CHAPITRE QUATORZIÈME
La conquête d'un allié.
Carmen attendit que la gaieté railleuse de son frère se fût épuisée par sa violence même, comme un feu de paille
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qui flambe et s'éteint, et, lorsqu'elle le vit redevenu sérieux, elle lui dit :
- — Parlons raison...
— Je ne demande pas mieux, — répondit Morales, — mais alors il me paraît utile d'adopter un autre sujet d'entretien.
— Pourquoi donc?
avec un prodigieux sang-froid, ^iîicomparables folies; i^' (et, franchement j je
suis d'avis qu'en voilà bien assez.. . pour ne pas dire plus...
Carmen fronça le sourcil.
Morales continua.
— S'il ne s'agissait que d'écouter avec
patience tes divagations, je te laisserais
aller tout aussi longtemps que tu le
voudrais... — On est le frère de sa sœur,
ou on ne l'est pas, caramba ! ! — Mais
tu trouves à propos de m'imposer un
rôle actif dans tes rêveries, — tu m'enin 19 .
voyes faire le pied de grue auprès d'une porte, ni plus ni moins qu'un alguazil qui guette un voleur par ordre de son corrégidor ! — Il me faut aller, venir, prêter l'oreille, interroger, et te rendre ensuite un compte exact de mes démarches et de mes informations... — Halte-là! ma petite sœur; — c'est un métier qui me fatigue et qui ne me va pas! — j'en vois trop les charges, et je n'en vois pas assez les bénéfices...
—Je t'arrête...— interrompit Carmen.
— Pourquoi m*arré1;es-tu?
DU DIIBLE. 291
— Pour te montrer, — pour te forcer à toucher du doigt — ces bénéfices que ta pauvre intelligence ne sait apercevoir sans mon aide...
Le gitano fit un geste de résignation et d'ennui»
La jeune fille ne parut point remarquer cette démonstration hostile, et elle poursuivit :
— Avant de nous occuper de Tavenir, parlons un peu du passé...
. —A quoi bon? — dit vivement Morales, avec un nouveau geste qui n'exprimait plus la résignation, mais une opposition très-vive, — à quoi bon parler du passé? Crois-tu donc que je ne me souvienne pas?...
Sans tenir le moindre compte de cette interruption, Carmen reprit :
— Loin de moi la pensée de te blesser, mon bon Morales, en mettant sous tes yeux des vérités désagréables; mais, que veux-tu ! la situation le commande,
et d'ailleurs il fau^ bien appeler les choses par leur nom... — Entre nous, tu n'es qu'un gredin...
»— Oh ! — cria Morales exaspéré.
— Est-ce que tu ne partages point mon opinion à cet égard?
— Carmen, vous me manquez de respect 11...
La baladine se mit à rire.
~ Sais-tu, dit-(?lle, — que tu aurais été tout à fait à ta place dans une troupe de comédiens!... Tu as des manières solennelles de dire hs choses les plus comiques, en face desquelles il est impossible de garder son sérieux! — Je crois que tu aurais eu beaucoup de succès ! — Je reprends : — Donc, mon bon Morales, tu es un gredin ! — tu en as donné des preuves nombreuses et irrécusables qui ont mis à tes trousses tous les àîguazils des Espagnes... — Bref, on t'a pourchassé longuement, mais tu es habile et rusé quand tu veux t'en donner la peine, et tu dépistais le mieux
du monde les limiers de la police.
Morales eut aux lèvres un sourire triomphant.
— Un jour vint, cependant, où la chance tourna contre toi.,.— poursuivit Carmen.
— Hélas I — soupira le gitane.
— Tu fus pris...
— Funeste Souvenir 1!
— Et pendu! — continua la jeune fille.
Morales porta les deux mains h son cou , et balbutia d'une voix étranglée comme si le chanvre serrait encore ses vertèbres.
— Je t'en supplie, ma sœur, pas un mot de plus à ce sujet !l — Lorsque ma pensée se reporte à ce vilain quartd'heure, il me semble que la respiration me manque...
— Et elle te manquait en effet, — et
l'aiguille du Temps allait marquer la dernière ^seconde de ton existence sur le cadran de l'éternité, si je n'avais, fort à propos pour toi, suscité une émeute parmi les gitanos de Pampelune, ce qui me permit de couper la corde et de te sauver.... — Tu me dois la vie, mon bon Morales...
— Est-ce que je ne t'ai pas prouvé ma reconnaissance?
— Jamais.
— En es-tu bien Sûre, ma bonne petite sœur ?
— Oh ! parfaitement sûre.
— Eh! mon Dieu, c'est qu'alors l'occasion m'aura manqué. — Mais crois bien...
La jeune fille interrompit de nouveau le bandit.
— Je crois à ton ingratitude ! — ditelle , — j'y crois fermement ; — aussi
n*est-ce point pour essayer un appel à ta reconnaissance que j'évoque le passé, 'mais bien pour te faire comprendre quel intérêt immense et direct tu trouveras à seconder me^projels... — Après ta pendaison avortée, le séjour de l'Espagne devenait par trop malsain pour toi, puisque tu restais sous le coup d'une condamnation à mort... — Nous passâmes donc en France, et, tandis que je chantais et que je dansais sur la place publique afin de gagner quelques sous, tu faisais la contrebande dans les Pyrénées...
— Le métier de contrebandier est honorable et dangereux, ma sœur, et je n'en dois point rougir! — s'écria fièrement Morales.
— D'accord ; — mais ce qui est moins honorable, j'imagine, c'est d'aller vendre aux commis de la gabelle ses associés et ses complices, et de se faire payer à beaux deniers comptants une trahison infâme qui les envoyait tout droit aux galères !... — As-tu fait cela , mon frère ?
— Ma conscience ne me permettait
point de causer un plus long préjudice au généreux monarque qui m'accordait l'hospitalité de son royaume,., — En dénonçant les contrebandiers, j'ai agi en honnête homme...
Carmen écrasa Morales d'un regard de mépris.
— Le résultat de tes scrupules de contcience, — reprit-elle en appuyant sur les mots que nous venons de souhgner, — nous contraignit à fuir la France comme déjà nous nous étions sauvés de rÈspagne... — Les parents et les amis
de ceux que tu avais trahis voulaient se venger en te tuant; et, certes, jamais vengeance n'aurait été plus légitime!!
— Merci > ma sœur!! — dit Morales en s*inclinant avec ironie.
— Eh ! tu sais bien que j'ai raison !... — La frayeur s'empara de toi, car tu es lâche comme presque tous les coquins...
— i Nous prîmes passage sur le premier navire qui s'offrit à nous dans le premier port où nous conduisit notre marche aventureuse... — Ce navire nous
amena à la Havane...— -Nous y sommes depuis six ou huit mois, et nous y vivons fort mal...
— Mais non... mais non... — murmura le gitano; — je trouve, au contraire, que notre existence est assez douce et facile...
— Ah I tu trouves cela ! !
— Ma foi, oui.. — je te l'avoue tout franchement...