‹ Les marionnettes du diable (volume 3)Chapitre 2 sur 15 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

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De Lisbonne et de Saint-Mazaîre.

A peine Olivier put-il saisir nettement le sens des dernières phrases de cette lettre, tant la voix de Philippe tremblait en les lisant.

— Sublime enfant! — murmura le vieillard, •— c'est l'âme et le cœur de son père ! — Ah ! tu seras heureux , Olivier!!

Le jeune homme garda le silence et courba la tête. — Était-ce sous le poids de son bonheur ??

A travers les vitres closes on entendit

monter dans les airs les vibrations de l'airain sonore.

Les clochers des églises et des nom-

breux couvents du Havre sonnaient à toute volée l'angélus du soir.

Philippe Le Vaillant se découvrit.

— Olivier, — dit-il, — prions Dieu d'accorder le repos et la joie de son paradis à l'àme de don José Rovéro, mon vieil ami, et remercions-le d'avoir sauvé des dangers de la mer et de la maladie Annunziata, ta fiancée...

— Oui, mon père, — fit Olivier.

— Et en même temps, — continua l'armateur, — demandons-lui de faire

descendre ses bénédictions sur la bretonne Dinorah!...

— Oui, mon père, — répondit Olivier pour la seconde fois.

Et tout bas il ajouta :

— Combien je souffre!! — Oh!

Dinorah!...

Nous savons déjà qu'au moment où le Marsouin appareillait pour se rendre à la Havane et quitter le port du Havre qu*il ne devait plus revoir, Olivier Le

Vaillant ne se trouvait point en Normandie.

Le jeune homme visitait les côtes de cette vieille terre de Bretagne qui, sous Louis XV, ne pouvait pas encore s'habituer à l'idée d'être province française et regrettait le temps de ses ducs.

Olivier était poète et peintre, — poète médiocre, à la vérité, et dessinateur de force moyenne, — mais ce double mérite, si limité qu'il fût, n'en était pas

moins remarquable chez un millionnaire

8 LEi MARIONNETTES

à une'époque où l'aristocratie de naissance et raristocralie de fortune abandonnaient dédaigneusement le talent aux pauvres diables...

Olivier voyageait en artiste.— (Qu'on nous passe cette expression qui constitue un flagrant anachronisme de langage, mais qui rend à merveille notre pensée. ) — Modestement vêtu ; — chaussé de souliers constellés de gros clous ; — n'ayant aucun valet à sa suite ; — portant pour tout bagage des crayons, du

papier blanc et un peu de linge dans un havre-sac attaché sur ses épaules en compagnie d'un fusil de chasse; — tenant à ia main un bâton solide et ferré d'un bout, — serrant enfin autour de ses reins une ceinture de cuir amplement garnie de pièces d'or, Olivier marchait à petites journées, tantôt à pied, tantôt monté sur quelqu'un de ces maigres chevaux bretons, si chétifs en apparence, si vigoureux en réalité.

Il allait vite ou lentement, au gré de

sa fantaisie, s'arrêtant ici un jour, là une semaine, selon que les sites pittoresques s'offraient plus ou moins nombreux à ses crayons infatigables. — Il s'installait dans des hôtelleries d'une simplicité primitive, et il s'y tro uvait bien ; — parfois il demandait l'hospitalité dans des métairies bien autrement primitives et s'y trouvait mieux encore. — Il étudiait les mœurs étranges et les usages du pays; -^ il traçait des croquis et des vers, et, sacrifiant naïvement

DIJ DIABLE. H

à la mode du jour, il dessinait des faunes au milieu des pierres druidiques de Carnac, -~ il peuplait de sylvains et d*amadryades la sombre forêt de Broceliante, — il chantait Eole et le dieu Neptune présidant aux tempêtes des gouffres de Pen-March, et le char d'Amphitrite glissant panai les océanides sur les eaux tourmentées de la baie d'Audierne.

Bref, il faisait d'une façon ravissante un ravissant voyage, c(, quoiqu'il aimât

tendrement son père, ce n'est pas sans une nuance de chagrin qu*il voyait le temps s'écouler avec une invraisemblable rapidité et l'époque approcher où il lui faudrait retourner au Havre auprès du vieillard qu'une trop longue solitude affligerait sans doute.

Les explorations d'Olivier touchaient

d'ailleurs à leur terme. — il avait visité Belle-Ile -en-Mer, toute palpitante encore des souvenirs de Fouquet, — le Croisic, roi des salines, — Guérande,

Di: DIABLE 15

bijou téodal, cité du moyen-âge conservée intacte comme un objet d'art dans la vitrine d'un collectionneur, — le bourg de Batz, où les paludiers et les métayers ressemblent à des seigneurs et les filles à de jeunes reines, — il ne lui restait plus qu'à remonter la Loire depuis son embouchure jusqu'à Nantes, la ville des ducs.

Une fois Nantes étudiée suffisamment, il rc^jagnerait la Normandie en traver-

sant en ligne directe l'Anjou, le Maine et le Perche.

Pour accomplir ces dernières pérégrinations, Olivier s'accordait à lui-môme un dernier laps de trente jours.

Au Pouliguen il prit un canot à deux avirons, et ce canot, louvoyant au milieu des dangereux écueils qu'on appelle le Baguenaudt — la Pierre percée^ — les Grands Charpentier s , le déposa, après

DU DIABLE. l5

une traversée de dix heures, au pied de la jetée de Saint-Nazaire.

Tout d'abord la position pittoresque de cette bourgade, enthousiasma le jeune homme. — Il s'éprit de ces maisonnettes campées hardime nt sur la pointe de ce promontoire aigu qui domine la Loire dans l'endroit où les eaux du fleuve, devenu large comme une mer, se mêlent à celles de l'Océan. — 11 résolut de reproduire souslous ses aspects le clocheton gothique de cette

lt> LES MARIONNETTES

petite église dont l'écume des vagues vient battre les vitreaux aux heures de tempête...

— Je passerai deux ou trois jours ici, — se dit-il en gravissant l'escalier à pic pratiqué sur le flanc de la jetée et qui conduisait droit à la grande place du village.

Nous disons village. — Nous savons à merveille qu'aujourd' hui Saint-Nazaire est une ville, et môme une ville importante, et nous n'ignorons point quelles

magnifiques destinées commerciaie^ l'avenir lui réserve; — seulement, en 1770, personne au monde n'aurait pu deviner ces destinées, et la ville n*était qu'un village.

Cela dit et bien posé, dans le but unique de sauvegarder la très-chatouilleuse dignité des modernes citadins de Saint-Nazaire , revenons à nos moutons.

Sur la place, en face de l'église, Olivier aperçut une maison de bonne mine,

à pignon pointu. - Par ,1a porte largement ouverte on voyait briller un grand feu et on entendait un murmure confus de paroles et de clameurs.

Au-dessus de la porte un madrier scellé dans la muraille supportait par de lourds crampons de fer une large plaque de tôle, sur laquelle un pinceau naïf, mais rempli de bonnes intentions, avait peint l'hermine sans tache des armes bretonnes, avec l'illustre et ma-

ou DUBLE. 19

gnifique devise* Potim mort quam fce»

dari II

L'hermine, il faut bien ie dire, ressemblait à un jeune chat, — si tant est cependant qu'elle ressemblât à quelque chose.. — mais, nous le répétons, Tar; liste indigène avait fait preuve de bonvouloir. — Pouvait-on lui demander plus ?.

Lorsque souflaitle vent, — et à Saint- Nazaire le rent souffle d'un bout de l'année à l'autre bout, — l'enseigne que

nous venons de décrire se balançait furieusement sur ses crampons avec un vacarme de ferraille dont aucune harmonie imitative ne saurait donner une idée parfaitement exacte.

Fort affamé par l'air vif de la mer, Olivier se réjouit de trouver ainsi tout d'abord une hôtellerie sous sa main; — il franchit le seuil et il entra dans la grande pièce durez-de-chaussée qui servait à la fois de cuisine et de salle commune.

Cette salle était pleine de matelots appartenant aux équipages de quelques bâtiments caboteurs, — de mariniers de la Loire et de métayers des environs. — Tout ce monde, composant la clientellt ordinaire de l'hôtellerie des Armes de Bretagne, mangeait, bi^vait et jouait, gaiment et surtout bruyamment.

Deux ou trois servantes allaient ^t venaient avec une activité prodigieuse, distribuant à droite et à gauche des ptcheti de cidre et des ;ooraon.t rie viande

22 LES MAHIONNETTES

OU de poisson, et répondant par des taloches vigoureusement appliquées aux galantes tentatives des buveurs trop entreprenants dont les mains s'émancipaient un peu plus que de raisons.

Soufflets et coups de poing donnés de bonne amitié ne soulevaient d'ailleurs aucune récrimination. — Un petit matelot chétif, à qui la patte d*une robuste maritorne venait d'accomoder rœil gauche au beurre noir, riait à en perdre la

respiration tant il trouvait la chose plaisante....

La maritorne ne riait pas moins. — A coup sûr, entre elle et sa victime, quelque tendre sentiment devait exister; — mais ceci ne nous regarde pas..

Sous le manteau de l'immense cheminée, trois crémaillères soutenaient

autant de chaudrons de cuivre, noirs au-dehors, jaunes et brillants au dedans.

Dans le premier mijotaient les grous

24 LES MAllIOKNETTES

traditionnels. — Le second renfermait de notables tronçons de grondins et d'anguilles de mer, cuisant à gros bouillons.—Du troisième enfin s'exalaient les partums nourrissants d'une étuvée de mouton, entremêlée de petits oignons.

Enfin, pour compléter la nomenclature deces préparatifs culinaires, disons que sur un large gril crépitaient avec force fumée des tranches de lard et des andouillettes du pays de Vannes.

Dans un coin de la salle se voyait un

tonneau de cidre posé sur un chevalet.

— Un robinet de bois mettait le contenu de ce tonneau en communication directe avec les /Jtc^c^s qu'il 's'agissait de remplir.

Au milieu de ce mouvement, de ce pêle-mêle, de ce tohu-bohu, maître Le Huédé, propriétaire de l'hôtellerie des Armes de Bretagne, gros petit homme à trogne rouge, se promenait d'un air bienveillant et imposant, s'arrôtant auprès de chaque table, lisant volontiers

son mot, et refusant rarement de trinquer avec un buveur.

Au moment de l'entrée d'Olivier, maître Le Huédé fit quelques pas au-devant de lui,ye salua de façon courtoise, et l'examina pendant une ou deux secondes avec curiosité et étonnement.

— Nous savons que le fils de l'armateur du Havre avait le visage et la tournure d'un gentilhomme, mais que son costume de voyage n'était remarquable que par son extrême simplicité.

L'aubergiste, habitué par état à juger les gens sur l'apparence , ne savait comment concilier cette haute mine avec ce mince équipage, et dans quelle catégorie sociale (comme on dirait aujourd'hui) classer le nouveau venu. — Cela le gênait.

Olivier s'aperçut de ce qui se passait dans l'esprit de l'aubergiste, et sourit, mais ne songea pas un seul instant à le tirer d'embarras. — Depuis qu'il était au monde le jeune homme avait

VU remuer tant d'or et se trouvait si bien blasé sur les avantages et les privilèges de la richesse, qu'il trouvait un singulier plaisir à cacher, aussi souvent qu'il le pouvait, les rayonnements métalliques des millions paternels. — En un mot il cherchait à se faire passer pour pauvre avec la même ardeur que tant d'autres mettent à se faire passer pour riches.

— Que désirez-vous, monsieur ? — lui demanda maître Le'Huédé.

ou D1ABLE| 29

— Je désire souper et me reposer, mon cher hôte.

— Vous allez être servi tout de suite,

— Quant à vous reposer, c'est facile.

— Prendrez vous une chambre?.

— Oui, si vous en avez une à me donner..

— J'en ai dix.. - Mais je veux dire:

prendrez-vous une chambre pour vous tout seul, ou vous contenterez-vous de la partager avec trois ou quatre de ces braves gens ?.

— J*aimerais mieux la solitude..

— C'est que*, naturelleoient, c'est plus cher..

— A combien la solitude? — de- %ianda Olivier.

— A dix sous par jour.

— Je ferai ce sacrifice..

— Gothon, — cria maître Le Huédé à l'une des servantes. ^— des draps blancs au numéro 3.,

Puis il reprit :

DU DIABIE. 51

— Passerez-vousplusieurs jours céans, monsieur ?

— Deux ou trois, probablement.. — répondit le jeune homme.

— Pour affaires de commerce, sans doute 7.

— Mon Dieu, non...

— Vous connaissez quelqu'une Saint- Nazaire ou dans les environs, je suppose ?.

— Personne...

L'aubergiste se gratta la tête. — Il avait grande envie de s'écrier ;

— Mais alors, si vous ne vous occupez pas de commerce et si vous ne connaissez personne, que diable venez- vous faire ici?...

Cependant la discrétion l'emporta sur la curiosité. — Il s'abstint.

— Mon cher hôte, — reprit Olivier, — votre conversation est pleine d'intérêt, mais elle ne réjouit que mon esprit

et laisse mon estomac parfaitement ù

jeun.. —Or je dois vous avouer que je

meurs littéralement de faim...

— Venez par là, s*il vous plaît, mon-

sieur...

Maître Le Huédé conduisit Olivier à

l'extrémité de la salle basse, auprès

d'une fenêtre qui donnait sur la jetée et

sur la mer , et l'installa devant une

petite table de chêne que l'usage avait

rendu noire comme de l'ébène.

L'hôtelier fit ensuite un signe aux servii 3

vantes, et, au bout de quelques secondes, plusieurs assiettes de faïence à fleurs étaient posées devant le voyageur, contenant chacune l'un des mets dont nous avons fait plus haut la minutieuse énuméralion. — Un chanteau de pain bis et un pot de grès plein de cidre doux que couronnait une mousse blanche et appétissante complétaient le festin.

Le pain bis, —- les grous, — le lard grillé, — l'andouillette, — le grondin cuit dans l'eau de mer, — l'étuvée de

mouton et le cidre doux semblèrent u Olivier parfaits, délicieux, et mille fois

supérieurs aux mets les plus délicats servis sur la table de son père par les soins de Fex-cuisinier du duc d'Aiguillon.

Au moment où il achevait son repas, le crépuscule descendait du ciel, et, s'unissant au brouillard qui montait de la Loire, enveloppait Saint-Nazaire dans un voile d'impénétrables ténèbres.

Il ne fallait point songer à visiter au

milieu de l'obscurité un pays compléteme.'it inconnu. — Olivier se fit donc conduire à sa chambre en sortant de table, et, comme il était décidé à ne pas reculer ce jour-là devant les plus folles dépenses, il donna l'ordre d'allumer une flambée dans la cheminée, pour combattre victorieusement la double fraîcheur de la nuit et du brouillard.

^ Bientôt les flammes pétillantes d'un fagot d'épines et de joncs marins éclairèrent la chambre, dont les murailles

étaient nues, le plancher à peine équarri, et le plafond coupé de distance en distance par de minces poutrelles auxquelles se suspendaient des quartiers de lard et des morues salées. — Deux escabeaux et une petite table composaient tout le mobilier.

Le seul objet de luxe et d'art qui se trouvât dans cette pièce était un grand bénitier en faïence coloriée, suspendu à la muraille et portant, fichés dans son

godet, trois ou quatre rameaux de buis béni des Pâques dernières.

Olivier se déshabilla et se coucha en un tour de main. — Il plaça sous son oreiller la ceinture qui contenait son argent, — il éteignit la mince chandelle de suif brut placée dans un chandelier de fer forgé, — il ferma les yeux et il s'endormit presque aussitôt, malgré le tapage de la mer qui venait se briser contre le granit de la jetée, et malgré

les grincements de la lourde plaque de

tôle suspendue précisément sous la fenêtre et secouée par la brise nocturne.

Le lendemain matin , Olivier fut réveillé par les premiers rayons du soleil, qui venaient , comme des flèches d'or, s'égarer jusque sur son lit.

Il se leva; — il courut à la croisée, et il fut enchanté dvi coup d'œil qui s'offrit à lui. — A gauche, la petite église se dessinait en gris, avec ses ogives, ses dentelles de pierre ef ses gargouilles d'étain, sur un ciel d'un azur

40 LES MAniOKKEÏTES

éblouissant ; — en face, les flots dorés de la Loire immense , que bornaient à l'horizon des prairies d'un vert d'émeraude; — à droite, enfin, et derrière les vigoureux premiers plans de la jetée i l'océan sans limites étalant ses plaines aux aspects changeants que labourent les vaisseaux et les tempêtes ; — et, pour donner la vie à ce splendide panorama, d'innombrables embarcations, petites et grandes, depuis le trois- mâts jusqu'au you-you, depuis la goélette jusqu'au

canot, depuis le brick jusqu'au yacht, se croisaient dans tous les sens, les uns gagnant la haute mer, les autres entrant en rivière pour aller mouiller à Paimbœuf ou à Nantes.

Même pour un habitant du coteau d'Ingouville, ce spectacle avait sa grandeur incontestable et son mérite incontesté.

Olivier se hâta de s'habiller. — Il prit ses crayons et son livre de croquis, — il desc-endit, et il quitta l'hôtellerie en

annonçant à maître Le Huédé qu'il reviendrait déjeuner dans deux ou trois heures, ce à quoi il ne manqua pas.

Pendant toute la matinée et toute la journée il dessina.— Quand vint le soir, il avait étudié consciencieusement et reproduit fidèlement l'église, la jetée, l'embouchure de la Loire à vol d'oiseau, et deux ou trois vieilles maisons contemporaines d'Anne de Bretagne, surnommée la bonne duchesse.

L'aubergiste, qui l'avait suivi à dis-

tance afin de tâcher de découvrir à quel genre d'occupation il se livrait, se sentait plus perplexe et plus indécis que jamais pour classer cel étrange voyageur qui s'asseyait en face d'un antique pignon démantelé et faisait pendant une heure courir son crayon sur le papier... — Il supposait cependant que son nouvel hôte pouvait bien être quelque savant architecte, ou géomètre, chargé par l'intendant de la province d'un travail important et mystérieux.

44 LES MARIOISNETTES

Ce point de vue une fois à peu près admis par maître Le Huédé, Olivier prit à ses yeux des proportions considérables, et il eut soin de lui servir, à souper, une lubine pêchée deux heures auparavant par une barque chalutière.

Le jour suivant, Olivier, après avoir terminé de mémoire les croquis commencés d'après namre , s'engagea dans un joli chemin creux qui devait le conduire à de belles masses de verdure situées à une faible distance du village,

et qii*il avait remarquées depuis la veille sur une petite éminence.

Il fit quelques centaines de pas dans ce chemin, qui derenait de plus en plus étroit et profond à mesure qu'il s'élojgnait de Saint-Nazaire, et dont les touffes vigoureuses des bruyères roses et des ajoncs à fleurs d'or couronnaient les pentes gazonnées.

Cet agreste sentier décrivait un coude brusque, et Olivier, après avoir tourné ce coude, put apercevoir un petit ta-

bleau tout fait, auquel la main de rhomme et celle de la nature avaient également travaillé, et qui ne pouvait manquer de tourner la tête d'un poète et d'un peintre... — Or, nous le savons, Olivier était l'un et l'autre.

Ce n'est pas la plume du romancier qu'il nous faudrait en ce moment, — nous l'avouons avec une parfaite humilité, — c'est le crayon du dessinateur. -' Nous allons cependant essayer

une rapide esquisse, forcément incomplète.

Figurez -vous un endos assez vaste, entièrement gazonné, entouré à la fois par une haie d'aubépine et par une double ceinture de grands chênes; — au lieu de porte, supposez une barrière mobile (quVn Bretagne on appelle un échalier) construilc en bois à peine équarri et recouvert par endroits de son écorce moussa(5. — - Çà et là, sur le tapis d'herbe fine et douce, semez do

beaux poramiers ployant sous le poids de la récolte prochaine. — Sous l'ombre d'un poirier deux fois séculaire, et pouvant lutter d'ampleur et de majesté avec un platane gigantesque, regardez ce petit étang plein d'une eau limpide et transparente comme le cristal. — Placez dans ce cadre verdoyant une maisonnette de pierres grises et de briques rouges, couverte d'un toit de chaume qui la déborde de toifs côtés comme le bonnet fourré d'un vieillard; — faites

ruisseler sur ce toit les ravenelles, les liserons, les volubilis; — couvrez à demi les murailles des pousses luxuriantes de la vigne vierge, du chèvre-feuille et des rosiers grimpants étoiles de fleurs et brodant de leurs festons la marge des fenêtres entr*ouvertes...

Jetez à profusion sur cet ensemble les rayons d'un radieux soleil semant çà et là l'herbe verte de points lumineux, et rehaussant d'un trait de feu les vieux

troncs ensevelis dans la pénombre; — vil :»

écoutez le bourdonnement des abeilles butinant parmi les roses entr'ouvertes ; — le cocorico des poules picorant sur les pelouses; — le nasillement des canards voguant sur le petit étang; — le ronronement du gros chat jaune et blanc voluptueusement pe|Qt9m)é sur la fourche d'un pommier; - et dites-vous si cette modeste demeure ne vous semble pas l'idéal le plus parfait du Paradis sur la terre.

Tel fut du moins l'avis d'Olivier.

Dlj DIABLE. 51

— A quoi bon tant de millions? — se demanda-t-il en devançant le spirituel paradoxe contemporain : une chaumière et son cœur. — Une femme aimée, deux mille livres de rentes et cette maisonnette, ce serait le bonheur!!

Et, voulant emporter au moins un son venir de ce bonheur si simple et en apparence si facile, mais auquel son immense fortune lui défendait d'aspirer, il poussa sans façon Téchalier, — il entra dans l'enclos. — 11 alla s'asseoir

52 LES MARIOX>'ETTES

sur un monticule de gazon, sous le grand poirier et à côté du petit étang ; — il tailla ses crayons, et il se mit à dessiner la chaumière.

Au bout d'une demi-heure de travail

son esquisse était achevée, et il commençait a lui donner des vêileurs par les

oppositions d'ombre et de lumière, tout en s'étonnant de la solitude absolue qui régnait autour de lui et en se demandant avec un sourire s'il n'était point

tombé dans les domaines de la Belle au bois dormant..,

II venait d'indiquer la demi-teinte pro« jetée par le feuillage touffu des chênes et qui formait un repoussoir à l'angle vigoureusement éclairé de la maisonnette.

Il commençait à étudier l'une des fenêtres, si pittoresque avec son liseré de feuilles vertes se détachant sur les briques rouges.

— Ce dessin sera charmanf parce qu'il

sera exact, — murmura-t-il en jetant les yeux sur son travail ; — mais il y manque quelque chose... — il faudrait, pour arriver à la perfection , deux figures de femmes , l'une dans l'ombre , entre ces grands arbres, l'autre en pleine lumière, à cette fenêtre^ dans cet encadrement de feuillage... — Alors j'aurais produit un chef-d'œuvre en me contentant d'être un copiste fidèle....

Vous souvenez-Yous d'un joli conte

des iî/t7/c et une nuits, — le Dormeur éveillé 1

Olivier se trouva précisément et soudainement dans la situation du héros de ce conte.

Au moment où son regard quittait It dessin presque achevé pour se reporter

vers la chaumière, une adorable tète déjeune fille se détachait iu mineuse sur le clair-obscur de la fenêtre, et une seconde forme, également féminine, apparaissait entre îdeux arbres à l'endroit

56 LES MARI0ISKETTE5

précis qu'Olivier venait d'indiquer dans sa pensée une minute auparavant.

— Est-ce que je rêve? — se demandat-il en laissant tomber son crayon.

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