I.ES MARIONNETTES
cards d'une lon(;ueur démesurée et invraisemblable, une caisse à peu près pareille à celle d'un cabriolet.
A l'arrière de ces brancards se trouyent placées deux roues d'un diamètre prodigieux qui dépassent de près d'un pied la partie la plus élevée de la capote.
A l'autre extrémité des mêmes brancards est atielé le cheval, qu'un espace de six ou huit pieds sépare de la caisse.
DU DIABLE. 2 il
Représentez-vous I9 singulier équipage que nous venons de décrire, et rêvez, si vous le pouvez, quelque chose de plus étrange et de plus complètement disgracieux.
Jadis, comme aujourd'hui, ces fantastiques voitures havanaises attiraient le regard par le luxe inouï de leurs ornements.— Le marchepied était le plus souvent en argent, en vermeil ou même en or, ainsi que les ressorts de ia jcapote. — Les roues étaient ferrées en argent — Des incrustations d'^s plus
précieux métaux couraient sur les braniii m
242 LES MAUIONNETIES
cai'ds, sur la caisse, sur les jantes et les moyeux des roues. — Quant aux harnais du cheval, ils disparaissaient littéralement sous des ornements d'argent massif.
Telle était la volante attelée par les ordres de don José pour reconduire Tancrède au logis d'Éloi Sandric;
Au moment où l'armateur et l'officier de marine arrivèrent auprès de l'équipage, qui stationnait à l'entrée de l'avenue dont nous avons déjà parlé, ie calesero ou postillon se trouvait déjà en
selle, car, les volantes n'ayant pas de siège, ne peuvent être conduites que par un homme à cheval , — comme les yo itures européennes attelées et en demi-Daumont.
Ce postillon était un jeune nègre, vêtu avec une originalité pleine de richesse.
Sa veste ronde , d'une belle couleur écarlate et galonnée sur toutes les coutures, descendait jusqu'aux reins et s'ouvrait par-devant sur une chemise parfaitement blanche.
Une culotte blanche descendait jusqu'au genou, laissant le reste delà jambe nue. — Les pieds étaient chaussés de souliers sans talons, armés de courts éperons d'argent.
La coiffure du postillon consistait en une sorte de casquette de cuir noir entourée d'un très-large galon d'or. — Il tenait à la main droite un petit fouet au manche d'argent ciselé.
Le chevalier Tancrède s'élança dans la voiture.
— A propos, - lui demanda don José, — vous connaissez parfaitement, n'est«ce pas, le chemin qu'il faut suivre pour aller à la maison d'Éloi Sandric?
— Sans doute, mais pourquoi cette question ?
— Parce que vous serez obligé de conduire votre conducteur... — Il est d'usage, à la Havane, que les caleseros aillent tout droit devant eux, sans s'arrêter jamais, quand ils ne reçoivent pas d'ordres contraires, i.
240 LES MARIOiSXETTES
— x\h' diable! — Goiiiment donc faire?
-- Rien de plus simple - Quand il faudra tourner à droite, vous crirez : à la derecbal — quand il faudra tourner à gauche, vous direz : a ta izquierdal Enfin, quand il vous conviendra que la volante s'arrête, le mot: Arrimai sera suffisant. — Si, au contraire, vous désirez vous remettre en route, le mot :
Segual vaudra mieux qu'un coup de fouet et qu*un coup d'éperon.
~ A merveille ! — répondit Tancrède qui, pour expérimenter sa scienc e de fraîche date, dit incontinent : — Segual
Aussitôt les talons du calesero s'approchèrent des flancs du cheval qui partit au grand trot.
Arrivé à la grille dont on venait d'ouvrir les deux battants pour la sortie de l'équipage. Tancrède, tout occupé à prononcer correctement la phrase :
A la izquierda ! destinée à faire tourner
248 LES MAllIONNETTES
le postillon à gauche dans la Caïa de rObispo, ne remarqua point la présence d'un homme long et maigre, dont un bandeau noir conviait Tœii gauche et dont le visage disparaissait en partie sous Forabre épaisse projetée par les bords d'un immense sombrero.
Cet homme, accroupi sur les pavés, près de la borne, dans l'attitude d'un lazzarone napolitain, n'était autre que notre ancienne connaissance Morales, le frère de Carmen la baladine»
Sans doute sa présence auprès de la
grille n'était pas purement fortuite et due uniquement au hasard, car, à peine eut-il reconnu Tancrède de Najac, qu'il se leva d'un bond, et s'accrochant des deux mains aux ornements en relief de la volante, il s'assit solidement sur l'extrémité de l'un des brancards, derrière la caisse, de façon à ce qu'il ne fût possible ni à Tancrède ni au calesero de soupçonner sa présence, dont ni l'un ni l'autre, d'ailleurs, ne se fussent beaucoup préoccupés.
Après avoir articulé à plusieurs repri-
ses et toujours avec succès, les mots : A la izquierda !.. et ceux-ci ; A la dere* chai., le chevalier put s'écrier enfin : — Arrimai..
La vohnte venait d'arriver devant le logis modeste où l'honnête EloiSandric, et la non moins honorable Yvonne Sandric, originaires l'une et l'autre du bon pays de Vannes , tenaient un magasin de cables, de toile à voile, de goudron, de poulies, etc..
Un message expédié la veille par les
ordres de don José avait rassuré le digne couple sur le sort de leur jeune pensionnaire qu'ils auraient crû perdu sans cela, en raison de sa longue absence.
Néanmoins, comme ils n'ignoraient point qu'il avait échappé à un grand péril, ils l'accueillirent avec une cordialité expansive et l'accablèrent de chaleureuses félicitations.
Dame Yvonne voulut même à toute force l'embrasser.
Elle avait cinquante ans, la bonne per. sonne, ce qui peut-être, aux yeux de Tancrcde , ôtait quelque mérite au baiser.
Cependant il se résigna de la meilleure grâce du monde, et subit avec un héroïsme souriant l'accolade de la digne bretonne.
Au moment où la volante s'arrêtait Morales avait quitté son poste sur l'arrière du brancard, et s'était mis à flâner d'un air indifférent le long du quai, en
homme qui n'a rien à faire et qui se promène pour tuer le temps.
L'équipage Havanais continuait à stationner devant la porte — un attroupement de badauds se formait auprès de lui et des dissertations s'engageaient à propos de la beauté du cheval, de la richesse des ornements et de l'élégance des incrustations.
Que voulez-vous ?.. — les badauds de tous les temps et de tous les pays ont
été, sont et seront toujours les mêmes !.. — Les désœuvrés qui s'assemblaient à Rome autour de la litière de César avaient dans les veines le même sang que les bourgeois de Paris faisant une galerie aux joueurs de paume ou de cochonnet »...
Au bout d'une demi-heure Tancrède ressortit.
11 portait avec une grâce parfaite le
charmant uniforme des enseignes de vaisseau au dix-huitième siècle.
A sa vue les curieux laissèrent échapper un petit murmure d'admiration qui ne laissa pas de flatter considérablement le jeune homme. — Sans toucher le marche-pied il s'élança sur les coussins bien rembourrés de la volante, en criant au calesero, d'un air tout à fait triomphant : — segua !..
Morales s'était réinstallé déjà sur Fex-
trémité du brancard , entre les deux roues, et il ne descendit qu'au monaent où la volante franchissait la grille de don José.
Le gitano reprit alors le chemin qai conduisait à son propre logis, et tout en s'éloignant il murmurait ;
— Voilà qui va mal, et je crois bien que cette folle de Carmen ne sera pas contente ! . .
José Rovéro, averti du retour de son
hôfe, attendait à l'entrée du vestibule. — il introduisît le jeune homme dans la maison dont il ne connaissait encore qu'une seule pièce, —celle où il s'était réveillé au sortir de son long évanouissement, — il le côiiduisit au salon et il envoya prévenir Annunziata; «w 'Jicnd
Tanciède marchait d'éi)ip:^|[^ç|iients en éblouissements. — humble cadet d une famille sans fortune, jamais en France il n'avait' vu rien (ïe comparable à ce luxe qui i'entoura.t, et auquel les étoffes et les tentures de l'Asie, 'di3 la Chine et des Indes donnaient un cachet
étrange et un caractère saisissant.
C'est avec une sorte de trouble que ses regards évaluaient les richesses accumulées dans cette demeure, et auxquelles son imagination exaltée attribuait un prix supérieur encore à leur prix réel.
Annunziata parut.
L'éblouissement du Français se mé»
tamorphosa en fascination.
La jeune fille était entièrement vêtue de bianc. — la fleur pourpre d'un cac-
DU JDIABLE. 259
tus s'épanouissait à la ceinture de sa robe de mousseline vaporeuse, — une fleur pareille formait l'unique ornement de son incomparable chevelure, — Elle ne portait d'autres bijoux que de lourds bracelets de sequins enroulés autour de ses poignets fins et arrondis.
Jamais Annunziata n'avait été si belle.
— Une émotion bizarre , inconnue , dont elle-même ne soupçonnait pas la véritable cause, mettait dans ses grands yeux de velours une flamme humide, et faisait courir un nuage rose sur ses joues satinées.
Rendu muet pendant un instant par l'admiration, en face de cette créature merveilleuse qui semblait si bien à sa place dans le cadre de ce salon féerique, Tancrède reprit bien vite , sinon son sang-froidr du moins son assurance, et il déploya ces formes charmantes, cette galanterie de bon goût que les gentilshommes du bon vieux temps apprenaient en quelque sorte au sortir du berceau, et qui faisaient de la noblesse française, aux yeux des femmes, la première noblesse du monde entier.
Que les temps sont changés !Î.
Aujourd'hui les derniers descendanîs des plus grandes races cherchent des leçons de politesse et de savoir-vivre dans la fréquentation assidue des marchands de chevaux, des grooms et des jockeis!..
Ils étudient la galanterie dans les boudoirs des tilles de plâtre !..
Il est vrai d'ajouter que notre époque a des chemins de fer et des télégraphes électriques et que le bon vieux temps n'en avait pas..
La compensation est-elle suffisante ?.
Le siècle répond : oui ! — nous ne sommes point de l'avis da siècle.
L'entretien ne fut pas de longue durée.— Annunziata, toujours très-timide, mais plus timide encore ce jour-là que de coutume, semblait éprouver un embarras si grand et répondait à Tancrède par de si rares monosyllabes accompagnés d'une si vive rougeur, que le jeune homme, se trompant sur les causes de cet embarras , se crut importun et prit le parti de se retirer,
— Mon cher chevalier — lui dit don José en le reconduisant jusqu'à la grille
extérieure — souvenez - vous que ma maison vous est ouverte et que vous y serez accueilli toujours avec joie...
— Par vous, sénor, — répondit le Français — j'en suis sûr et j'en suis heureux — mais par Mademoiselle Annunziata, j'en doute.
— Pourquoi donc ? — demanda l'armateur avec étonnement,
— N'avez- vous pas remarqué la froideur presque hostile que Mademoiselle votre fille me témoi^jnait ?
2G4 LES MAIllONNETTES
-— Jo n'ai vu que la timidité d'une enfant à qui manque l'habitude du monde et je vous affirme que vous pouvez compter sur la sympathie d'Annunziata comme sur la mienne., —lorsque vous vous connaîtrez un peu plus, vous serez vite de vieux amis.
— Je vous remercie de ces bonnes paroles qui m'encourageront à revenir bientôt,
— Et je vous répète que vous serez le bienvenu.
Tancrède serra les mains de don José et s'éloigna.
— Comme elle est adorablement belle et gracieuse, cette charmartte et fîère Espagnole l — se disait-il, chemin faisant— qu'il serait doux de faire briller dans ses yeux profonds et rêveurs la première étincelle de l'amour !l d'amener sur ses lèvres roses le premier aveu d'un cœur qui n'apprend à se connaître que parce qu'il se donne ! 1 — Ah ! si j'étais riche!...— Si j'étais amiral!...
si seulement j'étais marquis!., je sens que je l'aimerais, cette jeune fille!.. —
mais que lui pourrais-je offrir en échange des millions de son père , moi qui ne suis qu'un pauvre cadet n'ayant quemon nom sans titre, et mon épée pour tout bien?.!. —Allons, ne pensons plus à elle, car j'aurais peur d'y penser trop.
Rejoignons Morales au moment où il franchissait le seuil dé la chaumière délabrée, située comme nous le savons non loin de la Puerta de Tierra,
Carmen, pensive et la tête ensevelie
dans ses deux mains, se leva en entendant ouvrir la porte de la première pièce et vint au-devant de son frère.
— Eh ! bien ? — lui demanda-t-elle avec une ardente expression d'empressement et de curiosité.
— Un peu de patience, caramba !..
— répondit le musicien, — il fait chaud
— je suis fatigué, — j'ai soif.. — laissemoi m'asseoir et donne-moi l'une des bouteilles qui sont sur la planche. — Je parlerai ensuite...
Carmen se hâta de ver^ser a boire au giiano, qui s'éventa pendant quelques secondes en se servant de son vaste sombrero en guise d'éventail, — détacha le bandeau noir attaché sur son œil — vida deux fois de suite un grand gobelet rempli jusqu'aux bords, — roula une cigarette entre, ses doigts, — l'alluma, aspira par la bouche et rejeta par les narines trois ou quatre bouffées de fumée, et enfin, se trouvant dans un état parfait de bien-être, jeta la jambe gauche sur sa jambe droite, et dit à sa sœur :
— Me voici maintenant à la disposition.. — Interroges, je te répondrai...
-~ D'abord, sais-tu des nouvelles ?.
— Oui.
— Bonnes ou mauvaises ?.
^ Cela dépend du point de vue auquel on se place pour les envisager..
— Tu parles par énigmes..
— Bah ! tu me comprendras,, plus que suffisamment toutèi- rbeure.
— Comment se porte le blessé ?.
— Il se porte comme toi et comme moi, le blessé !. — Il va si bien qu'il court le monde î.
— Il est sorti ?
— Oui.
— Tu l'as vu ?
— Ah ! je crois bien, — Caramba !!
que je l'ai vu II. — Il fallait le voir s'é-
taler dans la volante du senor don José Rovéro !!. — • Il était superbe !.. — Ah ! c'est un gentilhomme de bonne mine !!
— 11 était seul ?
— Parfaitement seul.
— Tu Tas suivi?
— Naturellement.
— Où allait-il?
— Chez lui.