CHAPITRE HUITIEME
Tancrède et don José (suite).
Tandis que le blessé parlait ainsi , le visage de son hôte s'illuminait et prenait une expression de vif contentement.
A coup sûr, un dévoûment véritable et sans bornes venait de remplacer une banale bienveillance.
Le vieillard saisit les mains de Tancrède et les serra vivement dans les siennes, puis il s'écria avec effusion et dans le français le pJus pur :
— Ah ! monsieur, combien je bénis, combien je remercie Dieu, qui m'a permis de vous être utile I... — Je ne saurais vous dire à quel point je suis heureux loc que je puis acquitter une partie de
la dette de reconnaibsance que j'ai contractée envers vos compatriotes!,..
— Vous connaissez la France, monsieur? — demanda Tancrède.
— Je la connais, et je Taime... — L'homme à qui je dois le plus ici-bas, — l'homme qui pour moi a toujours été et sera toujours plus qu'un frère, — est un Français... — Mais je m'aperçois que vous ignorez encore quel est celui qui vous parle en ce moment... — Mon nom, pour si obscur qu'il soit, vous
est peut-être connu... — Je suis José Rovero..»
— Don José Rovero I le riche armateur!! — s'écria Tancrède, — le négociant dix fois millionnaire dont le nom retentit dans tous les ports de commerce du monde entier II.».
— Le riche armateur, — le négociant dix fois millionnaire, comme vous dites, — répéta don José avec une nuance indéfinissable d* amertume, — c'est moi-; en effet.,.
— Eh bien, monsieur, — reprit le Français en souriant, — maintenant que nous nous connaissons réciproquement, permettez-moi de vous demander comment il se fait que je me trouve chez vous, et veuillez me mettre au courant de ce qui m'est arrivé, car j'ignore mon aventure de la façon la plus complète, ce qui ne laisse pas d'être assez original...
— Je vais vôtis dire ce que je sais, mais c'est fort peu de chose...
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— IN 'importe., —je vo^ts écouterai avec
un prodigieux intérêt... — d'ailleurs, ce peu m'aidera sans doute à deviner ce que nous ne savons ni l'un ni l'autre ..
— Eh bien ! cette nuit, Annunziata...
— Annunziata? — répéta Tancrède avec un accent interrogatif.
— C'est le nom de ma fille unique... — Annunziata revenait dans son palanquin, et bien escortée, d'un bal de jeunes filles chez sa plus intime amie, lorsque les valets et les esclaves, par-
venus à l'extrémité de la caïa du Paséo, tout près de la caïa de TObispo , aperçurent deux corps étendus en travers de la rue...
— D eux corps ! ! — murmura Tancrède avec étonnement.
— Oui ; — le vôtre et celui d'un hom. me très-grand et très-maigre , — d'une cinquantaine d'années, — de fort vilaine mine, à ce qu'on assure, — vêtu d'un habit rouge, et tenant à la main' une rapière immense..'}"' '''^'-^^
liO LES MARIONNETTES
— Le colonel !! — s'écria Tancrède.
— Vous savez quel était cet homme?
— Je l'ai vu hier au soir pour la première fois, et j'ai appri^ qu'il se nom.-,, mait don Ramirez Mazatlan et se donnait pour un colonel mexicain... — Je comprends! à merveille qu'il m'ait attaqué traîtreusement dans un double but de vengeanjçe et de pillage... — Mais pourquoi diable, uije fois ce but atteint^ demeurait-il auprès de moi?... voilà -oei que je ne comprend^: plus,..
— Comment! — fit don José, stupéfait, — vous demandez pourquoi l'homme à l'habit rouge demeurait auprès de vous?...
— Sans doute.
— Il y demeurait pour la meilleure et la plus indiscutable de toutes les raisons...
— Laquelle?
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— 11 était mort.
— Mort!! — répéta Tancrède , abasourdi.
— Tout ce qu'il y a au monde de plus mort.
— Et de quoi, mon Dieu?
— D'un énorme coup de rapière tout au travers du corps.
— Ah! par exemple, voilà qui est bizarre!!
— En quoi ? — Ce coup de rapière
triomphant, ce n'est donc pas vous qui l'avez donné?
— Hélas! non, — Je n'ai, comme vous pouvez vous en convaincre par vos propres yeux, qu'une toute petite épée de bal mince et effilée comme une aiguille, et qui dormait tranquillement dans son fourreau au moment où j'ai été assailli... — - J'ignorais même que mon agresseur fût ce misérable colonel...
— Mais qui donc a pris soin de châtier si vertement votre assassin, et.
après ce châtiment, vous a bel et bien abandonné?
— Un larron quelconque qui, par hasard, aura passé par-là.
— Un larron, dites-vous?
— Mon Dieu , oui ! — et quand vous connaîtrez certain détail important, vous comprendrez aussi bien que moi pourquoi ce larron s'est fait justicier. — Je portais avec moi une grosse somme, — neuf mille livres à peu près, — et le Mexicain le savait. — Il m*a suivi pour
ou DIABLE* 1^
me tuer un peu et pour me dépouiller ensuite, — et, bandit maladroit, il ne s'est point aperçu qu'un autre bandit le suivait idimême... — Vraisemblable-' ment, me voyant étendu par terre et me croyant mort, il s'est jeté sur mon or comme un zopiloîe sur sa proie. — Pendant ce temps, le second gredin l'aura frappé traîtreusement par derrière, comme lui-même m'avait frappé, et, après avoir appliqué de cette manière la peine du talion , sera parti en emportant l'argent;
— Oui... oui... — fit don José, — cela
est tout à fait vraisemblable , et les choses ont dû se passer comme vous le supposez... — Mais, monsieur le chevalier, permettez -moi de vous demander comment vous étiez assez imprudent pour vous promener après minuit, et chargé d'or, dans les rues de la Havane?
— Que voulez-vous!.,. — J'étais entré dans une maison de jeu pour tuer le temps, et c'est mon gain de la soirée que j'emportais... — Du reste, on m'avait prévenu; mais, faute d'expérience, je ne croyais point au danger...
DTÎ DIABLE 17
— Vous voyez cependant qu'il était réel et terrible...
— Oh! maintenant je suis convaincu.
À l'avenir, je serai sur mes gardes... — Revenons s'il vous plaît, don José, à ce que vous me faisiez l'honneur de me raconter...— Les esclaves de mademoiselle votre fille aperçurent, me disiezvous , deux corps étendus dans la rue, celui du colonel et le mien...
— Mon Dieu, le reste se devine.. — Annunziata, fort effrayée d'abord, apprit avec joie que l'un de ces corps n'é-
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tait point an cadavre... — Elle descendit de la litière, elle vous fit étendre sur les coussins et apporter ici.. — Vous en savez maintemant aussi long que moi...
— Et, quand me sera-t-il permis de remercier mon ange'sauveur... Mademoiselle Annunziata ?..
— Aussitôt que vous vous sentirez assez fort pour quitter cette chamb e ..
~ Alors, ce soir même, je l'espère.
— Si ce n*est pas ce soii* ce sera de-
main..— Pas de hâte, ni d'imprudence, je vous en supplie.. — Prenez le temps de bien vous remettre...
— Aussi ferais-je, don José, mais je me sens tout à fait bien, je vous jure...
— Monsieur le chevalier, — reprit le vieillard après un instant de silence, — vous m'avez dit tout à l'heure que vous faisiez partie del'état-major du vaisseau le Foudroyant»
— Avec le grade bien modeste d'enseigne, — oui, don José,
— Le Foudroyant a quitté notre rade depuis deux mois... - Me permettrezvous de vous demander comment il se fait que vous soyez resté en arrière?..
— Oui, certes et je puis vous l'expliquer.. — Etant à terre avec quelques camarades, la veille du jour oii le vaisseau devait reprendre sa croisière, je reçus un coup d'épée...
— Un coup d'épée ! ! — répéta don José, — ah ! ça, mais, monsieur le chevalier, vous passez donc votre vie à cela!!.
— Mon Dieu oui, cela m'arrive quelquefois... — Mais au moins le coup d*épéedontje vousparle étaitloyal etdonné par devant et face à face.. — Je le tenais delà main de mon ami le plus intime... le vicomte Jean du Tremblay, un charmant officier que j'aime beaucoup et qui me le rend de tout son cœur...
— Mais, si vous vous aimiez si tendrement, pourquoi vous battre ?.
— Le sais-je? — à propos de rien..
— au sujet d'une mèche de cheveux