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CHAPITRE DOUZIEME

Le cabinet de \erdure.

S'il est des situations d'esprit et de corps dans lesquelles la joie doive tuer d'une manière aussi foudroyante que la

douleur, certes, la situation de don José Rovéro était de celles-là.

Une émotion violente pouvait amener brusquement à son dernier période la maladie de cœur qui conduisait le vieillard vers la tombe par un chemin rapide et douloureux. — Selon toute vraisemblance, José Rovéro ne devait sortir de son évanouissement que pour mourir.

Il n'en fut rien , cependant.

Au bout de quelques minutes TEspa-

onol reprit connaissance. - - 11 se releva lentement, tenant toujours dans sa main droite la lettre de Philippe ; et au premier regard qu'il jeta sur cette lettre, ses souvenirs lui revinrent en foule.

Alors, et par une réaction naturelle et pour ainsi dire inévitable, cet homme que nous avons vu courbé, anéanti, écrasé sous le poids des malheurs qui l'accablaient, et qui lui semblaient sans remède, — cet homme, disons-nous, se reprit à espérer.

Il entrevit, non-seulement l'honneur

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commercial de son nom sauvé de toute tache, — non-seulement sa fortune réédifîée, l'avenir et le bonheur de sa fille assurés, — mais encore, oubliant ses longues tortures et la prédiction sinistre du Brésilien centenaire, il rêva la guérison promise par son ami. — Il se dit que sa vie pourrait être longue encore, puisqu'elle pourrait encore être belle.

— Qui sait, — murmura-t-il , — qui sait si lé climat de feu de cette île n'est pas pour beaucoup dans ces souffrances que je croyais mortelles?... — Sans doute le soleil tiède et la douce almo-

sphère de cette belle France qui m'attend m'apporteront le soulagement et le calme... — Et puis, là-bas, je trouverai des médecms illustres dont la science saura combattre victorieusement un mal qui paraît ici sans remède... — Oh!

béni sois-tu cent fois, Philippe, mon frère bien-aimé!! — Que tu me rendes ou non la vie, tu m'auras rendu le bonheur! — tu dépasses mes plus ambitieuses espérances!.:. — - Dieu m'est témoin que j'aurais souffert joyeusement mille morts pour assurer dans l'avenir l'union d'Olivier et d'Annunziata,et, ce ré ve que je n'osais former qu'à peine.

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c'est toi-même qui m'offres de le réaliser!...

La joie est presque toujours expansive.

Don José ne voulut pas garder pour lui seul cette allégresse immense qui débordait dans son cœur.

Il quitta son appartement et se dirigea vers celui d'Annunziata.

— Où est ma fille? — demanda-t-il à

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une mulâtresse qui s'occupait à mettre eu ordre des étoffes et des parures.

^ La senora est dans le jardin... — répondit l'escîave.

Le vieil-ard quitta le pa\alloa e: s'engagea dans les adées ombreuses dont le sable blanc assourdissait le bruit des pas ainsi qu'un épais tapis de velours.

Le jardin était vaste comme un parc.

— on pouvait errer longtemps dans ses dédales verdoyants sans trouver la personne gu*on Y cherchait.

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Ceci d'ailleurs n'arriva point à don José, qui connaissait la retraite favorite d'Annunziata et qui se dirigea vers cette retraite par le chemin le plus court.

Au bord du lac , dans un endroit où l'eau transparente venait lécher mollement la rive gazonnée, existait, adossé au tronc colossal d'un baobab , une sorte de cabinet de verdure construit en t. eillages sur lesquels s'enroulaient les lierres des tropiques aux larges feuilles, el toute une population de plantes grimpantes inconnues en Europe et cou-

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vertes de fleurs éclatantes pareilles à des étoiles de pourpre et d'azur.

Le voisinage de la pièce d'eau, rombre impénétrable de l'arbre géant, et les inextricables entrelacements qui brodaient d'une façon splendide le canevas du treillage, entretenaient dans ce charmant réduit une fraîcheur délicieuse, même aux heures où le soleil perpendiculaire laissait tomber sur la Havane une pluie de flammes liquides.

Une table rustique, — un hamac de

soie el plusieurs butacas (1) f(jrmaieiu l'ameublemeot du cabinet de verdure.

Chaque jour , selon l'habitude des créoles, Annunziata venait y faire la sieste, mollement étendue dans son hamac; — ou bien, assise sur l'un des fauteuils à bascule, elle lisait, brodait ou rêvait.

Toute une volée de petits oiseaux fa-

(1) Fauteuil à bascule pariiculièreaient en usage à la Havane.

miliers , accoutumés à recevoir des mains de la jeune fille des miettes de pain ou des poignées de grains,, venaient alors se poser sur les plus basses branches du baobab, ou sur les lianes du berceau , et, chacun d'eux chantant sa chanson sans se préoccuper de celle de son voisin, ils produisaien' un concert bizarre, une harmonie confuse, mais qui n'étaient pas sans charmes.

Quelques-uns, plus aventureux et moins timides, — (peut-être devons-nous dire aussi plus gourmands), — pénétraient jusque dans l'intérieur du cabinet

de verdure, se perchaient sur les cordelettes du hamac et sur les dossiers de bambou des butacas, et par leurs petits cris répétés s'efforçaient d'attirer l'attention d'Annunziaia, qui ne manquait Jamais de récompenser leur confiance par une libérale distribution de friandises.

ta jolie Havanaise, au moment où nous allons la rejoindre, était assise : auprès de la table rustique sur laquelle s'appuyait son coude.

Auprès d'elle se voyaient un livre en-

tr*ouvert et une broderie commencée; ^- mais elle ne lisait ni ne travaiilaitr

Ses beaux yeux, laissant errer distraitement leurs regards sur les eaux argentées du petit lac, indiquaient que sa pensée était absente.

En effet, l'esprit de la jeune fille se trouvais en ce moment à plus de deux mille lieues de la Havane, — Elle se souvenait des dernières paroles de son entretien avec son père, et elle songeait à cette lointaine terr^ de France que peut-être elle verrait bi^atôt.

Ces deux mots, la France, suffisaient pour évoquer devant elle tout un radieux mirage de paysages féeriques et d'horizons inconnus — Annunziata rêvait un pays fantastique, une sorte de merveilleux Eden où jamais les rayons d'un soleil trop brûlant ne desséchaient les feuillages toujours verts, — où tous les visages étaient blancs, — où l'on n'entendait point les brutales lanières du commandeur déchirant la chair meurtrie des esclaves.

Enfin, — et disons-le tout bas, car la jolie Havanaise se l'avouait tout bas à

elle-même, — il lui semblait que les Français devaient ressembler à ce pâle et charmant Tancrède de Najac qu'elle n'avait fait qu'entrevoir, et qui lui devait la vie.

C'est au moment où Annunziata s'abandonnait si complètement aux songes gracieux qu'elle faisait tout éveillée, que don José Rovéro arriva sur les bords du petit lac , auprès du cabinet de verdure.

Il écarta de la main les pampres qui retombaient comme un rideau mouvant

sur la porte toujours ouverte, et il pénétra dans l'intérieur.

La jeune fille quitta son siège et courut à son père.

Tout en l'embrassant . elle remarqua le changement survenu dans l'expression de son visage. — Ce visage était véritablement transfiguré et respirait la joie la plus vive.

Annunziata s'écria :

— Mon bon père, qu'avez-vous donc?

comme vous semblez heureux!!

— C'est que je suis heureux, en effet, chèt-e entknt de mon cœur...

— Et vous venez me faire partager votre bonheur ?.

— Oui.

— Eh ! bien, asseyez-vous là et ditesmoi bien vite ce qui vous amène, afin que je me réjouisse aussi....

— J'ai reçu de bonnes nouvelles...

— De vos plantations ?.

— Non. — De mon meilleur ami...

Le cœur d'Annunziata battit vivement.

— De France alors, — dit-elle, — et de monsieur Philippe Le Vaillant ?.

— Oui, mon enfant, de France et de Philippe..

— Que vous dit-il ?.

— 11 me dit qu'il nous attend. - — Il ne die de nous hâter d'aller le rejoindre.. — Il me dit enfin. ..

Don José s'interrompit.

— Quoi donc? — demanda curieusement Annunziata.

— Tu le sauras, mais un peu plus tard..

— Pourquoi pas tout de suite h

— Parce qu'il s'agit d'un petit se-

cret que je veux le cacher encore... — répondit le vieillard en souriant, — soit tranquille d'ailleurs, chère fîile, ce secret n'a rien de funeste...

Peut-être nos lecteurs ont-ils deviné déjà le double motif qui venait d'arrêter sur les lèvres de don José Rovéro les paroles prêtes à s'en échapper.

Il avait réfléchi, d'abord, qu'Annunziata, ne connaissant poiat Olivier, pouvait être inquiétée par cette demande en mariage qui liait en quelque sorte son arenir, et que mieux valait cent fois

laisser les deux jeunes gens faire connaissance, et donner à laniour le temps de naître dans leurs cœurs, que d'annoncer brusquement à lasenorina qu'elle était fiancée. •

Ensuite , apprendre à Annunziata cette union comme une chose arrêtée d'avance, n'était-ce pas lui dire que ni elle ni don José ne reviendraient plus à la Havane ? — Or, la pensée de quitter, pour ne les revoir jamais, les lieux si beaux où elle était née et où elle avait grandi, devait, selon toute apparence, attrister vivement la jeune fille,

— tandis qu'en France, au contraire , d'autres pensées, d'autres sentiments,

d'autres affections, viendraient bien vite

effacer les premières empreintes et

couper court aux regrets avant même

qu'ils eussent eu le temps de naître .

Annunziata, ne soupçonnant en aucune façon 'a gravité de ce que lui cachait son père, et convaincue qu'il ne s'agissait que de quelque surprise qu'il lui ménageait, n'insista point.

— Puisqu'il en est ainsi, — dit-elle à don José, — et puisque monsieur Le

Vaillant nous aitend avec impatience et vous presse de partir, 1* époque de notre départ est imminente?.

— Oui, mon enfant.

— Mais enfin, cette époque, pouvezvousla fixer?.

— Non.

— Pourquoi ?.

— Parce qu'elle ne d^pencl de moi m u

en aucune façon, puisque en ce moment je n'ai pas dans le port un seul de mes navires, et que par conséqueat il nous faut attendre qu'un bâtiment étranger vienne ici prendre une cargaison de sucre ou de bois des îles pour la France ou pour l'Angleterre.. — Nous nous embarquerons à bord de ce bâtiment...

— Cela peut tarder..

— De tort peu de temps. — A cette époque de Tannée les arrivages sont fréquenis., — Dans tous les cas, tenons

nous prêts afin que rien ne puisse nous retarder et nous empêcher de saisir la première occasion qui se présentera..

— Je suis toute prête, moi, mon bon père, — répliqua la jeune fille en riant — quelques heures suffiront grandement à mes femmes pour empaqueter mes plus jolies robes et mes bijoux... — S'il s'agissait de partir demaiii matin ce n'est pas moi qui vous retarderais, je vous en réponds...

—Voilà qui est admirable de ta part, — s'écria don José,— et tu es une merveil-

leuse exception parmi les filles d'Eve., — En quoi donc?...

. — En ce que les femmes, — dit-on, — surtout lorsqu'elles sont jeunes et jolies comme toi, ont invariablement à terminer des préparatifs et des emballages qui ne leur permettent guère d'être prêtes au moment opportun.. — L'exactitude dont tu te vantes prouve chez toi une absence de coquetterie bien grande, bien complète et bien rare...

Annunziata se mit à rire de nouveau.

— Bon père, — dit-elle ensuite, — je ne puis accepter des éloges que je ne mérite pas...

— Que tu ne mérites pas !

— Hélas, nonl.

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire que ce qui vous semble une absence de coquetterie, en est au contraire un raffinement...

— J'avoue que je ne comprends pas

très-bien... — A moins que, confiante en ta beautt^, tu ne penses que la parure estinutile pour {'embellir encore...

et certes tu n'aurais pas tort, car, à personne au monde mieux qu'à toi ne saurait s'appliquer un vers français dont je me souviens par hasard :

c L'art n'est pas fait pour toi, — tu n'en as pas

besoin !!. »

— Voici qu'après m'avoir jugée trop bien, vous me jugez trop mal ! — s'écria gaiment la jeune fille, — ceci serait plus que de la coquetterie /ce serait

de k présomption, de la vanix, de l'orgueil, et grâce à Dieu je suis exempte de tous ces vilaius sentiments. . .

— . Mais alors, je ne vois pas trop...

—Quel esl le mobile qui me fait agir, n'est-ce pas ?

Précisément.

^ Eh 1 bien, je vais vous révéler mon, secret.. — Mes bagages seront bientôt prêts parce que, n'espérant point imposer à la France les modes de

la Havane, j'emporterai fort peu de choses, préférrnt, etdebeaucoup,m'enrichir de jolies toilettes toutes neuves à la mode française...

— Et lu as cent fois raison, mon enfant!!.

— Vous m'approuvc'z ?.

— Est-ce que je ne t'approuve pas toujours ?.. — Ah! je suis bien sûr que tu dépasseras en élégance les plus jolies Françaises, et que les Parisiennes mêmes, auprès de toi, seront sans éclat!

En adoptant leurs modes tu les battras avec leurs propres armes, ce qui sera glorieux!! — J'ai la certitude que ces costumes français diront à miracle !.. — On dit que là-bas les femmes se poudrent...

— Ce sera dommage!., —murmura la jeune fille en portant la main sur les nattes lourdes de ses cbeveux splendides.

— Après cela, — reprit don José, — il est assez probable que ces dames n'ont pas de» chevelures admirables comme

la tienne.. — Peut-être feras-tu bien de ne point adopter cette coiffure...— Avec ton goût habituel tu choisiras... — Au lieu de te faire l'esclave de la mode, tu la dirigeras... — Tu es belle comme un ange et je te prédis les plus grands succès... — Je t'assure que tu feras révolution.. - Tiens, il me semble que je te vois d'ici en toilette de mariée ..

— En toilette de mariée.. — répéta la jeune fille qui devint poupre aussitôt.

— Sans doute, — répondit don José,

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un peu embarrassé de s'être laissé entraîner à dire une chose qu'il voulait taire et qui pouvait inspirer des soup çons à la jeune fille, — est-ce que tu ne te marieras pas un jour?.

— Croyez-vous donc que ce sera en France?.

— Moi, je ne crois rien.. — Mais pourquoi ne serait-ce pas en France 'ki!issi bien qu'ailleurs, puisque nous aimons tous deux les Français V..

— Sans doute. . — mumura distrait e-

ment Annunziata dont l'esprit travaillait déjà pour tâcher de découvrir le sens des paroles imprudentes de son père.

Ce dernier, désirant garder son secret el ne pas s'exposer aux questions de sa fille, jugea fort à propos de détourner la conversation.

— A propos, — dit il, — il est vraisemblable, il est même probable que lorsque nous partirons nous aurons un compagnon de voyage..

— Qui donc? — demanda Annunziata.

— Notre blessé, — le chevalier de Najac...

La nuance pourpre qui couvrait le front et les joues de la jeune fille augmenta singulièrement d'intensité.

•— Et pourquoi monsieur de Najac nous accompagnerait-il ? — balbutia-telle d'une voix légèrement troublée.

— Mais, pour la meilleure de toutes les raisons.. — Il attend ici avec impatience le passage d'un navire pour se rapatrier. ,. — il prendra donc son passage à bord du bâtiment qui nous emportera nous-mêmes...

— Cest juste... — répondit Annunziata.

Mais elle se demanda tout bas :

— Pourquoi donc mon père, après avoir parlé de la possibilité de mon

mariage avec un Français, a-t-il pro^ nonce le nom du chevalier Tancrède de Najac?..

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