LES MARI0J5NETTES
— Alors, tu sais où il deineare ?
— Sur le quai - dans la maison d'un marchand français..
— Et tu l'as laissé dans cette maison?
— Non, car il n'y est resté que tout juste le temps nécessaire pour revêtir une toilette de cérémonie...
Carmen tressaillit et demanda :
— De quelle toilette parles-tu ?
— Je parle de son grand uniforme d'officier de marine.. — Garamba ! . — le jeune gentilhomme n'aurait pas mieux soigné sa tenue pour aller faire une demande en mariage...
Carmen pâlit.
— Et ensuite ? — dit-elle.
•irp ^0 'nofîpi'î. - ' — Ensuite il est remonté dans la volante qui l'attendait à la porte..— La volante de don José.. . — Il a crié segtm au caléseno','^"l**équipnge a repris le
ill 18
trot, je me suis remis a suivre l'équipage, et je ne l'ai quitté que dans la caïa de l'Obispo, lorsque la grille de la maison de l'armateur s'est refermée sur lui..-
— De telle sorte, — s'écria Carmen, — qu'en ce moment le chevalier est auprès de la senorina Annunziata ?.
— J'ignore ce qui se passe dans l'intérieur de la maison, mais je me plais à déclarer que la conjecture que tu viens d^émettre me paraît de tout point conformée la vraisemblance j... -^ Te sou-
viens-tu que je t*ai dit l'autre jour : — Le Mexicain vient de rendre un immense service au Français^ et voilà un assassinat qui finira par un mariage,., — Eli î bien, je n'ai pas changé d'opinion...
Pendanî quelques minutes la baladine s'abîma dans une sombre rêverie, puis elle releva la tête et demanda d'une voix lente :
— Ainsi, Morales tu penses que le chevalier Tancrède àe Najac pourrait bien épouser la jolie et riche sénorina AnnuDziata Rovéro ?.,.
Le ^itaiio fît do la tête un si.^ne affiriTiatif.
— Et, — reprit Carmen, — tu ne vois aucun iiioyen d'empèeiier ce mariage ?
Morales se mit à rire.
— J'en vois un, — dit-il — mais je n*en vois qu'un...
— Lequel?
— Peut-être ne te conviendra-t-il pas, — attendu qu'il est un peu vif..
— Leqncl? — répéta Carmen, —'tu vois bien que tu me fais mourir d'impatience !.
— C'est tout simplement de donner ou de faire donner au gentilhomme un joli coup de couteau...
La baladine haussa les épaules.
— Une idée ! ! — reprit Morales, — une idée excellente ! caramba ! !.. — elle m'arrive à i'instant et sans doute elle te sourira davantage que la première...
— Voyons ..
— On pourrait, au lieu de tuer le gentilhomme, assassiner un peu la jeune fille- Carmen haussa les épaules de nouveau.
— Je sais que tu plaisantes, mon pauvre Morales, — dit-elle ensuite avec dégoût, — mais, en vérité, tu as la plaisanterie' sinistre, et quelqu'un qui ne te connaîtrait pas aussi bien que îà>ôî'ie croirait féroce, à t*entendre ainsi parler
d'assassinats et de coups de couteau...
— Eh ! caramba !..— répliqua le musicien d'un ton de mauvaise humeur, — si tu n'es pas contente de ce que je t'offre, cherche toi-même!..
— Il est inatile que je cherche...
— Comment?
— J'ai trouvé déjà, — répondit Car- i
men avec assurance. ij.t^l
— Tu as trouvé un moyen d'empêcher le mariage du gentilhomme français avec la fille de don José ?. — s'écria Morales stupéfait.
— Oui.
— Un bon moyen ?.
— Le meilleur de tous...
— Je ne suis pas curieux, ma chère sœur, — mais, franchement, je donnerais de grand cœur une piastre neuve pour le connaître ..
— Je vais te le dire...
— Je f écoute de toutes mes oreilles et je voudrais qu'elles fussent plus Ion*» gués afin de te m.eux écouter...
— Le plus sûr moyen, n'est-ce pas, d'empêcher le chevalier Tancrède de Najac d'épouser Annunziata, serait de le marier à une autre femme ?.
— Sans doute.
— Eh ! bien, c*est ce que je vais faire.
— Tu vas marier le chevalier?.
— Oui.
— Et, avec qui ?.
— Avec moi, mon frère.
Morales regarda Carmen .
Le visage impassible de la jeune fille prouvait jusqu'à l'évidence qu'elle par-lait avec un sérieux parfait et une absolue conviction.
Le gitano se livra pendant quelques secondes aux éclats d'un rire immodéré, puis, remplissant son gobelet jusqu'aux bords, il le rida en s'écriant d'une voix ironique:
— A la santé de madame la chevalière l 1.