CHAPITRE QUATRIEME
Nam'zelle Nbrah.
Olivier ae rêvait pas — La double apparition était bien réelle; — le tableau se trouvait complété d'une façon inattendue et charmante.
La jeune fille de la fenêtre avait dixsept ans à peine. — Elle ressemblait à ces anges dont les artistes de la renaissance excellaient à reproduire la grâce un peu frêle et dont une auréole d'or entourait la chevelure flottante.
L'ovale allongé de sa figure d'une exquise pâleur s'encadrait dans des nattes lourdes de cheveux de ce blond cendré qui est si doux et si rare. — Les prunelles de ses grands yeux candides offraient l'azur sombre et profond de la
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mer et du ciel d'Italie. — Sa ["petite bouche, à demi rêveuse, à demi souriante, était d*un incarnat si vif que les oiseaux auraient pu la prendre pour une
cerise mûre.
ï/autre femme, celle qui venait de s'arrêter entre les arbres en apercevant Olivier , formait avec la blonde enfant le plus frappant contraste- Agée de vingt-quatre à vingl-cinq ans, grande et robuste, — au demeurant fort belio fille quoiqu'un peu bâlée, — elle
Gâ LES AIàRIOKN£TTES
portait avec aisance le costume aux vives couleurs et la coiffe originale des métayères de Saille et de Guérande.
De la main gauche elle tenait un petit panier où des œufs fraîchement pondus s'étalaient sur un Ht de mousse, et de la main droite une seille remplie d'un lait écumeux.
Surpris tout d'abord par la présence d'un étranger dans l'enclos, elle prit bien vite une détermination énergique,
et posant par terre sa seille et son pa-
nier, elle s'avança résolument jusqu'auprès du jeune homme, s'arrêta à deux pas de lui, allongea le cou pour voir son dessin — reporta ses yeux du papier à la chaumière et de la chaumière au papier — mit ses poings sur ses hanches en riant à belles dents et finit par s'écrier tout du haut de sa tête :
— Eh ! mam'zelle Norah, vous ne savez pas... un monsieur qui tire notre maison en portraiture!.. — Venez donc voir un peu par ici, pour voir...
Puis elle ajouta , en s'adressent k Olivier :
— Dites doDC , monsieur, c'est joliment ressemblant, tout de môme...
— Vous trouvez, mademoiselle?... — fit le jeune homme avec un sourire.
— Oh ! dam 1 oui.. — voilà la maison et sa porte, et ses trois fenêtres, et son toit, et sa lucarne, et sa cheminée, et tout... — les rosiers y sont aussi, et les poules, et le chat sur le pommier, et la mare, et les canards... — Mais dites
donc, monsieur, pourquoi t'est-ce que vous n'avez point tiré en ressemblance mam'zelle Norali pareillement, puisque la voilà là qui vous regarde?..
— Le temps m'a manqué — répondit Olivier — mais si cette belle jeune tille que vous appelez mamzclle Norah veut bien rester à la fenêtre pendant quelques minutes encore, il ne m*erî faudra pas plus pour réparer cette ommission regrettable...
— Eh! dites donc, mam'zelle — cria Vil 6
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tout aussitôt la Bretonne — ne bougez point... - le monsieur va vous tirer en portraiture... — nos poules, nos canards et not' chat y sont déjà... — faut que vous y soyez aussi. .. — Vous voulez ben, n'est-ce pas, mam'zelle?
— Oui... oui... Jocelyne... — répondit la blonde enfant en riant, — après le chat , les poules et les canards de la ferme, vient le tour de la fermière...
c'est trop juste... — je reste où je suis
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et monsieur peut dessiner tant qu'il voudra ..
— Grand merci, mademoiselle... — tit Olivier en saluant.
Puis il se remit à la besogne avec ardeur, et il se demanda, tandis que i-ow crayon esquissait les gracieux contours de la tête angélique qui s'offrait à lui, quelle pouvait être cetle belle jeune fille, qui n'avait ni la figure, ni la voix, ni le langage, ni le costume d'une pay-
sanne, et qui pourtant se disait fermière.
Jocelyne ne quittait point son poste derrière le dessinatur.
A chaque coup de crayon elle exprimait son étonnement et son admiration par les gestes les plus expressifs. — Enfin, quand Olivier eut achevé son croquis, dont la ressemblance avec les traits du charmant modèle était incontestable, elle ne put contenir les manifestations de son enthousiasme, et elie
s'écria, on frappant à plusieurs reprises ses mains l'une contre l'autre :
— Comme c'est çà î! bon Jésus !!.. — oh! mais... oh! mais... oh! mais, comme c'est çà!!.. — Eh! mam'zelle Norah, vous v'ià tirée en portraiture si parfaitement ben qu'on croirait, ma foi jurée, que vous allez parler!... — C'est çà qu'est beau!.. — à présent qu'on n'a plus besoin de vous, venez donc voir un peu pour voir...
— Je descends, Jocelyrie... — répondit la jeune fille.
— Eh î ben, et moi, monsieur? — demanda la forte Bretonne, — ne m'y
mettrez-vous point aussi ?
~- Le désirez-vous V
— Oh! mais, oui... — Daml.. quant à ce qu'est de çà, çà me rendrait ben contente tout de même.
- Dans ce cas retournez là-bas...
— Oùçà?
- Où vous étiez tout à Theure.
— Devers ma seille et ma panière?...
— Précisément.
— Je m'en y cours... — Jésus !.. que çà va-t-il donc être beau !!..
Jocelyne prit son élan dans la direction des grands arbres, et, tout en courant, cette fille de la nature se composa l'attitude la plus prétentieuse qu'il fut possible d'imaginer.
Que voulez-vous?..
Pour si Bretonne que l'on soit, on n'en reste pas moins un peu femme, par
conséquent coquette, et lorsque se présente l'occasion bien rare de se faire firer en portraiture, c'est le cas, ou jamais, de s'embellir un tantinet par les grâces de la pose...
Cependant l'ange blond avait quitté la fenêtre du premier étage, il venait de sortir de la chaumière et se dirigeait vers Olivier, qui se convainquit du premier regard que l'ensemble de celte jolie créature était digne du visage que nous avons décrit et qu'il avait copié. x
La gracieuse enfant, petite plutôt que grande, mais adorablement mignonne, ciselée comme une nymphe de Jean Goujon et sveltc sans maigreur, avec •des pieds et des mains d'une forme patricienne et d'une correction artistique, portait un costume d'une simplicité absolue et de couleur sombre, mais qui ressemblait bien plus au vêtement des filles de condition qu'à cebii des méayères bretonnes.
Un petit bouquet de roses blanches,
pas.sé dans sa ceinture, était le seul ornement qui relevât un peu la sévérité de cette toilette austère et presque monas • tique.
La démarche et l'attitude de la jeune fille réunissaient le naturel et Télégance à je ne saio quelle noblesse innée qui frappait tout d*abord et qui cependant s'accordait à merveille avec l'expression de candeur enfantine de son doux et beau visage.
En la voyant s'approcher de lui,
Olivier se leva et se décoiffa de son large chapeau de voyageur.
— je vous en prie, monsieur, — lui dit la blonde fermière — restez assis et n'interrompez pas votre travail...
— J'ai presque fini, mademoiselle, — répliqua Olivier — il ne me reste à dessiner que mademoiselle Jocelyne...
~ Gomment, Jocelyne aussj ?... — fît la jeune fille en riant.
— Elle l'a désiré... — et d'ailleurs, voyez comme elle fera bon effet là bas.
au milieu de cette épaisse et magnifique verdure...
— Oui, mam*zelle Norah!.. — - cria de loin la Bretonne, — le monsieur a bien raison, allez... — je ferai joliment bon effet tout de même , et quand j'y serai çà sera encore plus superbe à voir que çà n'est...
Olivier avait repris sa place et son crayon.
MaïïKzelle Norah jeta les yeux sur le paysage, à peu près achevé.
— Ahl monsieur, — dit -elle avec une admiration naïve, — quel beau dessin I! — Vous avez un bien grand talent !!
— Je voudrais pouvoir accepter ce compliment, inadeaioiselle , mais par malheur je n'en ai pas lé droit. . . — votre indulgence exagère beaucoup mon faible mérite... — je ne suis qu'un humble amateur...
— C'est trop de modestie , monsieur... ^j'admire on toute sincérité...
— je trouvais déjà ma pauvre maison charmante, vous aurez eu l'art de me k faire trouver plus charmante encore...
— en la regardant, reflétée sur votre pa- "pier comme dans un miroir, je crois y
découvrir mille détails gracieux que je ne soupçonnais pas auparavant.. .
— Prenez garde, mademoiselle, vous allez me donner de l'orgueil. . .
— Et pourquoi non ?.. — il serait légitime.. — ces grands arbres, ces rosiers en fleurs, ces ravenelles et ces iris
sont l'œuvre du bon Dieu... — En les reproduisant comme vous venez de le faiie vous avez interprétés dignement l'œuvre d'un maître auprès duquel Le Poussin et Claude Gelée n'étaient que des écoliers...
Olivier leva la tête et contempla avec une manifeste stupeur la jeune iilie qui lui parlait amsi. — N'y avait-il pas en effet un bizarre ei attrayant problème dans cette bioude et charmante enfant, habitant une chaumière sur un des plus
lointains prom ontoires do la vieille Breta[]ne, s'exprimant avec une irréprochable élégance, et connaissant, an moins de nom, les divins maîtres de l'art?..
— Qui sait? - se dit à lui-même le jeune homme cette joiie enfant est peut-être la fille de quelque riche châtelain des environs.. — elle est ici sans doute dans l'un des domaines de son père et elle s'amuse à jouer à la fermière...
Il avait grande envie de la questionner à ce sujet, mais il n'osa oas et ii se remit au travail.
En quelques coups de crayon Jocelyne fut indiquée suffisamment, avec sa coifie arrondie et ses trois jupes étagées.
— C'est fini... — dit Olivier.
— Voyons voir!! voyons voir!! — s'écria la bonne fille en accourant.
Elle se reconnut, et dans sa joie vive elle se mitndanserunesortedegigueim-
provisée, en répétant sur tous les tons : Vil e
—Jésus !.. que c'est beau!! Jésus! que c'est beau 11 — Ah ! mais oui, ma foi jurée, c*est que c*est moi tout de même!!., je savais ben que ma ressemblance ferait un fameux effet !.. - Ah! Jésus, la belle image!! ..
La gaîté de Jocelyne était communicative. — Obvier et manCzelle Norah la partagèrent, et tous les deux rirent de bon cœur en assistant aux gambades extravagantes de la paysanne.
Chose bizarre!.. — ces deux jeunes
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gens qui venaient de se voir et de se parler pour la première fois de leur vie n'éprouvaient pas plus d'embarras en face l'un de l'autre que s'ils se connaissaient depuis longtemps, ou plutôt que s'ils avaient été élevés ensemble... — Et cependant l'apparence cairlide de la jeune fille n'était point menteuse, — mais peut-être l'innocence angélique qui ne permet pas la défiance exclut elle aussi la timidité ?. .
Ceci est une question. — Nous venons
(le la poser. — Nous ne nous chargeons point de la résoudre.
Olivier reprit au bout d'un instant l'entretien interrompu.
— Ainsi, mademoiselle, — fit-il, — ce pauvre petit dessin crayonné si rapidement ne vous déplaît pas?..
— Je vous ai déjà dit, monsieur, qu'il me semblait le plus joli du monde...
— Eh! bien, mademoiselle, il dépend de vous de lui donner une réelle valeur à mes yeux...
— Et comment cela, monsieur?..
— En me permettant de vous l'offrir..
— il vous appartient de droit, puisque c'est votre maison qu'il représente...
La jeune fille devint rose comme les petits nuages qui courent dans le ciel au soleil couchant.
— Oh ! je vous en prie, — dit Olivier avec insistance , — ne refusez pas...
— Mais, monsieur... — balbutia la blonde t'nfant, — il me semble que je
ne puis pas, que je ne dois pas accepter...
— Pourquoi donc?..
La jeune fille garda le silence.
— Sans doute parce que je suis un inconnu pour vous... — reprit Olivier, — et que d'un inconnu on n'accepte rien?.. — En thèse générale vous avez raison sans doute, mais laissez-moi vous faire observer que ceci n'est pas un présent... ■— Ce dessin est votre propriété tout aussi légitime que les fruits de vos
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arbres et les œufs de vos poules... — il est un produit de votre sol... —il n'existerait pas sans votre maison... — il vous appartient comme les reflets de votre miroir... — je suis entré chez vous tout à l'heure, avec effraction et escalade, sans en demander la permission à personne, et c'est moi qui reste en définitive votre très-humble obligé pour la bienveillance de votre accueil, car enfin vous étiez en droit de me faire appréhender au corps par la maréchaussée du pays
et jeter dans quelque cachot bien noir... ~ C'eut été peut-être un peu sévère...
— interrompit mam'zelle Norah en souriant.
— Non pas !.. ce n'eut été que juste ! !
— Eh bien ! madénnoiselle, acceptez ce croquis à titre de rançon... — Vous hésitez encore!.. — je sais un moyen de vous décider... — Je ne vous offre plus un don, je vous propose un échange...
— Un échange?— répéta l'ange blond avec un nouveau sourire.
— Mon Dieu, oui. et dans lequel tout l'avantage sera pour moi... — Vous ne recevrez qu'une seule chose et je vous
demande de m'en donner trois...
— Trois choses!!..
— Tout autant... — un bouquet de vos roses,— une tasse de votre lait, -— et la permission de revenir demain recommencer mon dessin de ce matin... — Vous voyez que je suis ambitieux et que j'ai tout à gagner et rien à perdre au marché que je vous propose...
La jeune fille garda le silence pendant quelques secondes. -- Son visage si candide et si pur prit une charmante expression méditative ; — on voyait qu'elle pesait le pour et le contre dans la balance de ses scrupules.
Enfin ses grands yeux bleus se relevèrent sur Olivier et elle répondit :
— J'accepte...
— Ah ! mademoiselle, — s'écria le fils de l'armateur, — je vous jure que vous me rendez bien heureux ! !
Dr DUBLE. M
— Eh ! croyez-vous donc, monsieur, que je ne sois pas joyeuse de posséder ce charmant dessin dont j'avais une folle envie, il faut bien que je l'avoue... Oh ! vous aurez beau dire pour me
persuader le contraire, je viens de faire un excellent marché...
— Qui ne vous enrichira pas, cependant...
— Vous voiis trompez beaucoup , monsieur, — il m'enrichira, sans aucun doute, puisqu'il me rendra pendant Thi-
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ver les fleurs de mes rosiers et le feuillage (le mes grands arbres .. — Maiatenant, vous voici moQ créancier, et je vais acquitter ma dette... — Une question, monsieur, - répondez franchement, — avez-vous déjeuné?..
— Mai»...
— Avez-vous déjeûné? .
— Eh bien! franchement, non.
— Alors vous déjeûnerez avec moi...
— Mais, mademoiselle, je n'ose accepter..,
— Si vous refusez, je rompts notre marché de tout à l'heure.. > — j*ai bien accepté le dessin, moi, vous accepterez bien le déjeuner... -— Oh! soyez tranquille, il sera frugal...— du lait, du pain, une omelette el des fruits, voilà tout... — Le lait sera le capital de votre créance, le reste comptera pour les intérêts. .
— Eh bien ! mademoiselle, va pour le capital et les intérêts!., ({uoique ce
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soit un bénéfice usuraire. je me résigne, — (lit Olivier gaiement.
— A la bonne heure... — venez donc avec nous dans la maison... — Jocelyne va mettre le couverl en un tour de main... — Mais, avant d'entrer, je dois vous prévenir que je suis très-pauvre, et vous ne vous en apercevrez que trop bien...
— Mon Dieu, mademoiselle, supposez-vous donc que je sois riche? — répliqua le jeune homme en riant.
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— Je ne suppose rien, monsieur... — Je vous ai dit ce qui était tout simplement, parce que je ne suis pas de celles que la pauvreté fait rougir... — je ne crois pas d'ailleurs que l'argent donne le bonheur, ni même qu'il y contribue...
— Ah ! — s'écria Olivier, — je pense comme vous de tout mon cœur!..
— El la preuve, — reprit l'ange blond, — c'est que, quoique très-pauvre, je suis très-heureiise...
La jeune fille passa la première, en se dirigeant vers la chaumière ; — Olivier la suivait et Jocelyne fermait la marche.
Gomme dans toutes les métairies bretonnes, sans exception, la pièce principale du rez-de-chaussée formait tout à la fois la cuisine et la salle commune, et sur le manteau de la cheminée se voyaient les chaudrons et les plats d'étain des grands jours.
Cette pièce, entretenue avec les soins
de la plus minutieuse propreté, nonseulement ne décelait en rien cette pauvreté dont venait de parler la jeune fille, mais encore offrait un aspect charmant, et, dans certaines de ses parties, presque luxueux.
Les murailles, au lieu d'être nue, étaient recouvertes d'une boiserie de noyer ciré. — - La grande table carrée en chêne, à pieds contournés, étincelait comme si elle eut été vernie, -r- Il en
était de même des escabeaux et de dem Vil 7
î)8 LES MARIONNETTES
grands dressoirs du temps de Henri ill, richeuient sculptés et qui provenaient évidemment de la salle à manger d'un château. — Des assiettes, des plats, des vases en faïence très-ancienne s'étalaient sur leurs rayons.
Trois objets attiraient tout d'abord l'attention dans cette salle basse.
P'abord et en première ligne, un grand portrait suspendu à la boiserie dans un cadre magnifique mais presque dédoré, — Ce portrait offrait les traits
fins et caractérisés d'un gentilhomme en uniforme de capitaine de vaisseau. — Ce gentilhomme, décoré des ordres du roi, avait de longs cheveux blonds, des yeux bleus, et le bras gauche soutenu par une écharpe.
Dans l'angle supérieur de la toile , du côté gauche, le pinceau de Tartiste avait reproduit un écusson surmonté du casque et des lambrequins de chevalier, et se blasonnant ainsi : Trois hetan d'argent en champ de gueules.
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Le second objet était une haute et magnifique pendule de Boule, de style Louis XIV et de grande valeur, placée sur son socle dans le panneau qui faisait face au portrait.
C'était enfin, en troisième lieu, un un immense fauteuil en chêne sculpté et en tapisserie , placé au coin de la cheminée. — Le couronnement de ce fauteuil et le médaillon du dossier reproduisaient l'écusson peint dans l'angle gauche du porirait.
— Que signifie tout cela ? — se demandait Olivier ; et naturellement il ne pouvait pas se répondre.
Cependant Jocelyne faisait preuve d'une activité sans pareille.
Elle avait pris dans le tiroir du bas de l'un des dressoirs une nappe de grosse toile, mais d'une éclatante blancheur, — elle l'avait étalée sur la table carrée, et déjà les assiettes de faïence à belles fleurs peintes se trouvaient symétrique-
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ment disposées à la place de chaque convive.
Au milieu de la table se voyaient une jatte pleine de lait et une corbeille rem-' plie de raisins et de poires.
Jocelyne allumait une bourrée dans la cheminée, faisait fondre du beurre dans la poêle et battait des œufs avec une dextérité et une adresse dignes des plus grands éloges.
— Mam'zelle Norah, — dit la bonne fille, — mettez vous toujours à table
avec le monsieur, et buvez du lait pendant que je vas fricasser l'ommelette...
— vous verrez voir que ça fait du bon lait tout de même, puisque b'è^'É celui de la rouge qu'a vêlé voilà trois semaines après-demain... il n'y a pas de meilleure laitière que celle-là dans le pàiyà, ma foi jurée!..
— Allons, monsieur, — fil l'ange blond en souriant, — vous entendez ce que dit Jocelyne . — as^^eyez-vous donc en face
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de moi, et goûtons ce fameux lait de la vache rouge...
— Mademoiselle, — demanda Olivier tout en prenant place à table, — me permettrez-vous de vous adresser une question à propos d'une chose qui m'intrigue beaucoup.
— Questionnez tant que vous voudrez, monsieur, je vous répondrai de mon mieux.
— Eh bien, je ne puis me rendre compte de ce nom de Norah que j'en-
' DU DIAULE 105
tends prononcer à mademoiselle Joce-
lyne , — est-ce que vous vous appelez ainsi ?
— Pas tout à fait... — ma bonne Jocelyne trouve commode d'abréger, et je la laisse faire, mais en réalité, je me nomme Dinorahl..
— Dinorah I — répéta Olivier qu'une indéfinissable émotion envahit à son insu.
— C'est un nom bien bizarre, n'est-ce pas, monsieur ? — dit la jeune fille .
—Bizarre, peut-être, mais charmant...
Il évoque pour moi la Breta[jne antique toute entière.. — Au temps où Jupiter s'appelait Teutatès, les druidesses de vos forêts devaient se nommer ainsi...
— Croyez-vous que le gui sacré irait bien à mes cheveux blonds ? — demanda Dinorah en riant et sans la moindre nuance de coquetterie — Olivier allait répondre, mais elle n'attendit pas sa réponse et elle ajouta :
— Tendez-moi votre écuelle, monsieur, je vais vous verser du lait...
Jocelyne n'avait pas exagéré les mérites de la vache rouge. — Ces mérites furent appréciés. — Le jeune homme trouva si délicieux le lait tiède encore qu*'l en redemanda par deux fois, à la grande joie de Dinorah et au grand orgueil de la robuste métayère.
Celle-ci, toute bouffie et toute cramoisie de contentement, déversa dans ua grand plat brun le conlenii de la poêle,
108 LES MAKIONNETTES
et posant ce plat sur la table, elle s'écriâ :
— V'ià l'ominelette.. — Les œufs étaientfrais'commelesjouesdemam'zelle Norah, ma foi jurée!, — Le beurre aussi!. — elle doit être bonne, sinon faudrait qu'on lui eusse jeté un sort., — Goûtez-y voir un peu, pour voir...
Dinorah servit Olivier, qui déclara l'ommelette incomparablement supérieure à tout ce qu'il avait pu manger de
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plus excellent dans ce genre, jusqu'à ce
moment.
— Jésus !! — fit Jocelyne enchantée, — le monsieur s'y connaît tout de même !, — D'aucuns parlent de la grande Simone, de chez Lehuédé, aux Arnies de Bretagne.. — Ils ne savent ce qu'ils disent, car pour ce qui est de battre les œufs et de chauffer la poêle, ma foi jurée, je ne crains personne...
Depuis le commencement de son voyage Olivier s'était habitué aux cou-
verts de fer ou d'étain qui tenaient lieu d'argenterie dans les auberges, et à plus forte raison dans les maisons de paysans.
Ce fut donc avec un certain étonnementqtt'il remarqua que la cuillère et la fourchette placées près de son assiette étaient en argent et portaient Técusson reproduit déjà sur la toile du portrait et sur le dossier du fauteuil. ^
Tout cela le préoccupait beaucoup.
*• Sa blonde hôtesse était-elle une fille
DL DUBLE. m
noble ?. — 11 se sentait presque disposé à le croire, mais il ne pouvait éclaircir ses doutes qu'en interrogeant; — et reconnaître par une indiscrète curiosité la charmante hospitalité de Dinorah était impossible.
A l'ommelette succédèrent les fruits du jardin.
Comme tout le reste, ils étaient parfaits.
— Je les ai cueillis moi-même... — dit la jeune fille.
A partir de ce moment Olivier les trouva meilleurs encore.
Le repas s'acheva comme il avait commencé, au milieu de la gaité la plus franche et ia plus innocente.
Certes, il aurait bien étonné Dinorah, le censeur austère qui serait venu lui dire qu'elle venait de commettre une impardonnable légèreté , une grande inconséquenceaupoint de vuedumonde en ouvrant sa maison à un inconnu, en admettant dans sou intimité, en fai-
sant asseoir à sa table, un jeune homme dont elle ne savait pas même le nom...
Le censeur austère aurait eu raison»
et cependant, nous l'affirmons en notre âme et conscience , Dinorah n'avait pas eu tort.
Olivier était pour elle un étranger, u:\ inconnu, c'est vrai, mais la jeune fille l'avait bien jugé, — elle se croyait certaine, et véritablement elle l'était, de ne point se tromper «ur son coinpte.
A certaines natures aor^éliques, et qu'il
veut garder des embûches terrestres.
Dieu donne un infaillible coup d'œil qui descend jusqu'au fond des ômes et qui lit dans les cœurs. — Dinorah possédait ce don.
— Mademoiselle, — dit Olivier, — je suis un créancier exigeant. — J'ai touché mes intérêts, mais j'exige le reste de mon capital.. — Je réclame mes roses.
— Vous allez être payé, monsieur. .
— répliqua la jeune fille.
Elle sortit de la chaumière et rentra
au bout de quelques secondes, chargée d*une véritable gerbe de fleurs.^
— Vous dois-je encore quelque chose maintenant?— demanda-t-elle en présentant à Olivier sa moisson parfumée.
— Oui, mademoiselle..
— Quoi donc ?
— L'autorisation de revenir demain.
— Elle vous est accordée.
— Alors nous voilà quittes, et si vous voulez un reçu pour solde de tout compte^ je suis prêt à vous le donner..
IIG
— C'est inutile... j'ai confiance en vous.. — D'ailleurs Jocelyne est ténaoin et déclarerait au besoin que je ne dois plus rien..
— Ah! dam! oui, j'sis témoin, — fit Jocelyne avec un gros rire, — et je dirais la vérité tout de même... ah .'mais, oui..
— Je commence à croire que j'en serais pour mes frais de mauvaise foi. . — répliqua le jeune homme en souriant,
Dr DIABLE. 117'
— et que ma franchise en affaires n'aura nul mérite à vos yeux..
— Soyez tranquille, monsieur, — je ne doute point de votre loyauté.,
— Merci de cette bonne opinion, mademoiselle, je la mérite... — et maintenant, au revoir. . et à demain . . .
— C'est convenu.. — je vous ménage une surprise...
— Laquelle ?
— Puisque c'est une surprise, vous ne pouvez pas la savoir...