtr,

je vous en prie.,.

Tancrède fit quelques pas en avant et

balbutia :

— Oh ! madame, si je fais un rêve, de grâce ne m'éveillez pas et laissez-moi rêver encore!... — Une minute de la yision céleste qui m'apparaît en ce moment vaut mieux que toute une longue

existence....

— Vous êtes parfaitement éveillé,

monsieur le chevalier, — répondit la

jeune fille avec un nouveau sourire. —

J'existe... —je suis devant vous... — et

s'il ne faut qu'une preuve pour vous en

convaincre, voici ma main... elle vous IV ^1

donnera la certitude que je n'ai rien d'immatériel....

Le chevalier saisit la main effilée et aristocratique qui s'étendait vers lui. et sur laquelle il appuya ses lèvres avec passion et avec respect.

— Èles-voûs convaincu, maintenant? demanda Carmen.

— Oui, madame!... — s'écria Tancrède. — Je ne saurais lutter contre l'évidence et lutter désormais... — Ce que je vois n'est point, une vision fugitive.

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c'est vous , c'est bien vous , c'est-à-dire la plus belle et la plus adorable des femmes... — Seulement, tout en ayant la certitude et la conscience de mon bonheur, j'avoue que je ne puis le comprendre, tant il me paraît 'immense et surtout immérité....

La baladine indiqua du geste un fauteuil placé tout près du hamac dans lequel elle était étendue.

— Asseyez-vous , monsieur le chevalier, — fit-elle ensuite. — Nous allons

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causer longuement... — Mais d'abord j'ai fort à cœur de me réhabiliter h vos yeux, car, &ans aucun douîe, vous avezi en ce moment une bien fâcheuse opinion de celle qui vous parle.. .

— Moi !! — s'écria Tancrède avec un geste de dénégation énergique, — moi, vous juger d'une façon défavorable !.. — Ah! madame, je vous jure...

~ Ne jurez pas, — interrompit Carmen; — il ne saurait en être autrement... — La façon dont j'ai dû m'y prendre

pour amener cette entrevue me place vis-à-vis de vous dans la situation la plus fausse et la plus compromettante, et vous n'êtes indulgent pour moi que parce que vous me trouvez belle....

— Madame, — répliqua le jeune homme avec vivacité, — Je vous supplie de croire que mon respect pour vous égale mon admiration....

Carmen secoua doucement la tète et reprît :

— Votre respect, je n'y crois pas... —

Je sais bien que je le mérite, — je sais bien que vous me raccorderez tout entier, mais seulement lorsque vous aurez entendu ce que je vais vous dire avec la franchise dont ma position me fait un impérieux devoir... — Avant tout» monsieur, sachez qui je suis, car je souffre à cette seule pensée que vous pouvez me prendre pour une de ces aventurières qui, dit-on, se trouvent en si grande quantité à la Havane. . . — Oh ! je devine ce que vous allez me répondre

mais uDe galanterie n'est point une raison concluante, et, par conséquent, ne prouve rien... — Laissez-moi donc continuer, je vous en prie... — ensuite votre tour viendra, et je vous promets de vous écouter avec une bienveillance sans bornes, et d'ajouter foi bien volontiers à tout ce que vous me direz....

Un sourire plein d'enchantements et de fascinations accompagna ces dernières paroles, et l'expressîon de ce

sourire élargit encore le sens déjà 'si large qu'elles semblaient avoir.

Tancrède écoutait et regardait.

Chaque mot échappé des lèvres de Carmen caressait ses oreilles comme une incomparable mélodie...

Ses yeux dévoraient la jeune fille, dont le moindre mouvement décelait une grâce nouvelle....

Carmen poursuivit :

- J*ai dix-huit ans, — je suis Espagnole; — au sang qui coule dans mes

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veines se mêlent quelques gouttes du sang royal des anciens maîîres de l'Espagne; — quant à ma fortune, moi-même je ne la connais pas.. = .

En pron onçant cette phrase si spirituellement à double sens, la jeune fille eut peine à comprimer un sourire involontaire.

— Je suis venue au monde de l'autre côté des Pyrénées, — continua-telle;— mais , tout en appartenant à l'Espagne par mon nom et par mes ancêtres, je

suis Française par le cœur!... — le l'ai toujours aimée, ou plutôt adorée, cette France chevaleresque et vaillante dont les iiéros peuvent lutter contre le Cid de nos légendes... — Les gentilshommes français n'ont jamais cessé d'être pour moi le type accompH de la loyauté , de la bravoure et de la "galanterie — Je n'étais presque qu'une

enfant encore, et déjà je me disais : — Le jour où mon cœur ne sera plus à moi , c'est que je l'aurai donné à un

Français!... — Que puis-je ajouter, monsieur? — balbutia Carmen d'une voix plus basse et plus émue, en cachant son visage parmi les plumes de son éventail. — Je vous ai vu... vous étiez Français... vous étiez gentilhomme...

La jeune fille n'acheva pas.

Tancrède, au comble du délire, mit un genou en terre, et, saisissant une des mains de la gitana, il s'écria :

— Et vous m'avez aimé!! — Oh! ma- 'dame, par grâce! par pitié!... ce mot

divin que j'attends, ditos-le, dites-le bien vite, car aussi longtemps que vos lèvres ne l'auront point prononcé, je ne pourrai croire à la réalité du bonheur que vous me faites entrevoir....

Les lèvres de Carmen s'agitèrent... — un murmure s'en échappa.

Tancrède saisit au vol le sens de ce murmure à peine distinct.

— Et je vous ai aimé... — venait de répéter la jeune fille, en abaissant ses

longues paupières sur ses grands yeux

humides.

Un instant de silence suivit cet aveu.

Carmen semblait violemment émue.

— Son sein se soulevait avec force ; — sa main tremblait sous la pression ardente de la main de Tancrède.

Ce dernier cherchait en vain des paroles pour exprimer sa joie et son délire. — Ainsi qu'il arrive dans presque toutes les occasions où le cœur déborde, sa bouche restait muette ou n'articulait

174 LES MAUIONNETTES

que des exclamations entrecoupées et que rien ne venait rallier entre elles.

Enfin, la jeune fille se retrouva assez complètement maîtresse d'elle-même pour rompre ce silence.

— En France, en Espagne, — dit-elle, — partout ailleurs, enfin, qu'en ce pays où vous êtes en passant, par hasard, comme un étranger dans une hôtellerie, comme un oiseau sur la branche, vingt occasions se seraient présentées pour moi, ou j'aurais su les faire naître, d'être

rencontrée par vous... — Vous m'auriez vue..- vous m'auriez remarquée... vous m'auriez aimée peut-être... — J'aurais pu éviter ainsi la démarche si blessante pour mon orgueil et pour ma pudeur de vous faire amener à moi et de murmurer la première cet aveu que vous venez d'entendre... - Mais nous ne sommes ni enEspa(>ne, ni en France...

nous sommes à la Havane... — Je n'avais pas le choix des moyens... — Je sentais qu'il me fallait vous voir, ou

souffrir pour longtemps, ou plutôt pour toujours, d'une blessure douloureuse et peut-être mortelle.... — Forte de la pureté de mon cœur et de la droiture de mes intentions, j'ai osé beaucoup .. j'ai osé plus que je ne l'aurais dû , sans doute. .. — Me pardonnerez-vous une faute que je n'ai commise que pour vous et à cause de vous?....

— Vous pardonner!!! — répéta le Français, toujours agenouillé devant Carmen, — que ne demandez-vous, ma-

dame, si le plus heureux de tous les hommes pardonne à Dieu son bonheur??

-^Je suis cet homme, madame, mais mon bonheur est mêlé de doute et d'angoisse! —Je vous le répète, il me semble trop grand, trop inattendu, trop inespéré pour être réel... — Ma têto s'égare, — je crains d'être fou ! — Je me prends à penser que vous ne m'aimez pas, et que, par une raillerie cruelle, dont je ne saurais deviner la cause, il

vous plaît d'incendier un cœur qui se IV u

donne à vous tout entier, et que vous dédaignerez bientôt....

Ces [paroles furent prononcées par Tancrède avec une exaltation douloureuse qui leur prêtait une sorte d'étrange

éloquence.

— Mon ami, — dit la jeune fille en

donnant à sa voix l'intonation la plus douce et la plus tendre, — ce doute que vous exprimez est un grand chagrin pour moi , je vous le jure... — Mon ami, fixez vos regards sur les miens... — On

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affirme, et je le crois, que les yeux sont le chemin du cœur... — Descendez dans mon cœur... — Voyons, qu'y savez-vous lire?...

— 11 me semble, — balbutia le chevalier — il me semble y voir que ce cœur est à moi....

— Et vous avez raison. — Si je ne vous aimais pas> seriez-vous à mes pieds? — Mais vous, Tancrède, m'aimez-vous?

— Oh! de toutes mes forces, de fout

mon cœur, de toute mon âme, et cent fois plus que ma vie!!. .

— M'aimerez-vous longtemps?

— Je vous aimerai toujours.

— Vous me le jurez?

— Sur mon honneur et sur mon amour !

— Ce serment que vous me faites, combien de femmes l'ont entendu déjà tomber de vos lèvres!...

Le Français rougit malgré lui , et ré-^ pondit avec une médiocre assurance :

— Aucune.-.

— Ne dites pas cela, je ne saurais vous croire..,.

— Eh bien ! — reprit Tancrède , non sans embarras, — puisqu'il faut Tavouer, j'ai pu jurer d'aimer toujours, mais je ne croyais point moi-même que ma promesse engageât l'avenir.,..

— Tandis qu'aujourd'hui?...

— Aujourd'hui, madame, je viens de jurer sur mon honneur, et Dieu m'est

témoin que je n'ai jamais faussé un serment pareil.

— Alors, je ne veux plus douter, et j*en suis bien heureuse... — Oui, vous m'aimez... oui, vous m'aimerez toujours... — oui, voire cœur m'appartient tout entier... — Je le crois... — je le sens... — Mais diles-moi, mon amil — une question encore, une seule, la dernière... — Depuis quand ce cœur est-il libre?

—-Depuis longtemps, madame...—

depuis des mois... je dirai presque depuis des années....

-- Cela est-il bien vrai?

— Je vous le jure de nouveau.

— Ainsi, ce cœur n'a point battu Dour la belle Annunziala?

Tancrède, surpris par ce nom prononcé à l'improWste, tressaillit d'une façon visible.

— Eh quoi! — s'écria-t-il, — vous savez?...

— Je sais tout ce qui vous concerne...

mais, je vous en prie, répondez à ma question. ..

— Cela sera bien facile. — Je n*ai fait qu'entrevoir une seule fois la fille de don José Rovéro... •— Je l'ai trouvée charmante, je l'avoue, mais elle n'a produit aucune impression sur mon âme ; et d'ailleurs, auprès de vous, Annunziata s'efface comme pâlissent les étoiles quand le soleil paraît à l'orient.. .

— Alors, vous ne l'aimez pas et vous ne l'avez jamais aimée?c..

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— Jamais...

— Que Dieu soit béni, qui vous permet de m'aimer ainsi !... — Désormais, ma confiance est entière, ma joie est complète et sans nuages. — Tout à l'heure je souffrais... — je croyais à une rivale cachée dans quelque secret repli de votre âme... — j'étais jalouse enfin, et je n'osais vous questionner!... — Merci, mon ami, merci! Je suis sûre de vous, maintenant, et voici votre récompense....— Ecoutez moi bien, Tancrède,

18r> LES MARIONNETTES

et croyez ce que je vais vous dire, car ma bouche n'a jamais menti... — Ce cœur que je vous donne, et qui pour la vie vous appartient, est un cœur vierge! Je le croyais glacé jusqu'au moment où vous m'êtes apparu... — Alors j'ai compris à ses battements impétueux que vous vous empariez de lui, |u'il reconnaissait son vainqueur et qu'il s'envolait vers vous... — Je n'ai pas résisté, Tancrède, je n'ai rien fait pour le retenir. — J'éprouvais, à me sentir vaincue, je

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ne sais quel plaisir étrange, — j'étais heureuse de ma défaite — J'aimais, enfin, j'aimais pour la première fois !

Le Français , fasciné , subjugué , anéanti , allait répondre par des paroles brûlantes à ces paroles pleines de passion contagieuse et d'ardeurs communicatives.

Il n'en eut pas le temps.

L'entretien fut soudainement interrompu par rentrée brusque et inattendue de la mulâtresse.

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