‹ Les marionnettes du diable (volume 4)Chapitre 8 sur 21 · III · texte numérisé non relu

III

œuvres de Cadix allaient y faire des parties joyeuses et savourer, sous l'ombrage des chênes -lièges qui l'entouraient, l'olla-podrida classique et les tranches compactes des jambons de

TEstramadure, arrosées d'un joli petit

vin de Ciudad-Réal, noir comme de Tencre, épais à miracle, et fortement imprégné de l'odeur des peaux de bouc qui lui servaient de tonneau.

La posada en question jouait dans l'existence des bonnes gens de Cadix lé rôle que jouent les guinguettes de Bercy et de la Râpée dans les réjouis-

sances dominicales des petits bourgeois de Paris*

Le capitaine du Marsouin étant allé dîner un jour à cette taverne, avait trouvé le vin de Ciudad-Réal à son gré, non moins que le jambon de TEstramadure. — Pendant les longues heures d'incommensurable ennui qu'il passait dans sa cabine ou sur la dudette, attendant le vent qui ne venait pas, il se souvint de l'un et de l'autre, et il éprouva la fantaisie fort innocente d'àV'ôir à son bord, pour se distraire, quelques outres et quelques jambons.

Les matelots de la chaloupe avaient donc reçu l'ordre d'aller faire emplette de quatre jambons et de six outres.

En moins d'une heure, le canot toucha la plage de sable blanc et fin sur lequel il fut échoué avec précaution et confié à la garde du plus jeune des matelots; — un grand garçon de vingt ans, — ceîui-là précisément qui tenait la barre du gouvernail.

Les quatre rameurs prirent le chemin de la posada, située à dix minutes tout au plus du bord de la mer.

A trente OU quarante pas de la chaloupe échouée, se tenait accroupi, dans l'ombre d'un buisson, un adolescent de dix-sept à dix-huit ans, — vêtu de haillons, ou pour mieux dire à moitié nu, mais d'autant plus digne d'attirer l'attention que son costume était plus misérable.

Ce jeune garçon, sous la couronne épaisse de ses cheveux noirs naturellement bouclés, offrait aux regards un visage gracieux et noble, dont le fils atné d'un prince régnant aurait envié la suprême distinction.

La sculpture antique n'a rien produit de plus parfait que le corps auquel appartenait cette tête charmante. — Le buste du. Joueur de flûte s'unissait aux jambes du Bacchus indien.

« La mission confiée à ce vivant chefd'œuvre était des plus humbles. — II devait simplement surveiller et préserver de tout accident un troupeau d'une douzaine de chèvres disséminées aux alentours et broutant les touffes d'herbe maigre qui poussaient dans le sable et les jeunes pousses de cytises croissant dans les fentes des rochers voisins.

DV DUBf^E. 71

11 est vrai d'ajouter qu'il s'acquittait fort mal de ses fonctions de berger. — Accroupi près, d'un buisson, ainsi que nous venons de le dire, il étudiait avec une ardente fixité les pages d'un vieux volume en lambeaux.

Sans doute cette fièvre de lecture était contagieuse, car le jeune matelot préposé à la, garde de la chaloupe se coucha sur le sable, à l'ombre du platbord, — tira de la poche de sa veste un petit livre, et se mit à lire avec non moins d'attention que le pâtre espagnol.

72 LES MARIONWETTES

De temps à autre le marin et le berger s*interrompaient pour jeter l'un sur l'autre un regard, et dans ce regard, grâce sans doute à la conformité de leurs occupations et de leurs goûts, on aurait pu découvrir un commencement de sympathie.

Au bout d'une demi-heure les matelots revinrent, chargés de leurs outres et de leurs jambons qu ils installèrent avec soin dans le canot. — Puis, comme il faisait chaud, comme ils venaient de se fatiguer à manier l'aviron, et

comme ils avaient du temps devant eux, ils reprirent le chemin de la posada dans l'intention bien naturelle de s'attabler devant une olla-podrida succulente et devant quelques brocs de Gudad-RéaL

— Nous t'apporterons ta part... — dirent-ils, en s'éloignant, au jeune matelot.

— Je n'ai ni faim ni soif, — répondit ce dernier, — ne vous occupez pas de moi.

Et il reprit sa lecture.

A peine les quatre marins venaient-ils de rentrer dans le cabaret, que trois hommes de mauvaise mine en sortirent.

Ces hommes, — contrebandiers, bandits et portefaix tout à la fois, — déhanchés à la façon de nos modernes rôdeurs de barrières, — déguenillés comme des lazzarones napolitains ou comme des leperqs mexicains — se dirigèrent en droite licjne vers la chaloiipe, en jetant de minute en minute derrièr^^^

eux un regard oblique afin de s'assurer qu'ils n'étaient point suivis.

Le jeune matelot, voyant s'approcher ces sacripants qui lui semblaient à bon droit suspects, se leva, remit son livre dans sa poche et s'assit sur l'avant de la chaloupe.

Les trois hommes avançaient toujours ; — ils se parlaient vivement et à voix basse ; — l^urs figur,e§ )ii^j:;uses et flétries, exprin^^ient 1^. conyoitisp, et la brutalité.

Ils n'étaient plus qu*à cinq ou six pas du jeune matelot,

^ Halte-là ! — leur dit ce dernier, — que voulez-vous?

Les bandits se consultèrent.

L'un d'eux répondit en un français à peu près inintelligible :

— Nous voulons le vin et les jambons qui sont là-dedans, et nous les aurons. — Nous sommes trois et tu es seul.. . ~

Ote-toi de notre chemin et nous ne te ferons pas de mal...

Le matelot était sans armes.

Il saisit un des avirons, et, le brandissant au-dessus de sa tête, il cria d'une voix tonnante :

— Arrière, canailles I.,

Puis il ajouta, de toute la force de ses poumons :

— A moi, les Français I . . à moi les camarades du Marsouinl,. à moi !!!

Il n'avait pas achevé, que déjà les bandits s'étaient précipités sur lui. — Deux d'entre eux arrachèrent de ses mains et brisèrent son aviron. — Le troisième, se jetant à plat ventre et rampant comme un serpent, le saisit par les jambes et le renversa.

Le Français sentit un genoux sur sa poitrine et il vit brillar au-dessus de sa tête la lame aiguë d'un long couteau catalan.

ït DIABLE. f9

Il recommanda son âme à Dieu, puis au lîeu de demander grâce il cria pour la quatrième fois, mais d'une voix étouffée:

— A l'aide!!, à moi, camarades!!..

L'Espagnol répondit par un ricanement sinistre.

C'en était fait du matelot sans l'intervention providentielle d'un auxiliaire ifcièittëhdu.

A pêlhe m^mte la^gàte Vêiiâitelle

de s'engager, que le jeune pâtre, armé d'un bâton court et noueux, bondissait sur les agresseurs avec la souplesse et la foudroyante impétuosité d'un jaguar.

Il frappa de sa massue improvisée le bandit au long couteau, et le renversa sans connaissance sur le sable, — ensuite décrivant un moulinet terrible et rapide, il fit reculer les deux autres gredins qui ne se souciaient que médiocrement d'avoir la tète fendue ou les bras cassés.

Tout ceci, bien entendu,, ne s'était

pas accompli sans beaucoup de bruit.

Les matelots, mis en éveil par le tapage et les appels réitérés de leur camarade, parurent sur le seuil de la posada. — Un seul regard les mit au fait et ils accoururent de toute la vitesse de leurs jambes.

Naturellement les deux bandits ne les avaient point attendus ; — ils se dirigeaient vers le cabaret en suivant une ligne courbe, afin d'éviter la rencontre des Français, et en poussant des clameurs bizarres.

lii fi

Ces claîiieurs firent sortir de la posada, et des massifs louttïïs de chênes verts qui s'étendaient à l'entour, une douzaiue d'Espagnols vêtus de haillons comme les premiers et pourvus comme eux de tournures et de visages médiocrement rassurants.

iLes' deux bandits racontèrent en peu de mots ce qui venait de ce passer, — montrèrent le corps étendu sur le sable, — et alors tous ensemble, le couteau à la main, se ruèrent dans la direction du canot, avec ce cri cent fois répété:

— Mort aux Français!!.

A l'aspect de ces assaillants nombreux et féroces, les cinq matelots comprirent qu'ils allaient être massacrés sans défense possible et sans miséricorde, s'ils n'avaient le temps de remettre à la mer la chaloupe échouée et de s'embarquer avant l'arrivée des assassins.

L'imminence d'une horrible mort décupla leurs forces ; — ils appuyèrent leurs épaules vigoureuses à la proue de l'embarcation, la carène glissa sur le sable qu'elle entaillait profondément, —

l'arrière fit jaillir l'eau salée, ~ la chaloupe était à flot!..

En ce moment cent pas à peine séparaient les Français et les Espagnols. — Ces derniers, voyant que la proie convoitée leur échappait, ne couraient plus, ils bondissaient.

[Déjàles matelots, assis sur leurs bancs, bordaient les avirons, — Seul, le plus jeune d'entre eux n'était pas encore embarqué.

— Hâte-toi, Philippe î. - lui crièrentils, —le temps presse!!.

— Nous sommes des lâches!' — répondit le jeune homme, — nous abandonnons à la vengeance de ces misérables ce courageux garçon qui m'a sauvé . . qui nous a sauvé tous !l.

Et il désignait le pâtre, debout, immobile, appuyé sur son bâton noueux, et impassible en apparence comme un indien aux oreilles duquel retentit le chant de mort poussé par une tribu ennemie.

Page 1