CHAPITRE CIUQUIÉMEs
Amour.
Maître Lehuédé, debout sur le seuil de sa porte, effaça de son mieux sa panse rabelaisienne pour laisser passer Olivier.
— Faut-il vous servir à déjeûner, *" monsieur ? — lui demanda-t-il.
— Non, mon cher hôte...
— Faites-vous donc pénitence ce matin ?.. — Ce n'est cependant, que je sache, ni quatre-temps, ni vigile, et par conséquent le jeûne et Tabstinence ne sont pas de rigueur...
— Je ne fais pénitence en aucune façon, — répondit le jeune homme en riant, — mais, me trouvant en grand appétit, j'ai déjeûné avec du pain et du
nu DIABLE. 129
lait dans une métairie à deux ou trois lieues d'ici...
— Mauvaise nourriture, monsieur, et qu ine soutient point l'estomac d'un homme...
— Sans doute, mais elle le garnit...
— Heu!., heul.. tant bien que m;.' .
11 faudrait au moins par là-dessus
quelque réconfortant... — un flacon de vin des Canaries, par exemple.. — J'en ai d'excellent.. — provenance directe..
— il est depuis dix ans dans ma cave..
iT)i) LES M A 1\I ON NETTES
— Eh ! bien, vous allez inouter dau ma chambre un flacon de ce généreux breuvage, mais à condition que vous apporterez en même temps deux verres, que vous me tiendrez tête et que vous me ferez raison en trinquant avec moi..
— De grand cœur , monsieur , de grand cœur I. — Je n'ai jamais refusé d'accepter une poHtesse.. — Je sais trop ce que je dois à mes hôtes...
Ceci fut dit à haute voix. — L'aubergiste ajouta tout bas : — Et à ma cave.
Dt DIABLE.
Un instant après Olivier et maître Lehuédé étaient assis en face l'un de l'autre et le vin couleur d'ambre des Canaries coulait dans des verres à patte en forme de tulipes,
— Qu'en ditçs-vous, monsieur? — demanda le Breton après avoir saro rc la première gorgée.
— Délicieux !.
— Oui... oui... — J'ose croire que l'intendant de la provinëé ri'ëù' bôit^ijis de meilleur...
LES MAhlOiXNETTES
La figure large de l'aubergiste s'illumina d'allégresse. — Sa sensualité et son amour-p ropre trouvaient aruplement leur cocQpte dans les libations qui s'accomplissaient.
— Mon cher hôte, — lui demanda Olivier après quelques rasades, — vous qui devez connaître tous les environs, pourriez-YOus m'apprendre à qui appartient une jolie chaumière, entourée de grands arbres, qui se trouve a un quart de lieue environ de Saïut-Na^aire, au
bout d'un chemin creux ?. — En passant auprès de cette maisonnette j'ai vu dans l'enclos une toute jeune fille blonde et pâle qui n'avait ni la figure ni la tournure d'une métayère ..
— Mam'zelle Norahî! — dit maître Lehuédé. — La chaumière et l'enclos sont à elle.
— Qu'est-ce que c'est que mam'zelle '' Norah?
— C'est une fille de noblesse et de bonne maison, monsieur. — c'est la der-
nière descendante d'une grande race, — c*est mademoiselle Dinorah de Kerven...
Maître Lehuédé prononça ce nom avec une sorte de solennité et avec un évident respect.
Le cœur d'Olivier tressaillit.
— Ces Kerven étaient de bons gentilshommes, — reprit l'aubergiste, — de vaillants hommes de mer, et des seigneurs tenant leur rang dans la province,. — Ils possédaient jadis un beau
DU rHARLE. 155
manoir qui portait leur nom, et qui n'existe plus aujourd'hui.. — Que voivlez-vous, il y a des familles qui ont du malheur.. — Celle-là est du nombre.. — Elle est allée toujours en s'appauvrissant là où tant d'autres se seraient enrichis., — et ça se comprend . — Ces Kerven passaient le-ir vie à rendre des services an pays et à ne jamais demander de récompense, au contraire de tous ceux qui se font si bien payer les services qu'ils ne rendent pas ..
136 LES WARIOÎ^^ETTES
— Ainsi, le père de mademoiselle Dinorah est pauvre ?
— 11 est mort.. — la mère était morte la première.. — Tenfant est orpheline..
— Elle avait quatre ans quand elle a perdu son père alors capitaine de vaisseau et chevalier des ordres.. — elle a été élevée dans un couvent de Nantes,
— Elle est revenue ici depuis trois ans;
— elle vit seule avec sa servante Jocelyne — (une brave fille!) — dans la chaumière que vous avez vue.. — Ce tte
chaumière est un petit domaine qui peut rapporter, bon an, mal an, huit ou neuf cents livres, voilà tout ce que mademoiselle Dinorah possède...
— Mais c'est la misère!! — s'écria Olivier presqu'avec effroi.
— Nenni, monsieur, ce n'est pas la misère, — etla preuvec'estque mam'zelle Norah, toute pauvre qu'elle soit, trouve moyen de faire plus de bien aux malheureux que beaucoup de jjens riches..
Elle est la providence de tous ceux
138 LES MAlUO^iNEi'TES
qui souffrent.. — elle se contente de rien et elle donne tout ce qu'elle a... — Elle visite les malades.. — ~ elle les soigne.. — elle veille auprès d'eux.. — Enfin, à trois lieues à la ronde, on la connaît, on la respecte, on l'aime, et on l'appelle le bon ange r.,.
Tandis qu'Olivier écoutait maître Lehuédé; une émotion douce etpénétrante s'emparait de lui. — Une larme furtive vint à ses paupières et tomba dans le
DTJ DIABLE. 139
verre qu'il portait machinalement à ses lèvres.
— Enfin, — dit-il d'une voix moins assurée que de coutume, — est-elle heureuse cette noble et belle enfant ?..
— Heureuse?., oui. monsieur, je le crois, — maintenant du moins.. — mais cela durera-t-iljoujours ? — J'ai grand peur que non..
— Que voulez- vous dire?..
— Des choses pleines de bon sens, monsieur, et vous allez le voir.. — Sui-
vez bien mon raisonnement, s'il vous plaît : — Dans la vie, pour une fille de noblesse, il n'y a que deux états.. — le mariage ou le couvent. — est-ce vrai?.
— C'est vrai.
— Mademoiselle Dinorahde Kerven, c'est clair comme le jour, n'a pas la moindre vocation pour la guimpe de religieuse et pour l'existence monastique . -- Elle est trop pieuse, trop charitable et trop bonne pour aller s'en .fermer derrière les grilles d'un cloître.
comme une prisonnière dans son cachot, à prier Dieu stérilement et égoïstement du matin au soir, sans profit pour personne.. — Elle mourrait de consomption et de grand ennui, c'est certain, si tout d'un coup elle ne sentai plus autour d'elle l'air de la mer, les rayons du soled et la bonne odeur des rosiers de son paradis.. — D'après ce que je vous ai dit du caractère et des habitudes d: mam'zcUe Norah, vous le Ci oyez comme moi, n'est-ce pas?
142 LES MARIO SKETTES
— Je le crois comme a eus, j'en conviens.
— Donc, ne parlons plus du couTent.
— Mam'zelle Norah n'y voudrait point entrer, et d'ailleurs, si elle y «ntrait tous les pauvres gens du pays iraient l'en retirer de force.. — Reste donc le mariage...
— Sans doute.
— • C'est ià que je vous attends.. ~ La jeune fille, au jour d'aujourd'hui, n'est encore qu'une enfant, et n'y pense
guère.. •— mais plus tard, dans un an, dans deux, dans trois, que sais-je?. un jour enfin, — qu'il vienne tôt ou qu'il vienne tard, — elle y pensera, c'est infaillible, puisque le bon Dieu a créé la femme pour prendre un mari et pour avoir dc3s enfants.. — Ecoutez plutôt notre recteur , quand il célèbre une messe de noces, et qu'il dit aux deux promis : Croissez et multipliez.. — Eh ! bien, quand ce jour-là sera venu, qu'arrivera-t-il ?.
— Mademoiselle de Kerven se mariera.
— Non, monsieur, elie ne se mariera
point.
— Et pourquoi?
— Parce qu'elle ne peut pas épouser le premier venu.. — parce qu'avec le nom qu'elle porte, elle doit devenir la femme d'un gentilhomme ou d'un homme très riche, ou rester fille, et malheureusement ni l'homme riche, ni le gentilhomme ne compiendron que la beauté.
la vertu et la bonté de mam'zelle Norah sont une plus précieuse dot que tous les millions de la terre... — Etes-vous toujours de mon avis, cette fois-ci ?.
-- Non.
— Ah ! ah ! — fit maître Lehuédé étonné, — pourquoi doiicça/.
— Parce que je crois fermement, mon cher hôte, qu'il existe encore en ce monde des gens nobles et des gens riches, doués d'assez de cœur et d'as-
sezd'intellii^ence pour comprendre toute VII " '^ "^ 10
la valeur des trésors dont vous parlez...
- Où sont-ils, ces gens là ?
— - Je n*en sais rien, mais ils existent.
— Eh ! bien, monsieur, quand vous me les aurez montrés, je dirai que vous avez peut-être raison, mais pas avant..
— Tel que vous me voyez, je n'ai pas toujours tenu Thôtellerie des Armes de Bretagne, sur la place de Saint- Nazaire,
— j*ai été marin.. ~ j'ai voyagé, — j'ai vu bien des pays, et je vous l'affirme, foi d'honnête Breton , je n'ai jamais
rencontré nulle part que l'égoïsme et l'amour des écus..- et pourtant je suis un vieil homme et mes cheveux sont tout gris, pour ne pas dire tout blancs..
— Eh ! bien, moi qui suis jeune, — s'écria Olivier, — je suis plus heureux que vous, j'ai rencontré déjà dos dévofiments sans bornes et des désintéressements absolus !..
En parlant ainsi le jeune homme pensait à son père et à don José Rovéro.
Maître Lehuédé salua.
— Dévouement et désintéressement!
— dit-il, — deux oiseaux rares !!. deux merles blancs !!. — enfin, je veux vous croire et j'admets que sous le soleil qui nous éclaire il existe encore des gens bien avisés, capables défaire le bonheur de leur vie en épousant mademoiselle de Kerven... — Qu'arrivera-t-il de cela, selon vous ?..
— 11 arrivera que l'un de ces gens bien avisés aimera la jeune fille, se fera
aimer d'elle, lui demandera sa main, l'obtiendra, l'épousera, et sera parfaitement heureux.
— Ah! par Saint-Malo! je le crois bien , qu'il sera heureux... ou plutôt qu'il serait heureux; car malheureusement, monsieur, il y a une chose à laquelle vous ne pensez pas... — le personnage noble ou riche, assez généreux pour piéférer le bonheur à quelques sacs d'écus , comment deviendra-t-il amoureux de mademoiselle Dinorah?..
— Quelle singulière question vous me faites-là , mon cher hôte ! — il en deviendra amoureux en la voyant, tout naturellement...
— D'accord... — mais où la verrat-il ? — Mam'zeile Norah ne quitte point sa maison, ne se montre nulle part, ne reçoit personne... — Or, il faudrait qu'un bien grand hasard s'en mèlàt , vous en conviendrez, pour que le personnage en question suivît tout justement le chemin creux, qui conduit à la
DU DIABLE. loi
métairie, longeât l'enclos, vît la jeune fille, en devînt épris et répousât...
' ~Eh ! mon Dieu, moi qui n'avais rien à faire de ce côté, j'ai passé par-là cependant, et j'ai vu la jeune fille...
— Très-bien , mais qu'est-ce que cela prouve ? — Vous avez vu mam'zelle Norah, mais vous n'en êtes point épris et
vous ne l'épouserez pas...
En ce moment on appela maître Le Huédé à plusieurs reprises. — Une demidouzaine de matelots à moitié ivres ve-
naient d'entrer dans la salle basse et menaient grand bruit. — La présence du maître du logis devenait indispensable pour faire entendre raison à ces tapageurs.
L'aubergiste descendit tout aussitôt, et, par la force des dioses, l'entretien se termina là.
Olivier, demeuré seul, éprouva pour la première fois de sa vie un sentiment indéfinissable et dont il lui fut impossible de se rendre compte. — Il ressen-
tait une sorte d'inquiétude vague et sans cause déterminée ; — les heures se traînaient lentement; — il lui semblait que cette journée ne finirait pas, et que celle du lendemain n'arriverait jamais.. «
Pour tuer le temps , il s'installa devant la fenêtre ouverte, avec son livre de croquis sur ses genoux, et il essaya de dessiner quelques-uns des aspects du mouvant panorama qui s'offrait à ses yeux. — Mais c'était toujours le toit de chaume de la maisonnette de Dinorali,
154 LES maiuo>;nettes
ou le profil angélique de la jeune fille, qui revenaient sous ses crayons...
Sa pensée ne pouvait se détâcher de cette blonde enfant qu'on appelait ie bon ange, et, à vrai dire, il ne faisait pas de bien grands efforts pour Ten éloigner.
Le jour suivant, Olivier était sur pied avant même qne les rayons obliques du
DI3 DIABLE. j 155
soleil levant eussent baigné de leurs clartés matinales les belles campagnes de la Loire. — 11 quitta l'auberge, et ne pouvant se présenter d'aussi bonne heure à la métairie, il alla se promener, ou plutôt errer comme une àme en peine dans la campagne, cherchant tous les points élevés, tous les monticules de terrain du haut desquels son regard arrivait jusqu'aux grands arbres qui dominaient la chaumièro de Dinorah.
Aussi, vers huit heures , il se dit que
15() - LES -MARIUNNKTTES
l'un des buts de sa visite étant de recommencer le croquis de la maisonnette, rien ne l'empêcherait de se livrer à ce travail sans importuner par sa présence la blonde maîtresse du logis.
Une fois ce raisonnement subtil formulé dans son esprit, il se dirigea d'un pas rapide et délibéré vers la métairie, — il fit tourner l'échalier sur ses gonds de bois, et il entra dans l'enclos .
La première chose qu'il vit fut Dinorah vêtue exactement comme la veille, en-
tourée de ses poules et de ses cUHards auxquels elle jetait de la main droite des poignées de grain qu elle puisait dans un petit sac suspendu à son bras gauche.
— Bonjour, monsieur! — cria-t-elie gaiement à Olivier, — soyez le bien venu. . — vous me voyez au milieu de ma petite famille emplumée... — je la nourris et elle me le rend...
— Faut pas mentir, mam'zelle Noralj ! — s'écria Jocelyne, qui avait enlen-
du les paroles de la jeune fille , et qui se montra sur le seuil de la chaumière. — Jésus !1 le monsieur croirait que nous mangeons nos poules et nos canards, et pas du tout !! — quand ils sont ben gros > et ben gras, et bon à mettre en fricassée, vous ne voulez point qu'on y touche, et vous dites comme ça que vous / les avez vu tout petiots, et que ça vous y ferait du chagrin si on leu z'y faisai du mal... — et c'est la vérité ; ma foi jurée f!
— Sotte que tu es, — répondit en riant Dinorah, - et les œnfs qu'ils nous donnent, les comptes-tu pour rien?.. — Tu vois bien que j'avais raison, et que tu ne sais ce que tu dis...
Puis la blonde enfant reprit en s'adressant à Olivier :
— Vous allez voir, monsieur, comme votre dessin d'hier est joli dans son vieux cadre de bois sculpté... — L'autre bordure est toute prête pour le clocher de SainUNaxaire, puisque vous voulez
absolument remplir ma pauvre maison de chef-d*œuvres .. — Je jette ma dernière poignée de blé noir à tous ces affamés et je suis à vous... —nous allons entrer à l'instant...
Ce qui fut dit fut fait, et Dinorah précéda son visiteur dans la pièce du rez-de-chaussée.
Olivier admira beaucoup le charmant cadre du dix-septième siècle, dont mademoiselle de Kerven avait fait les honneurs au croauis de la chaumière. — Il
déploya ensuite sur la table le dessin qu'il apportait: — Dinorah frappa joyeusement dans ses mains, et Jocelyne dé clara d'un air grave et convaincu qu'elle n'avait jamais vu de clocher si parfaitement ressemblant!..
— Dites donc, monsieur, — deman ■ it-eile , — saureriez-vous ben tirer en portraiture la figure d'une personne , aussi en grand sur le papier qu'au naturel?.. — Ça doit être ben difficile tout
de même à attraper!! ah ! mais oui...
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lt)"2 LES MARIONNETTE
— Je crois que je m'en tirerais à peu près. - — Pourquoi cela, marri zelle Jocelyne?..
— Parce que , si c'était un effet de vot'bonlé de tirer ma frimousse en res-semblance, j'enverrais la feuille a ma vieille mère grand' qui reste devers Guérande , et la paur' vieille , ail' serait capable d'en devenir quasiment folle de contentement...
— Jocelyne !.. Jocelyne !! — dit vive-
DU DIABLE. 1(h)
menl Dinorah, — quelle demande indiscrète fais-tu là, ma fille?..
— Eh ! laissez donc, mam'zelle Norah !.. — JJésusll si le monsieur ne veut point, il ne se gênera guère pour me répondre : Nenni ma foi?.. — et il n'en sera pas autre chose. — Mais il a l'ai.ben aimable tout à fait, le monsieur, ça c'est la pure vérité!., ahl maiâ oui, — et je sis sûre qu'il ne dira point: w^nm...
— Et vous avez bien raison, ma brave Jocelyne, nous sommes, me» crayons
et moi, tout à fait à votre service... — répliqua Olivier. — Seulement, -«• ajouta-t-il après un silence, - j'espère que si mademoiselle Dinorah est contente de votre portrait , elle ne me refusera pas la permission de faire le sien ?..
-— Hélas ! monsieur, murmura la jeune fille avec tristesse, —je n'ai personne à qui renvoyer, moi... — je n'ai point de famille... — point de vieux parents à qui mon visage pourrait causer un instant de joie... — Cependant,
DU DIABLl.
s'il vous est le moins du monde agréable de reproduire mes traits comme étude, je vous servirai bien volontiers de modèle...
— Et jamais plus divin modèle n'aura tenté les crayons d'un artiste !! — se dit Olivier à lui-même , mais, par un sentiment de délicatesse facile à comprendre, il n'exprima point tout haut cette pensée.
Après un déjeûner charmant comme celui de la veille, Olivier se mita l'œu-
vre. — 11 condamna Jocelyne à Timmobilité la plus absolue et il commença, d'après sa bonne figure souriante et bouffie, une étude que Boucher ou Vanloo n'eussent pas signé peut-être sans hésitation, mais qui possédait du moins le très-grand mérite d'une complète ressemblance.
Cette étude fut remise à la Bretonne enthousiasmée , qui tout aussitôt , au grand scandale de Dinorah et aux grands éclats de rire d*OHvier , plia très-soi-
gneusemeiit la feuille de papier en huit, afin de pouvoir l'envoyer à son aïeule dans une lettre de dimension moyennell..—
Le jeune homme revint le lendemain pour le portrait de mademoiselle de Kerven. — Il y travailla toute la journée, et, le soir, il déclara qu'il était fort peu satisfait de son œuvre et qu'il faudrait la recommencer.
— Mais c'est charmant!! — s'écria la
168 LES MAKIOMSETTES
blonde enfant, -r- c'est bien plus joli que moill
— Ceci est une hérésie , mademoiselle!! — j'ai fait une besogne d'écolier et je me déclare inexcusable!! — je ne désespère pas, cependant, — et, Dieu aidant, je ferai mieux demain !!..
Le lendemain, nouvelle séance, nouvelle étude, nouveau mécontentement de l'artiste.
Le troisième jour, travail pareil et résultat semblable.
DU DIABLE lfi9
Dinorah ne se lassait pas de poser,
— Olivier ne se lassait pas de dessiner.
— Le portrait de la jeune fille prenait les allures de la tapisserie de Pénélope. . .
— On ne le défaisait point chaque nuit, à la vérité, mais on le recommençait
^ chaque matin, ce qui revenait à peu près au même.
Les journées s'écoulaient avec une rapidité merveilleuse. — Tout en posant
et en dessinant, les jeunes gens causaient. — Dinorah. confiante, et d'ail-
170 LES iiAiiiu:>.NJt;rTES
leurs n'ayant rien à cacher, racontait à Olivier le passé de sa famille et les grandeurs disparues de sa race.
De la fortune évanouie, des illustrations dont les souvenirs s'effaçaient , du grand nom destiné à s'éteindre avec elle > elle ne regrettait rien... — son
unique douleur était de n'avoir jamais reçu les tendres baisers d'une mère...
Olivier se montrait moins communicatif et moins sincère. — li parlait de son père comme jouissant d'une très-
modeste fortune, qui cependant, grâce à la simplicité de ses goûts, lui permettait de satisfaire sa passion pour les voyages et pour les beaux-arts.
Apres ces confidences réciproques, complètes d'un côté, pleinesde restrictions de l'autre, l'intimité la plus innocente, mais aussi la plus parfaite , régna entre ces deux jeunes gens. — Ils semblaient ne plus pouvoir se passer l'un de l'autre. — Ils se parlaient de -tout , excepté du sentiment nouveau qui venait
de s'éveiller dans leurs âmes, et ce sentiment, avons-nous besoin de le dire, c'était l'amour...
Déjà Dinorah avait donné sa vie tout entière à Olivier, et pourtant, dans sa candeur divine , elle ne soupçonnait même pas qu'elle l'aimait autrement que d'une fraternelle affection.
Olivier, mieux instruit des choses de ce monde, ne s'était pas fait illusion un seul instant, — mais pas un seul instant non plus, en comprenant combien était
l)i: DIABLE 175
profond son amour et combien il était partagé, la pensée infâme d'une séduction n'avait osé se présenter à son esprit.
En se disant pour la première fois :
— je rairneW — il avait ajouté sans hésitation, avec la chevaleresque loyauté qui faisait le fond de son caractère : — elle sera ma femme !..
Dinorah était pauvre ; — mais qu'im-
' portait cette pauvreté? — Ohvier ne se
trouvait déjà que trop riche... ~ Douze
OU quinze millions!!— qu'en ferait-il, mon Dieu, lui que les charmes d'une vie obscure et simple séduisaient plus que le bruit et l'éclat, et les jouissances raffinées du luxe?..
Donc, le fils de l'armateur du Havre se regardait comme le fiancé de mademoiselle do Kerven , sans qu'une seule parole eût été échangée entre eux h propos de leur tendresse et de leur avenir..
Chose bizarre et charmante tout » la
fois!.. — le premier aveu d'amour — (aveu indirect et presque involontaire, il est vrai) —fut prononcé, non par Olivier, mais par Dinorah.
Voici comment :
Une semaine s'était écoulée, puis une seconde, la troisième venait de commencer...
Naturellement Olivier ne quittait point Saint-Nazaire, et, prétextant vis-à-vis de maître Lehuédé les plus lointaines excursions, se reFidait chaque matin à la
176 LE8 MARIONNEMTES
métairie de l'ange blond, pour ne s'en éloigner que le soir.
Il savait que son père devait être inquiet et affligé de cette longue absence, qui menaçait en outre de se prolonger indéfiniment, mais dominé par un sentiment bien autrement fort , bien autrement irrésistible que l'affection filiale, il s'efforçait de ne point songer au chagrin du vieillard, et il n'y pensait en efftft que lorsqu'il était seul, le soir,
dans sa chambre de l'hôtellerie des armes de Bretagne.
Un jour, en arrivante la ferme, il trouva Dinorah assise sur un petit tertre, à l'extrémité de Tenclos, sous l'ombrage touffu des chênes.
Elle semblait doucement pensive, et si poitrine chastement voilée soulevait à temps égaux le corsage de sa robe sombre.
Obvier, dont les pas s'assourdissaient
sur le tapis de gazon épais, et qui d'ail-
leurs marchait avec la légèreté d'un amoureux, arriva jusque auprès d'elle sans qu'elle l'eût entendu venir, tant sa rêverie était profonde,
11 s'arrêta devant elle , les yeux fixés avec une admiration muette sur ce charmant visage incliné, et sur le royal diadème de ces nattes blondes.
Mademoiselle de Kerven leva la tète, elle vit le jeune homme, et, sans manifester la moindre surprise, elle lui tendit
la main avec un geste plein de grâce tt de simplicité.
— Dinorah, — lui dit le jeune homme, — vous ne saviez pas que j'étais là...
— C'est vrai.
— A quoi donc pensiez-vous?..
— A vous.
— Et que pensiez-vous de moi?..
— Je ne pensais rien de vous , mon ami , je pensais à vous...
Un instant de silence suivit cette adorable réponse , — puis Olivier , s'agp-
180 LES MARIOINNFNTES
nouillant à demi devant la jeune fille, tira du petit doigt de sa main gauche un anneau d'or cieelé ; et, le présentant à mademoiselle de Kerven , murmura d'une voix très-émue : *
— Dinorah, cet anneau était la bague de mariage de ma mère... — Si, comme je le crois, vous avez compris que je vous aimais, et si vous consentez à devenir ma femme, acceptez cette bague...
— Ce sera me dire que vous me donnez
votre cœur et que vous ne serez jamais qu'à moi....
La blonde enfant attacha sur Olivier un regard dans lequel toutes les flammes d'une divine tendresse éclataient.
Elle prit l'anneau sans hésiter et elle le passa à son doigt en balbutiant :
— Je vous ai donné mon cœur, et je jure de n'être jamais qu'à vous., .
Olivier, ennivré, entoura de son br^s gauche la taille ronde et souple de la jeune fille, et, l'attirant à lui lentement,
il appuya ses lèvres sur son front...
Ce baiser fut le premier; — • il fut aussi le seul....
Et voilà de quelle façon Olivier Le Vaillant et Dinorah de Kerven se dirent qu'ils s'aimaient, et se fiancèrent l'un à l'autre.
Connaissez-vous de plus chastes amours, — en connaissez- vous de plus charmants? — Dieu ne dut-il pas sourire à ces naïves et pures tendresses, et, du haut du ciel, les bénir?
Hélas ! en ce moment, Dieu ne regardait pas!!...
Le lendemain, Olivier quittait Saint- Nazaire pour retourner au Havre par la
ligne la plus directe et de la façon la plus rapide, c'est-à-dire en suivant les routes royales, — en prenant des chevaux de poste — et en courant à franc étrier de relai en relai.
11 était si pressé d'arriver qu'il ne sentait même pas la fatigue écrasante de ce mode de locomotion.
Ses dernières paroles à Dinorah avaient été celles-ci :
— Je ne dépends pas de moi seul, mais entre nous et le bonheur aucun obstacle ne peut s'élever... — Aimezmoi, — attendez-n^oi, — et ayez confiance...
A ceci mademoiselle de Kerven avait répondu :
— Je vous aime, — j'ai confiance, — et je vous attendrai....
Olivier ne doutait pas un instant du
consentement de son père, — et, selon toute apparence, il avait raison de ne pas douter. — Philippe Le Vaillant n'était point un de ces hommes qui dé-
• corent leur égoïsme et leur soif de domination du nom si beau, mais si menteur, d*amour paternel. — Il n'appartenait pas à cette classe de tyrans domestiques qui prétendent arranger à leur guise l'avenir de leurs enfants, et n'admettent en aucune façon la possibilité d*un bonheur dont ils n'ont pas
186 LES MAlUO.NtTTES
eux-mêmes tracé le programme... — classe malheureusement trop comraune et qui se perpétuera éternellement, car c*est à elle qu'on l été et que seront toujours réservés l'estime et l'admiration du monde, qui ne juge que sur les apparences et qui décerne sans conteste des brevets d'exemplairo paternité à quiconque s'écrie : — Je suis un bon père, car je veille avec une inflexible tendresse et une rigidité salutaire sur le bonheur et sur l'avenir de mesenfants!
D'ailleurs, quelle raison valable Philippe Le Vaillant pourrait-il opposer au mariage de son fils et de Dinorah ?
N'avait-il pas lui-même donné l'exemple d'un choix complètement désintéressé lorsque, déjà milUonnaire, il avait épousé la mère d'Olivier, fille bonne et charmante, nous le savons, mais sans fortune ?
Mademoiselle de Kerven n'était pas plus pauvre maintenant que ne l'était jadis mademoiselle Valin. — Elle ap-
portait en dot, non-seulement sa beauté radieuse et son âme angélique, mais encore sa noblesse et l'illustration de sa race. — Or, au siècle dernier, ceci devait être compté pour beaucoup.
Enfin, et comme suprême argument, Olivier se proposait de dire à son père :
— Je l'aime, et je ne puis vivre sans elle... — En me donnant Dinorah, vous me donnerez une seconde fois la vie....
Olivier savait bien que la réponse du vieillard serait celle-ci :
— Prends- la, puisqu'on elle est ton bonheur... — Puisque tu Taimes, je l'aimerai...
Et, dans un rêve enchanté, il voyait déjà son père ouvrant ses bras et son cœur à la blonde enfant et la nommant sa fille chérie...
Aussi, pour arriver plus vite à la réalisation de ce rêve, il fouettait à tour de bras les malheureux bidets de poste,
IIK) LES MARIONNETTES
qui ne partageaient point son amoureuse impatience, et il enfonçait les malettes de ses éperons dans leurs flancs ensanglantés....
Le cinquième jour après son départ de Saint-Nazaire , il arrêtait son cheval tout blanc d'éume devant la grille de la maison d*lngouviIle, et, jetant la bride au portillon qui l'accompagnait, et qui ne se souvenait pas d'avoir jamais galoppé si vite, il traversa les jardins
ni DIARLE. 191
et s'élança comme un tourbillon dans le vestibule.
Zéphir Coquin, le vieux domestique que nous connaissons déjà, faillit tomber à la renverse, d*étonnement et de joie, en apercevant son jeune maître.
— Monsieur... monsieur... — cria-t-il en courant vers l'escalier de toute la vitesse de ses jambes un peu chancelantes, — voici M. Olivier...
Une porte s'ouvrit.— Philippe Le Vail-