‹ Les marionnettes du diable (volume 4)Chapitre 5 sur 21 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

La prière du vieillard.

La conversation se prolongea pendant quelque temps encore entre Tancrède et don José, puis ce dernier, pensant avec raison que le sommeil est le plus

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souverain de tous les baumes réparateurs, quitta la chambre afin de laisser dormir le blessé.

Annunziata, vêtue de blanc et belle comme un ange, attendait son père dans un vaste salon que décoraient les plus riches produits du Mexique et du Japon, de la Chine et des Indes. — Les glaces étaient originaires de Venise, — les sièges arrivaient directement de Paris.

La jeune fille, à demi couchée sur un sopha recouvert en brocatelle pourpre, jouait avec une jolie perruche d'un

beau vert d*émeraude posée sur Tun de ses doigts effilés. — La robe d*Annunziata, Tétoffe du sopha et le plumage de l'oiseau offraient aux regards un mélange de teintes vives et heurtées, et cependant harmonieux, que le pinceau d'un coloriste aurait reproduit avec bonheur.

Au moment de l'entrée du vieillard la jeune fille se leva vivement, — elle co urut au-devant de lui, et, lui présentant son front sur lequel il appuya tendrement ses lèvres, elle lui demanda :

— Eh ! bien, mon père, vous avez vu notre blessé ?

— Oui, mon enfant..

— Gomment est- il ? .

— Complètement bien.

— Que Dieu en soit béni ! .

— Je l'ai laissé fort impatient de quitter la chambre et très désireux de te voir..

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Annunziata roudt légèrement.

— Désireux de me voir ? — répéta-telle, — pourquoi donc ?.

~ Mais, pour te remercier Je Tavoir recueilli cîiaritabiement cette nuit.. — Il est persuadé qu'il te doit la vie, et peut-être n'a- 1- il pas complètement tort...

" Ce jeune homme vous a-t-il ditson

nom. mon père

— Oui, — ii s'appelle le chevalier Tancrède de Najac.

— C'est un nom français, cela, n'estce pas /

— Le chevalier de Najac est gentilhomme Français et officier de marine.

— Alors je remercie doublement Dieu de ce qu'il m'a permis de faire pour ce gentilhomme, car je sais que vous aimez la France... — et, — ajouta la Havanaise après un mstant de silence, —

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je sens que je l'aime aussi, moi qui ne la connais pas...

— Désires-tu quelquefois la connaître, mon enfant?.

— Oh! oui... bien souvent l. — La nuit, dans mes rêves, je crois sentir trembler sous mes pieds le pont d'un grand navire qui m'emporte, avec vous mon père, vers cette terre de France si lointaine et qu'on dilsi belle...

— Eh ! bien, — murmura le vieillard avec un sourire dont Annunziata ne re-

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marqua point la tristesse profonde, — c'est un rêve qui se réalisera..

— Le,croyez-vous?..

— Je fais plus que le croire, — j'en suis sur...

— Et, bientôt?..

— Oui, bientôt.

— Ah î — s'écria ia jeune fille avec une joie d'enfant, en frappant ses petites

DC DUBLE. ^'

mains Tune contre l'autre, au grand effroi de laperruche posée sur son doigt — quelle bonne nouvelle et que je suis heureuse!.

Le vieillard se détourna pour qu Annunziata ne surprît pas dans ses yeux une iarme furtive qu'il essuya vivement.

— Mon père, — reprit la jolie Havanaise, — lorsque nous irons en France, nous y verrons celui que vous aimez tant, n'est-ce pas ?.

— Philippe Le Vaillant, l'armateur du Ilàvre, — oui, mon enfant, nous le verrons... —Il est vraisemblable même que c'est à lui que nous devrons l'hospitalité.

— Quel bonheur ! — Je ne saurais vous dire combien je serai heureuse d'embrasser l'homme que vous nommez votre frère...

— 11 faudra faire deux parts égales de ta tendresse, chère enfant, — m'en conserver l'une et lui donner l'autre... — C'est un devoir de reconnaissance..

- Philippe Le Vaillant a fait pour moi tout ce qu'un frère ferait pour un frère, et bientôt peut-être i- fera plus encore., ^- N'oublie jamais que îe t'ordonne de l'aimer comme s'il était ton père ..

— Ah! je ne aemande pas mieux, car Je sens dans mon cœur des trésors d'affection que rien ne saurait appauvrir ., ~ Quel dommage que voire ami n'ait pas une fille. . — Nous serions devenues des compagnes inséparables...

-^ Il a un fils... — un fils de vingtcinq ans qui se nomme Olivier.— 11 est,

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(lit on, beau et séduisant comme la mère qu'il a perdue... — 11 est loyal et généreux comme son père...

Et le vieillard ajouta tout bas :

^ Jadis j'avais rêvé... — Ah! c'était un beau rêve !.. — Olivier et Annunziata !.. — L'union de ces deux enfants si dignes l'un de l'autre eût été le bonheur de ma vie.. — Mais, maintenant..

— ^ maintenant, c est impossible., oui, impossible!..

Après avoir murmuré d'une voix in-

distincte ces derniers mots, don José laissa sa tête blanchie se pencher sur sa poilrine, — il s'absorba dans une sombre rêverie et parut oublier complètement la présence d*Annunziata.

La jeune fille respecta pendant un instant le silence de son père, mais, étonnée d'abord, puis inquiète, de l'expression profondément douloureuse que pour la première fois de sa vie elle voyait se peindre sur le visage du vieillard, elle toucha légèrement le bras de don José qui tressaillit comme un homme qu'on éveille en sursaut.

— Est-ce que vous souffrez, mon père? — demanda-t-elle avec trouble.

— Pourquoi cette question, chère enfant?..

— Parce qu'il m'a semblé que tout à coup votre Iront pâlissait et que vos yeux devenaient humides. ;

Le vieillard s'efforça de sourire.

— Il te semblait mal , ma fille bien-

aimée, — répondit-il ; - tu t*es trompée, voilà tout.

— Est-ce bien vrai, cela, mon père?

— Douterais-tu de ma parole'^ — fit don José en souriant de nouveau.

— Oui, certes, j'en douterais, car vous n'hésiteriez point à mentir pour m*épargner un chagrin ou une inquiétude .,

— Eh bien, russure-toi...— je t'affirme

que je ne te cache rien.». — Que te cacherais-je, d'ailleurs? — Ma santé est excellente, et, puisque tu m'aimes, nul malheur réel ne pourrait m'atteindre.

Ânnunziata paya ces paroles par un baiser.

Le vieillard ajouta •

— Maintenant, mon enfant, je te quitte, et je vais m' enfermer dans mon appartement...

— Vous enfermer f pourquoi

— Parce que j'ai beaucoup à travailler. . — Les commandeurs (1) de mes habitations m'oiu envoyé hier des comptes fort obscurs qu'il faut que je vérifie et que je mette en ordre au plus tôt... — Je m'enferme pour n'être pas dérangé dans cette aride besogne de chiiïres et de calculs..;

(1) On nomme commandeurs les intendants chargés de la surveillance des habitations et de tout ce qui concerne les exploitations agricoles et sucrières. — Les commandeurs sont armés d'un pouvoir discrétionnaire dont ils n'abusent que irop souvent vis-à-vis des esclaves.

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