‹ Les marionnettes du diable (volume 5)Chapitre 25 sur 32 · Ô6 LES MARIONNETTES · texte numérisé non relu

Ô6 LES MARIONNETTES

La terreur est communicative.

Les nègres, qui n'avaient rien vu, répondirent au cri de l'éclaireur par une exclamation bien plus prononcée que la sienne.

Il avait reculé de trois pas ; — ils reculèrent de six.

La jeune fille se souleva sur son coude et demanda :

— Qu'y a-t-il donc*...

Les nègres gardant le silence, elle répéta sa question d'une voix plus haute, en ajoutant :

— Pablo, répondez-moi , qu'y a-t-il?

Le domestique blanc s'approcha de la litière.

— Senorina, — dit-il, — il y a deux cadavres en travers de la rue... deux hommes..» dans une mare de sang...

Le visage de la jeune fille se contracta :

— Oh! mon Dieu...— balbutia-t-elle, les malheureux !... — Assurez-vous si ces hommes sont bien réellement morts, Pablo... — peut-être serait-il possible, avec tles soins, de les rappeler à la vie...

Le valet obéit.

Accompagné de l'un des nègres portetorches, il s'approcha des deux corps inanimés et les examina l'un après l'autre avec le plus grand soin.

Au bout de quelques minutes , il revint près de sa maîtresse et lui dit :

— Senorina , l'un d'eux a tout au travers de la poitrine un coup d'épée qui a dû le tuer sans lui laisser seulement le temps de recommander son àme à son saint patron... — Je ne crois pas, du reste, que sa mort soit un bien regrettable accident, — c'était un grand gaillard de vilaine mine!,..

— Leb doigts se sont raidis sur la poignée d'une rapière qui mesure au moins quatre pieds de long... — une arme de

bandit! — C'est un coquin Je moins, à ce que j'imagine...

— Mais l'autre?...

— L'autre n'est qu'évanoui... — je ne lui vois aucune blessure... —Je suppose qu'ii aura reçu, étant pris en traître, un coup de plat d'épée sur la tête... — la paiiie du fond de son chapeau est comme broyée et tachetée de gouttelettes de sang...

— A-t-il aussi la mine d'un bandit, celui-là, Pablo9...

— Tout au contraire, sénorina... —

c'est an beau jeune homme de figure avenante... — Je le crois étranger et de bonne maison... — Il porte à l'un des doigts de sa main gauche une bague avec un blason... — Sa petite épée n'est pas sortie du fourreau... — Si je ne me trompe, sénorina, ce pauvre jeune homme aura été attaqué à l'improvisle, par derrière... — Je croirais volontiers que le grand gaillard de vilaine mine fat l'agresseur... — Seulement je ne sais comment expliquer la mort du bandit, car très-certainement il n'a pas été frappé par le jeune homme...

— Eh ! qu'importe tout cela? — s'écria vivement la jeune fille, — nous ne devons maintenant songer qu'à une chose, c'est à secourir la victime...

~ Oserais-je vous demander, sénorina, si vous avez sur vous quelque flacon de sels et s'il vous conviendrait de me le confier?...

— Oui., oui.., j'ai un flacon... le voici...

Le valet s'approcha du Français .

s'agenouilla à côté de lui et lui fit respirer ies sels ïolents contenus dans le flacon.

Le jeune homme donna quelques faibles signes de vie , — ses paupières s'entrouvrirent, sa :ête se souleva ; — mais, presque aussitôt, ses yeux se refermèrent et sa tète retomba en arrière.

— Sénorina, — - dit le valet, qui n'était point absolument étranger à la science médicale , — les sels sont in-

suffisants... — - l'ébranlement du cerveau a dû être terrible... — je crois bien qu'il faudrait une saignée...

— Ètes-vous capable de la pratiquer, Pablo?...

— Sans aucun doute, sénorina... — mais je n'ai ici aucune des choses qui me seraient nécessaires... ni lancette... ni bandelettes... rien...

— Alors il faut, sans perdre une minute, porter ce jeune homme à la mai-

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son de mon père, — reprit ia jeune fille, — dites aux nègres de se baisser, — je vais descendre et vous mettrez ce malheureux à ma place dans le palanquin ..

— Mais, vous, sénorina?...

— Oh! moi je marcherai jusque-là...

— Cependant...

— Pas un mot de plus... — interrompit la jolie Bavaroise, — pas une objeo

tion. . et faites vîte... nous n'avons déjà que trop attendu...

Sur un signe du domestique blanc, les esclaves noirs courbèrent aussitôt leurs robustes épaules.

La jeune fille s'élança de la litière avec la légèreté gracieuse d'une péri, déployant une taille irréprochablement charmante et digne en tout point de la beauté de son visage.

Elle voulut faire quelques pas en avant pour se rapprocher du blessé

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que deux des valets soulevaient déjà avec -précaution, -mais sans doute elle avait compté un peu plus qu'il ne fallait sur son courage et sur sa résolution, car elle devint toute pâle et elle chancela en voyant le hideux visage du Mexicain, visage souillé de sang et auquel les paupières largement ouvertes sur les yeux fixes et sans regard donnaient une effroyabie expression.

La mort avait ajouté son étrange horreur a cette ligure si naturellement effrayante i...

. Vi ". I.r:s MARIONNETTES

Pour ne pas s'évanouir dans son premier moment d'épouvante, la Havanaise fut obligée de se cramponner d'une main à l'un des montants de la

litière — Cependant, au bout de quelques secondes, elle domina cette émotion de terreur et de dégoût et elle reprit son empire sur elle-même, — mais elle eût soin de ne plus tourner la tête du côté de cette flaque sanglante, au milieu de laquelle gisait le cadavre de Ramirez.

Le quart d'une minute suffit aux valets pour apporter le corps toujours

inanimé du Français et pour l'étendre sur les coussins moelleux et parfumés du palancmïn.

Le petit cortège se remit alors en marche.

En passant à côté du Mexicain , la jeune fille frissonnante ferma les yeux et lit à trois reprises le signe de la croix.

Le domestique blanc et les quatre esclaves murmurèrent à demi -voix :

— De profundii ciamavi ad te , do-

iriO IES MARIONNETTES

mine.. — domine, cxaudi deprecationcm meam...

Au moment où la litière et son escorte venaient de quitter la ruelle, pour

tourner à gauche dans la Gaïa de l'Obispo, Carmen et Morales sortirent du zagal d'où il leur avait été possible de voir dans tous ses détails la scène que nous venons de raconter.

— Eh ! bien, — fit le borgne avec un sourire grimaçant dans lequel, en plein jour, il eût été facile de découvrir une forte dose d'ironie, — eh ! bien»

ma sœur, te voilà tranquille désormais sur le compte de ton protégé. . . — Je te garantis que ies soins ne lui manqueront point, et j'ajouterai qu'ils lui seront prodigués par une jolie garde-malade.

Carmen, la tête baissée, resta muette,

— Eh ! mais, •- reprit Morales, — est-ce que par hasard cette jeune fille n'aurait pas eu le bonhenr de te plaire? — franchement, dans C( cas. tu serais difficile ! — Voyons . comment la trou ves-tu?...

— Très-belle... — dit Carmen laconiquement.

— Et non moins riche que belle , sans doute?... — continua le. borgne avec un accent railleur qu'il ne se donnait même pas la peine de cacher. — A propos, ma sœur, tu ne sais pas?...

— Quoi donc?...

— Je ne serais pas étonné que; d'ici à pas bien longtemps, ton protégé fit brûler des cierges et célébrer des messes pour le repos de l'âme du Mexi-

cain. .. — J'imagine que ce pauvre diable de colonel vient de lui rendre un bien grand service...

— En cherchant à l'assassiner ?

— Précisément.

— Je ne te comprends pas , Morales.

— Je suis cependant clair comme de l'eau de roche.. .— Voilà un beau ieune homme blessé -- (par conséquent tout à fait intéressant) — introduit dans la maison d'une belle jeune fille, qui pren-

dra sans aucun doute au sérieux le joli rôle d'ange sauveur.,. •— ■ que doit-il réulte r de cette situation ?. .

— Le sais -je?...

— Si tu ne le sais pas, moi je le devine. — Le beau jeune homme et la belle jeune fille vont tout naturellement s'éprendre l'un pour l'autre d'une passion vive et charmante, — ils aplaniront les difficultés, s'il en existe, — ils triompheront des obstacles , s il s'en présente, — et voilà un assassinat qui se terminera par un mariage...

DU DIABLE. ZD!)

Carmen garda le silence et se contenta de secouer la tête.

— Pourquoi ne me réponds-tu pas ?

— demanda Morales.

— Je n'ai rien à te dire.

— On pourrait croire que les riants tableaux que je viens de dérouler sous tes yeux ne sont point de ton goût !..

— Tu est fou, Morales, et tu es méchant!..

— Méchant!, moi?. — Est-ce donc

parce que je me plais i prédire à ton protégé un a.enir do bonheur ?.. — - Tu devrais te réjouir, ce me semble, puisque ce jeune homme t'intéresse, car enfin sa félicité sans bornes, son mariage, sa fortune, il te devra tout cela! tu es en réalité l'unique cause de sa querelle avec le Mexicain ! Or, sans cette querelle, Ramirez n'aurait point pensé à assassiner le Français, et je n'aurais point tué Ramirez... — Eh! bien, ma pauvre sœur, le monde est tellement ingrat qu'on ne songera même pas, j'en suis sûr, à nous inviter aux fêtes du mariage... et si nous avions l'imprudence

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de nous y présenter sans invitation, on nous ferait jeter à la porte bel et bien, tout descendants du roi Boabdil que nous soyons !..

Pendant ce dialogue, — ou plutôt pendant le long monologue de Morales, — le frère et la sœur avaient suivi à distance la litière sur laque-le on emportait le jeune Français.

Après un quart d'heure de marche dans.ia Caïa de l'Obispo, cette litière et sou escorte s'arrêtèrent devant une grille que couvraient de leur fenilia^e

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épais des arbres plus que séculaires. — Le domestique blanc tirade l'une de ses poches une grosse clef avec laquelle il ouvrit.

î.a jeune fille, ~ le palanquin, — les

porte- torches franchirent le seuil. — On entendit le bruit de la lourde grille qui grinçait en se refermant, — puis tout disparut, et ia Caïa de l'Obispo se retrouva plongée dans une obscurité relative car en 1770 les rues de la Havane n'étaient éclairées que par le ce leste réverhèrë qu'on appelle la hme.

Morales avait fait halte avec sa sœur sous l'auvent d'une porte, au momen où le petit cortège s'arrêtait, et il s'oc cupait consciencieusement à rouler entre ses doigts une cigarette aussi mince que les cordes de sa guitare.

— Avançons encore, — dit Carmen,

— A. quoi bon? - demanda le borgne.

— Je tiens bien à voir l'entrée de la maison, afin d'être bien sûre de la retrouver eh plein jour .

— Dans ce cas, je t'engage a t'épargne r des pas inutiles ..

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire que je connais la maison, et de plus que je sais à qui elle appartient.

-Ah! — murmura Carmen, — tu sais cela, monfrèrev...

— Parfaitement.. — la maison en question l'une des plus belles, si ce n'est

la plus belle delà Caïa deFObispo, est la propriété de l'un de nos compatriotes, un armateur espagnol immensément riche, don José Rovéro... — Ce don José n'est plus jeune, — il est veuf, — il n'a qu'une fille, la senora Annunziata... — J'avais entendu parler de cette Annunziata comme de la perle de la Havane... — Je sais maintenant que le bruit public n'exagérait rien en la proclamant une merveille, ettu lésais aussi, ma sœur, car c'est elle, sans aucun doute, que nous avons vue tout à l'heure....

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