S LES MARIONNETTES
que de grosses larmes tombaient une à une de ses yeux.
•— Frappez-moi jusqu'à la mort, — avait-il crié à Dieu dans son désespoir, — mais ne rejetez pas ma demande unique et suprême 1... Laissez-moi vivre jusqu'au jour où la réponse venue de France m'apprendra que mon enfant chérie peut espérer encore en l'avenir, et qu'une terre loitaine garde une famille et du pain à la pauvre fille qui se croit aujourd'hui si riche et si heureuse, et qui sera demain peut-être orpheline et sans asile... — ^ Voilà ce que je vous
deipande à deux genoux, mon Dieu !.,, Oh! n'est-ce pas, Dieu bon; et misérir cordieux, n'est-ce pas que vous accorde rez cette grâce au nialheureux père qui va mourir?..
Cette lettre, dont le vieillard attendait' l'arrivée avec une impatience désespérée, devait être la réponse de I^hilippe Le Vaillant à un message envoyé en F rance par José Rovéro bien des mois auparavant.
Nous devons reproduire ici textuellemen.t -e contenu de ce message, — e(il
achèvera d'éclairer la situation de nos personnages.
« La Havane. — Février 1769.
« Pardonne-moi, mon vieil ami, pardonne-moi, mon frère, si les lignes que je t'écris en ce moment t'apportent un poignant chagrin .. —- J'aurais voulu ne te faire partager que mes joies, mais hélas, aujourd'hui , je n'ai plus que des douleurs à apporter à ceux que j'aime...
« Tu doutes^de ce que tu lis, n'esi-ce
pas. — Tii ne peux iPe comprendre, toi qui sais que partout on m'appelle : José Rovérole rkhel.. — José Rovéro theureuxl.. (oi qui crois que l'unique désespoir de ma vie a été le. mort de ma bienaimée Lola, qui m'a laissé, en quittant cette terre, un ange de consolation et d'amour, sa vivante image, mon Annunziita chérie...?
« Ecoute -moi, Philippe et crois-moi quand je te dis : — V homme le plus malheureux de la terre, cest moi, - c'est ton
ami, — cest ton frère ! !..
a Et c'est vrai, cela, Philippe, car rien ne saurait se comparer au malheur du vieillarù qui, après avoii' perdu une femme adorable et adorée, après avoir reporté toute la tendresse de son âme et de son cœur sur son enfant unique, -se voit au moment de laisser cette enfant orpheline, pauvre et seule au monde!..
« Telle est ma destinée, mon ami.
^ Elle se résume en un bien petit nombre de mots : — ie vais mourir et je suis ruiné.,, — . Je puis compter, si-
non les jours, au moins les mois, qui me séparent de mon heure suprême, et ma fortune immense est si complètement anéantie que non seulement il ne restera rien après moi> mais encore, — et xe rougis de honte en traçant celte ligne sinistre, — on pourra prononcer sur ma tombe le mot infamant de bangueroute et flétrir ainsi mon nom si longtemps honoré!.
< Personne au monde, mon ami, ne soupçonne ce double secret. —Toi seul et moi nous le connaissons : — ma filie vît heureuse et calme auprès de son
père agonisant et désespéré, — mais, hélas,- la vérité fatale éclatera bientôt...
« Je dois te dire, d'abord, pourquoi j'ai la certitude d'être condamné à mort, et comment il se fait que personne autour de moi ne devine l'existence du mal qui me dévore.
*« Ce mai est au cœur... — J'en ai ressenti les premières atteintes il y a trois ans. — Depuis lors il a grandi sans cesse; — maintenant il ne me laisse ni trêve, ni repos; —il me torture comme ferait le bec d'un vautour fouil-
laatma poitrine enflammée. — Chaque jour, et plus d'une fois par jour, je me tords dans des crises effroyables, — il me semble alors que mon cœur est déchiré par des tenailles de fer rouge; — mes muscles et mes nerfs se tendent sous l'effort de la douleur et sont près d'éclater. — Des gémissements s'échappent de mes lèvres, malgré l'énergie de ma résistance, et des larmes coulent de mes yeux...
« Quand la crise approche, je m'enferme et je me cache, car je neveux pas que mes défaillances aient des témoins..
loO LES MARIONNETTES
a II y a quelques mois, le hasard fit prononcer en ma présence le nom d'un Brésilien centenaire, qui possède, dit-on, l'art de guérir, à un degré quasi -miraculeux et auquel les plus savants docteurs européens sont bien loin d'atteindre.
a Une innombrable quantité de gens, arrivés aux dernières périodes de maladies réputées inguérissables, font des centaines de lieues pour venir trouver ce vieillard et repartent guérie .
« Les résultats de son savoir et de
son expérience sont parfois si prodigieux qu'ils dépassent en apparence les bornes du possible et frappent les esprits d'étonnement comme des faits surnaturels .
« Le lendemain du jour où j'avais appris ces choses, je m'embarquais. — Mon navire fit voile i^onr Espiritii-Santo -— Je passai trois jours dans cette ville afin de me reposer des fatigues de la traversée, pais je me mis en marche à petites journées vers l'intérieur du pays et j'atteignis, au bout d'un mois, la résidence du centenaire.
i52 LES BIARIONINETTES
c Plus de cin cents malades cam-
paieni autour de sa demeure, attendant
depuis bien des jours que leur tour
d'être ini^oduits auprès du savant fût
arrivé...
« Moyennant cent piastres un pauvre djffble d'épileptique me laissa passer à sa place. — Le centenaire me reçut, — m'interrogea, — m'examina longuement, — et enfin il me dit avec une expression de certitude écrasante:
« — - Vous êtes perdu sans ressources..— Je puis vous procurer un faible
soulagement, mais je ne puis vous sauver... — Revenez demain...
€ Le lendemain, le savant vieillard me remit un flacon de cristal rempli d'une liqueur rouge et transparente et un petit gobelet de métal, en me disant:
• — Lorsque la douleur sera si violente qu'il vous semblera que vous ne pouvez plus la supporter sans mourir, versez dans ce gobelet quelques gouttes du contenu de ce flacon et buvez..
~ La crise disparaîtra aussitôt... —
Usez, mais n'abusez pas, car cette liqueur contient un poison végétal qui calme, mais qui tue...
« Je pris le flacon et je demandai :
a — Combien me reste-tril de temps à vivre ?
« — Est-ce bien la vérité que vous voulez savoir, quelle qu'elle soit ?
a — Oui, c'est la vérité, quelle qu'elle soit.
DU DIABLE. llhJ
< — Il VOUS reste un an, au moins, quatorze mois, au plus.
a — Ainsi, je suis sûr d'une année de vie ?
« — Oui, — mais une fois le trois cent soixante-cinquième jour écoulé, tenez-vous prêt pour le grand voyage, car la mort sera proche...
€ Voilà ce que me dit le centenaire.
a Au mo.mepit; oùje t'écris, njon ami,
quatre mois se sont écoulés depuis le jour où cette prédiction m'a été faite.
« Au moment où tu recevras cette lettre, huit mois seront passés.
€ Au moment où ta réponse pourra me parvenir, le douzième mois de l'année fatale touchera à son terme... — si même les hasards de la mer ne retardent point ma lettre et ne font pas que ta réponse arrive quand, moi, je serai parti...
« Et cependant, Philippe, je donne-
DU DUBLE. 1^^
rais de bien grand cœur la moitié des jours qui me restent à vivre pour que mes yeux aient lu cette réponse avant d'être fermés pour toujours...
< Tu sais maintenant comment et pourquoi je suis conda^nné à mort.
€ J'en arrive à ma ruine. — C'est une simple et triste histoire. — Un bien petit nombre de lignes suffiront pour te la raconter.
« Tu n'ignores pas que ma fortune — (cette fortune que je te devais toute en-
tière) — était immense,. — Je possédais dix millions.
« Une fatalité étrange, implacable, s'est appesantie sur moi, comme si Dieu dans sa colère avait résolu de me perdre et de m'anéantir. ♦
€ Depuis quatre mois, cinq de mes navires, dont les cargaisons représen- Meïit d'énormes valeurs, ont péri corps et bien. — Ces désastres sont jusqu'à ce jour ignorés à la Havane... — Des témoins oculaires des quintuples sinistres en ont donné avis à mes corres-
pondants, et je suis seul à connaître ces effroyables catastrophes.
€ Ce n'est pas tout, et, comme le dit un vulgaire et désolant adage : Un malheur ne vient jamais sans quun autre malheur l'accompagne l
< Sur mes plantations, qui passaient pour être les plus belles et les plus productives de la colonie, j'occupais près de dix mille esclaves. — Parmi ces esclaves il s'est trouvé des empoisonneurs...
160 LES MAUIONNETTES
2) On ignore en Europe que, parfois, le sang des Borgia, des Voisin, des Brinvilliers coule dans les veines de ces noirs enfants de l'Afrique.— Ces monstre >, et ils ne sont pas rares, n'ont qu'un rêve, qu'un désir, qu'une joie, qu'une volupté, c'est de tuer par le poison!... — Chez eux, le meurtre est une passion que rien ne peut rassasier, que rien ne peut éteindre... — Ils ne vivent heureux qu'au milieu des cadavres quïls entassent..^ — Tout leur est bon, pourvu qu'ils tuent... — Ils n'épargnent pas plus 4es bestiaux que-les hommes...
» Un nègre empoisonneur, dans une plantation, c'est la ruine inévitable du maître, car il n'existe aucun moyen de reconnaître le coupable au milieu des autres esclaves , qui , s'ils le connaissaient, garderaient le silence et mourraient stoïquement plutôt que de le dénoncer...
> Eh bien ! mon ami, ce crime épidémique, ce monstrueux fléau, "se sont abattus sur mes habitations...
• Un tiers de mes esclaves a péri déjà,
— le second tiers souffre et languit,— III u
les autres ne tarderont point à être frappés à leur tour... — Partoul, au lieu du mouvement et du travail , l'abattement et l'inaction; — partout, aujlieu de la joie et des chansons, la souffrance et la mort: — partout, au lieu de la prospérité, la ruine...
»Tu vois que ma situation est bien réellement et bien complètement désespérée, et que rien au monde ne peut me sauver...
Pendant quelques mois encore je
me soutiendrai par le crédit. - Le coup de tonnerre de ma ruine n'éclatera qu'après ma mort...
> Je me suis rendu compte, avec une rigoureuse exactitude et dans les moindres détails, de ce que produiront les débris de ma fortune; — en d'autres termes, j'ai établi mon bilan. — En voici le résultat ; — Lorsque mes navires, mes plantations, mes maisons et leurs ameublements, mes esc:aves, mes troupeaux auront été vendus, lorsqu'enfin la liquidation sera complète , ma succession se trouvera en face d'un pas-
sif de deux millions qu'il ne sera point possible de combler... — Ma fille, mon Annunziata, restera plus pauvre que la plus pauvre des mendiantes de la Havane, et le nom de José Rovéro sera un nom déshonoré!!...
» Eli bien! Philippe, avais-je raison, et crois-tu qu'il puisse se trouver sur la terre un homme plus malheureux que moi?...
» Il dépend cependant de toi, mon ami, mon frère, d'apporter un peu de calme et de consolation à ma dernière
heure, et j'ai la certitude que tu le feras, car je ne cloute pas plus de ton cœur que je ne doute de la miséricorde de Dieu.
» Écris-moi que tu serviras de père à Annunziata, — que tu la recueilleras dans ta maison, — que lu l'iiimeras comme si véritablement elle était ta fille... — Écris-moi cela, Philippe» et je mourrai en te bénissant, et j'oubHerai, je crois, tout ce que je viens de souffrir... tout ce que je souffre encore...
• Adieu! mon frère... -- Je n*ai pas
lf)6 LES MARIONNETTES
besoin de te répéter que je t'aime, — tu le sais depuis quarante ans...
0 Adieu encore, et, cette fois, c'est pour toujours...
• José Rovéro. »
Telle était cette lettre, qui nous paraît plus que touchante, qui nous paraît sublime, et qui semblera telle à nos lecteurs s'ils veulent bien se souvenir que l'homme qui venait de l'écrire , et qui ne réclamait pour sa fille qu'un asile et un peu de tendresse, avait cru
1)13 DUBLb. 167
s'acquitter simplement de son devoir en envoyant à Philippe Le Vaillant les quatre millions par lesquels l'armateur du Havre avait été sauvé.
Dans le premier chapitre de ce livre, nous avons signalé la présence , en vue de la Havane, d'un navire de commerce sous pavillon espagnol, retenu à deux lieues au large par le calme plat de la mer et l'absence de toute brise.
Ce navire, à la hauteur du cap de Bonne-Espérance, s'était entendu bêler par le capitaine d'un bâtiment français, le Marsouin, du lïàvre, qui suivait la même route et qui venait d'être désemparé par une tempête, mis hors d'état de continuer sa route, et forcé de gagner le plus prochain mouillage pour y réparer ses avaries.
— Quelle est votre destination? — demanda le capitaine français au capitaine espagnol.
— Buenos- Ayres, — répondit ce der.
nier.
— Combien ce voyage doit-il rapporter à votre armateur?
— Deux mille piastres environ.
— Eh bien ! à ces deux mille piastres de bénéfice je vous propose d'en joindre immédiatement mille autres...
— Que faut-il pour cela?
^ Aller jusqu'à la Havane avant d'aller à Buénos-Ayres.
— Ce n*est pas impossible... — Mais, à la Havane, que ferai-je?
— Vous remettrez en mains propres, à un négociant de cette ville, un petit paquet que je devais lui remettre moimême.
— Et voilà tout?
— Voilà tout.
— Affaire conclue, alors...— Donnezmoi le paquet, et eomptez-moi les mille piastres.
Blî DIABLE. 171
-^Vous me jurez, sur votre honneur d' Espagnol et sur votre foi de chrétien, (l'*àccompUr fidèlement, et sans retard, la mission que vous acceptez?
— Je vous le jure sur mon honneur d'Espagnol et sur ma foi de chrétien.
— Voici le paquet, et voici l'argent; — et sbuveiiez-voas, capitaine, que vous aurez obligé deux des plus riches arma- Wtï'àyi Avâe entier, Philippe Le Vaillant, du lïâvrè, et don José Uovéro, de la lla\ane...
— Oh ! oh !— reprit l'Espagnol, — voilà en effet deux noms qui remuent des millions!! — Il est toujours bon de pouvoir rendre quelque service à ces rois du commerce!! tôt ou tard on y trouve son profit. .
Les deux bâtiments se séparèrent.
Le capitaine du navire espagnol tint religieusement sa parole, mais l'absence de toute brise retarda de plusieurs heures son entrée dans le port de la Havane.
Au lieu (le débarquer le soir, en présence de r immense foule que nous avons montrée s'entassant, immobile et suffoquée par la chaleur, sur la jetée et sur les quais, il ne lui fut possible de prendre terre que le lendemain au point du jour.
Don José, nous le savons, avait fermé sa porte en dedans , au moment où la crise s'emparait de lui.
174 LES MAUIOlViNETTES
On frappa doucement à cette porte.
— Qui est là? — demanda-t-il en se levant, et en essuyant les larmes qui coulaient sur ses joues.
— Moi, senor... — répondit depuis le dehors une voix que nous connaissons, — moi, Pablo...
José ouvrit.
— Que me veux-tu? — demanda-t-il à son domestique de confiance.
DTI DIABLE. 175
~ Senor, il y a là, au salon, un capitaine de navire... — il désire vous parler....
Un éclair brilla dans les regards de don José.
— Un capitaine français? — s*écria-.
t-il vivement,
.1— Non, senor*..— espagnol...
L'éclair s'éteignit.
— Mais, — poursuivit Pablo, — il apporte des lettres de France...
176 LES MARION^fETTES
— Enfin! — balbutia José en appuyant ses mains sur son cœur qu'une émotion trop vive dilatait outre mesure, — mon Dieu... Seigneur, mon Dieu, vous m'avez donc écouté !..
Et il se rer.dit dans lo salon avec une hâte facile à comprendre.
— C'est bien au senor don José Rovéro que j'ai l'honneur de parler ? — demanda le capitaine.
— Oui, senor, à lui-même-
DtJ DIABLE. 177
— Voici, senor, un paquet que je dois remettre entre vos mains. — Mais d'abord permettez-moi de vous dire comment il se trouve entre les miennes.
Et l'Espagnol raconta ce que nous avons raconté nous-même, en peu de ignés, quelques pages plus haut.
Ensuite il présenta à don José le petit
paquet sur lequel la main de Philippe
Le Vaillant avait écrit le nom de son
ami.