CHAPITRE TREIZIÈME
L'espion.
Le lendemain, dans la matinée, grâce au régime réparateur prescrit par le médecin , et dont le vin d'Espagne était
une des bases, Tancrède de Najac se trouva si complètement dispos de corps et d'esprit qu'il se révolta très -fort contre la seule idée de garder plus longtemps le lit.
Don J osé, lorsqu'il entra dans sa chambre pour lui demander de ses nouvelles, le trouva sur pied , habillé de pied en cap, mais extrêmement honteux et désolé de l'état piteux dans lequel l'agression de l'avant-veille avait mis ses vêtements et son chapeau de paille.
En efFe*, la casaque de eontil blanc était souillée de poussière et tachée de sang; — quant au chapeau, meurtri et défoncé par le terrible coup d'épée dont il n'avait pu amortir la violence, il ressemblait désormais à tout ce qu'on voudra, excepté à un chapeau.
— Senor, — dit Tancrède à l'armateur, — je vous en supplie, procurezmoi l'occasion de joindre une nouvelle action de grâces aux actions de grâces innombrables que je vous dois déjà!...
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— Et pour cela que faut-ii faire ? — demanda don José en souriant.
— J'allais vous prier de me présenter à mademoiselle Annunziata, à Tange sauveur sans lequel je serais mort mi" sérablement sur la poussière du chemin ; — mais j'ai jeté un regard sur ces vêtements délabrés, et j'aimerais niieux souffrir mille morts que do me présenter ainsi accoutré devant une femme, car je croirais, en le faisant, lui manquer de respect...
Tancrède s'interrompit pendant un instant.
— Eh bien » mon cher hôte, — fit don José, — en quoi puis-je vous être bon pour vous tirer du notable embarras où je vous vois?... Nous ne sommes ni de la même taille, ni de la même grosseur, sans cela j'aurais déjà mis ma garde-robe toute entière à votre disposition...
— Rien ne vous est plus facile que de me sortir d'embarras, senor!...' — re-
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prit le Français ; — il ne faut pour cela que m'accorder Tautorisation de courir jusqu'à la maison d'Éloi Sandric, où je suis logé, et me permettre de revenir ensuite mettre aux pieds de mademoiselle Annunziata l'expression trop faible et trop imparfaite de ma reconnaissauce profonde, illimitée, éternelle...
Don José ne put s*empêcher de sourire pour la seconde fois de la verve méridionale et quasi gasconne de Tancrède.
— Mon cher enfant , — répliqua-t-il, — votre demande vous est accordée de bien grand cœur, puisque votre galanterie chevaleresque ne vouspermetpoint d'affronter les regards d'une jeune fille avec ces Quelques taches de poussière qui maculent vos vêtements , et que je regarde, en ma qualité de vieillard, comme un détail insignifiant... — Allez donc, et revenez quand il vous plaira de revenir ; ma maison vous est ouverte et vous y serez toujours le bienvenu...
^- Ah ! senor ! — s'écria Tancrède avec
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enthousiasme, — cette dernière faveur met le comble à tout ce que vous avez fait pour moi!!. — Hélas! une seule chose me désole...
— Laquelle ?;
— C'est de ne savoir de quelle façon vousprouver magratitude etmondévoûment!... — Je ne le puis en ce moment, et je désespère de le pouvoir jamais !! — — Ah! que ne donnerais-je point pour que vous soyez insulté mortellement
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par quelque dangereux spadassin! !
— Gomment! comment! — demanda don José stupéfait, — vous voudriez me voir insulté??,
— Oui, senor, je le voudrais de toute mon âme !
— Et pourquoi cela, mon Dieu?
— Parce que je me battrais avec le misérable, mii vous aurait manqué de respect, et que j'éprouverais en le tuant une joie vive et pure dont je ne saurais
en aucune façon vous donner une idée par des paroles...
Tancrède s'exprimait avec une telle conviction , avec une si évidente bonne foi, que don José Rovéro lui serra la main affectueusement, tout en s'étonnant malgré lui de l'étrange preuve de sympathie et de reconnaissance que le jeune homme souhaitait lui pouvoir donner.
— Et maintenant, -- reprit le Français, — je pars, mais pour revenir le plus tôt possible...
— Je ne souffrirai pas, -— dit rartnaleur, — qu'on vous rencontre dans les rues de la Havane avec ce costume en désarroi... — Attendez un moment, je vais donner l'ordre d'atteler une volante...
— Mais, senor...
— Pas d'objection, — je vous en prie, vous me désobligeriez en refusant...
— Alors, que votre volonté soit faite I — Je suis déjà tellement votre débiteur, qu'il iuiporte peu d'augmenter enr
core le chiffre de ma dette... — - Dieu veuille qu'un jour arrive où ma reconnaissance pourra vous payer à la fois le capital et les intérêts,..
— En donnant ou en recevant pour moi quelque bon coup d'épée, n'est^ie pas?...
— Faute de mieux, senor !... — Vous connaissez le proverbe de mon pays :
— La plus jolie fille du monde ne peut donner que ce quelle a...
Au bout de cinq minutes, le valet Pa-
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blo venait annoncer que la volante attendait Tancrède.
La volante est une voiture extrêmement bizarre dont l'usage s*est conservé, même de nos jours, à la Havane, et qui, n'ayant pas d'équivalent en France ni même en Europe, ferait sans nul doute rétonnement de tous les promeneurs parisiens si elle venait à se produire aux Champs-Elysées ou au bois de Boulogne.
Figurez-vous, au centre de deux bran-