G LES MARIONNETTES
— Je croyais que ces détails regardaient votre fondé de pouvoirs..,
— Sans doute, mais je m'aperçois que le coup-d'œil du maître ne saurait se remplacer en certaines occasions.,, et celle qui se présente aujourd'hui est de ce nombre.
— Allez donc , puisqu'il le faut , bon père, et ne vous fatiguez pas.*,
De nouveau don José embrassa sa fille avec effusion et quitta le salon.
Nous allons le suivre dans son appartement , et franchir avec lui le seuil de sa chambre à coucher.
A peine eut-il refermé îa porte derrière lui et fait tourner deux fois la clef dans la serrure, que l'expression souriante qu'il avait appelée sur son visage pendant la dernière partie de son entretien avec Annunziata disparut subitement, comme un masque dont on vient de dénouer les cordons.
La figure pâle du vieillard devint livide; — une douleur aiguë, tout h la
fois physique et morale, creusa sur son tront des rides ou plutôt des sillons, plissa ses joues, déforma ses lèvres crispées, agrandit le cercle de bistre qu'on eût dit tracé au pinceau autour de ses paupières.
Don José appuya ses deux mains convulsivement sur le côté gauche de sa poitrine, comme pour comprimer les battements de son cœur prêt à se briser.
— Oh! mon Dieu... mori Dieu... que je souffre !! -— balbutia-t-il.— Mon Dieu,
, DC DIABLE. A^y
prenez pitié de moi, car les tortures que TOUS m'imposez sont au-dessus des forces d'un homme!...
Chancelant, défiguré, effrayant à voir, il marcha ou plutôt il se traîna jusqu'au grand fauteuil placé devant un large bureau de bois de fer au milieu de la chambre.
Il se laissa tomber sur ce fauteuil, et,
renversant sa tête en arrière, il ferma
les yeux et sembla perdre connaissance.
— Cependant, l'expression d'angoisse
empreinte sur ses traits décomposés»
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les tressaillements de ses mains et J/es 'frémi;ssements de„s,es paupières ..et .de ses narines prouvaient, ;j]gi;squ'à l'évidence que le vieillard n'était point évapoui et qu'il conçeryait le çentin^pnt de a rtoulieur 4ans. tqute son ^ic^jté.
rDeux ou trois minutes s'écoulèrent.
Au bout de ce temps, don José fit un ,mouvement. — Sa main tremblante .saisit une petite clef suspendue à^s^n.cou -par un ruban noir. — ^ Avec .cette cîe^ il ouvrit l'un des tiroirs du .meqble -de l:'ois de fer , -i ,,au fond .de ce tii'oir, il
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prit un flacon de cristal à demi plein d'une liqueur rouge et transparente comme des rubis en fusion, et un gobelet d'or de la dimension d'un dé à coudre.
Quelques gouttes de la liqueur du flacon tombèrent dans ce gobelet, que le vieillard approcha de ses lèvres et dont il but avidement le contenu.
Les nerfs, corrodés comme un cep de vigne que touche une flamme ardente, se détendirent aussitôt, — un nuage rosé remplaça pour une seconde la pâleur
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cadavérique du visage, — les paupières cessèrent de battre sur les prunelles dilatées outre mesure.
La terrible crise dont nous venons de voir les effets, mais dont nous ignorons les causes, venait de finir.
— Allons, — murmura le vieillard avec un accablement plein d'amertume, — aujourd'hui encore je suis sauvé, et Dieu m'a fait grâce... Mais le répit sera court... — La mort est là, près de moi, tout près... — je la sens, — je la vois.,. — Depuis bien des jours elle appro-
che. .. — Maintenant voici qu'elle touche au but... voici qu'elle tend sei^ deux mains pour saisir et pour emporter sa proie...
Après un silence d*un instant, don José reprit, presque à voix haute et du ton d'une supplication ardente :
— Mon Dieu, Dieu tout'puissant ! vous savez que j'ai fait sans colère, sinon sans amertume, le sacrifice de ma vie... — Vous savez que mon cœur et mon âme acceptent avec déchirement, mais aussi avec résignation, ces malheurs
inouïs qui me foudroyent sans relâche, qui me brisent, qui me tuent, et que seul je connais !... — Tout m'échappe à la fois, mon Dieu !l —Vous me reprenez tout, la fortune, la vie, et peut-être, hélas! rhonneur!.,. — Frappez-moi donc jusqu'à la mort; mais ne rejetez pas ma prière unique et suprême... — Laissezmoi vivre jusqu'au jour où la réponse venue de France m'apprendra que mon enfant chérie" peut espérer encore en l'avenir, et qu'une terre lointaine garde une famille et du pain à la pauvre fille qui se croit aujourd'hui si riche et si heureuse, et qui sera demain peut-être
orpheline et sans asile... - Voilà ce' que je vous deniàh'd^ à deux* génôux'; mon Dieu !... — Oh ! n'est-ce pas, Dieu boli et miséricordieux, n'est-ce pas que vous accorderez cette grâce au maîheù^ reux père qui va mourir'/?
Don' José s'élàit prosterné devaût un grand Christ d'ivoîre suspendu à la muraille dans un cadre d'ébène et de velours rouge.
Il élevait à ia fois ses mains et son cœur vers le divin Crucifié, et ses larmes abondantes roulaient en grosses
gouttes, comme une pluie d'orage, sur ses joues pâles et amaigries.
II resta longtemps agenouillé, clouant son regard fixe et ardent sur le Dieu qu'il invoquait...
Peut-être espérait-il qu'un miracle allait s'accomplir et que les lèvres d'ivoire de la sainte image s'entrouvriraient pour lui répondre.
Quand il quitta son humble posture de suppliant, il n'était pas consolé, mais il était calmé.
— Demain, peut-être,— se disait-il, — arrivera la réponse de Philippe... — Si ce n'est pas demain, ce sera dans deux jours... — Si ce n'est dans deux jours, ce sera dans une semaine... — En mettant tout au pis, un mois ne se passera pas sans m'apporter la lettre attendue... — Dieu me laissera vivre jusque-là... — un mois, c'est si peu pour ce Dieu qui possède l'éternité...
Don José retourna s'asseoir dans le grand fauteuil. — Il appuya ses coudes sur le bureau et cacha sa tête dans ses mains.
Songeait- il en ce moment au passé splendide, à raveriîr sinistre?... — A' cet avenir trop court pour lui, mais trop long pour sa fille I...
Nous ne pourrions le dire ; — seulement, ses larmes tombaient toujours à travers ses doigts entrelacés, et nous ne savons pas de spectacle plus triste en ce monde que de voir pleurer un vieillard! — Ces larmes qui coulent del'^ yeux fatigués par la vie, c'est la sève du cœur qui s*en va...
su DUBLE. 59
Le moment est venu d'expliquer à nos lecteurs comment la position réelle de don José Rovero était si différente de^ sa position apparente, et pourquoi l'armateur dix fois millionnaire craignait de laisser sa fille unique sans asile et sans pain...
C'est ce que nous allons faire brièvement.