CHAPITRE SIXIÈME
Fleur-de-Souffre.
En entendant Eloa donner l'ordre à Ninon d'aller chercher Fleur-de-Souffre et de l'amener mystérieusement dans sa chambre à coucher par des couloirs se-
crets et par des escaliers dérobés,— en voyant la soubrette sortir joyeuse et se frottant les mains, certains de nos lecteurs, nous en avons la certitude, se livrent à des suppositions malveillantes et soupçonnent la triste reine de songer à une de ces vengeances immédiates que toute jolie femme a sous la main quand il s'agit d'infliger la peine du talion à un époux infidèle.
Une telle accusation semble plausible au premier abord, mais elle n'en est pas moins calomnieuse — Nous allons le prouver.
Fleur-de- Souffre était le plus joli, le plus spirituel et peut-être le plus perverti de tous les diablotins de Tenfer.
Eloa, quoiqu'elle ne se tît aucune illusion sur le compte du jeune drôle, le protégeait et ressentait pour lui cette tendresse quasi-maternelle que les femmes vertueuses éprouvent assez souvent pour de fort méchants sujets, quand ces méchants sujets sont charmants...
Fleur-de-SoufFre, de son côté, vouait à la reine un dévouement à toute
épreuve, mélangé peut-être d'un peu d'amour.
11 n'obéissait qu'à elle seule, et, insoumis pour Satan lui-même, il était prêt sans cesse à se plier aux moindres volontés d'Eloa,
Toutes les fois que celle-ci, dans l'un de ses fréquents accès de jalousie, avait fait suivre et surveiller le Diable, c*est toujours Fleur-de-Souffre qui s'était chargé de cette mission délicate et périlleuse.
Plus d'une fois, surpris en flagrant délit d'espionnage par l'irascible monarque, il avait subi sans se plaindre de ri/T^oureuses corrections...
Ceci ne l'empêchait point d'être prêt à recommencer.
Blond et rose, joli comme une femme, Fleur-de-Souffre ne semblait pas âgé de plus de seize ou dix-sept ans. — Il n'en avait à la vérité que trois mille, ce qui est l'extrême jeunesse pour un diablotin...
Il était un peu l'amant de toutes les filles du palais, et Ninon savait d'autant mieux où le trouver qu'elle le cachait en ce moment dans sa propre chambre.
Au bout de moins d'unedemi-heure, la camériste rentrait chez la reine.
— Fleur-de-Souffre est dans l'antichambre,— dit-elle,— il attend les ordres de Votre Majesté...
— Introduis-le bien vite, — répondit Eloa, — et laisse-moi seule avec lui.
Le diablotin, à peine entré, mit un genou en terre devant sa souveraine, et, gracieux comme Chérubin auprès de la comtesse Rosine , il lui baisa bien tendrement et bien respectueusement la mani:
— J'ai besoin de toi, mon enfant, — murmura la reine.
— Quel bonheur!.. — s'écria Fleurde- Souffre avec enthousiasme.
— Ainsi, tn es prêt à me servir ?..
— Ah! madame, je consentirais de grand cœur à passer dix mille ans dans un lac de feu, rien que pour entendre Votre Majesté me dire de sa voix si douce : fai besoin de toi}.,
— Tu as cependant été cruellement châtié par le roi, lors des dernières preuves de dévouement que tu m'as données!..
— Qu'importe , madame ? — je souffrais pour vous et j'étais heureux.
— Songe qu'il s'agit aujourd'hui en-
core de remplir une mission du même genre., et que, situ te laisses surprendre, mon mari se montrera d'autant plus sévère que tu seras en récidive..,
— Je redoublerai de zèle et d'adresse, et si je suis pris, quoi qu'il arrive, je m'en consolerai sans peine...
— Fieur-deSouffre, je te récompenserai royalement.
— Si Votre Majesté me parle de ré-, compense, elle va me gâter mon plaisir !.♦
— Eh bien ! je ne te parlerai que de
ma reconnaissance...
— Votre Majesté reconnaissante envers un malheureux diablotin comme moi!! —s'écria Fieur-de-Souffre, — c'est trop, c'est cent fois trop!.. — Enfin, madame, que taut-il faire ?
Lis cette lettre.
Eloa tendit à son dévoué serviteur le billet de Rosaiinde.
— Comprends- tu? — demaiida-t-elle quand il eut achevé.
— Je comprends que Votre Majesté veut connaître ce qui se passera au rendez-vous de la nuit prochaine?
— Oui,— et comme l'ordre souverain du maître me défend de quitter l'enfer, ne fût-ce qu'une heure, et d'aller
-sur la terre, je ne puis être instruite
• que par toi...
— Eh bien ! que Votre Majesté soit tranquille, elle saura tout.
— Tu seras cette nuit dans la maison de l'indigne rivale que le roi me
donne?
— J'y serai, madame.
— Gomment feras- tu pour f introduire?..
«- Je l'ignore, madame, — mais je réussirai. •
Eloa prit dans une coupe d'Onyx un petit sifflet d'or.
DU DIABLE. ^ : 21 i
— Tiens, — dit-elle au diablotin, — garde ceci avec soin..
— Qu'en ferais-je, madame?
— Au moment précis où mon mari
consommera son infidélité, — (tu m'entends et tu me comprends, n'est-ce pas*^) — à ce moment précis, tu approcheras ce sifflet magique de tes lèvres et tu en tireras un son aigu qui montera jusqu'à moi..
— Votre Majesté daigne-t-elle me permettre de lui adresser une question?
— Certes ! et je te promets de, te répondre.
— Eh ! bien, madame qu'arrivera-t-il alors ?
— Un coup de foudre, — ( car j'ai ma foudre aussi, moi!.) — frappera ma rivale dans les bras de son amant..
• Fleur-de-Souffre prit un air joyeux.
— Admirable !! —s'écria-t-ii. — Mais le roi 't. — Votre Majesté ne punira-telle point le roi ?
— Eh ! que puis-je contre lui ^? — N'est-il pas immortel ainsi que moi.. — et d'ailleurs, si sa vie était entre mes mains, je la respecterais, je le jure ! ! — quelque soit sa conduite infâme, et si juste que âoit ma colère., je l'ai aimé, hélas ! et je sens bien que je l'aime encore...
Fleur-de- Souffre baissa la tête.
Ce diablotin souffrait véritablement lorsqu'il entendait la reine parler de son amour pour le roi.
214 LES MAIllONNETTES
Pourquoi cela ?
Demandez à Chérubin..
Lui aussi, — pauvre Chérubin! — il détestait cordialement les tendresses de Rosine pour le comte Almaviva î
Fleur-de-Souffre baisa une dernière fois la belle main blanche et fine de madame Satan, — il sortit de l'appartement, puis du palais,— et, déployant les deux jolies ailes d'un jaune pâle qui lui avaient valu son nom, il prit le chemin* de la terre.
Mademoiselle Rosalinde, jouant en chef et sans partage l'emploi des Coîom bines à la Comédie italienne, était, je vous l'affirme, une très -adorable personne.
Figurez -VOUS une femme de ving-cinq è vingt-six ans, plutôt grande que petite, avec une tournure tout à la fois espagnole ei parisienne, c'est-à-dire
réunissant la grâce voluptueuse et la grâce piquante...
Figurez- vous un visage en même temps correct et coque i, plutôt joli que beau cependant, éclairé par de grands yeux bleus sous des sourcils noirs, et illuminé par une bouche rieuse et moqueuse ayant des sourires lascifs à damner Saint-Antoine et dés rires éclatants et railleurs à déconcerter un encyclopédiste etfun diplomate...
Figurez-vous un e taille assez mince pour tenir dans les dix doigts, s'as-
seyant sur des hanches largement développées; — un buste aux contours fermes et délicats ; — ces épaules plantureuses, cette gorge provocante et facilement dévoilée, ces beaux bras de marbre blanc, timbrés de fossettes, que le galant dix-huitième siècle savait si bien apprécier et que Boucher savait si bien peindre...
Figurez-vous enfin la jambe de la Diane chasseresse et le pied de Cendrillon, et vous aurez sous les yeux un portrait parfaitement exact de mademoi-
selle Rosalinde, qui tournait toutes les têtes de la cour et de la ville.
Quant au moral de Tintéress ante comédienne, nous en parlerons peu.
La vanité, l'esprit de calcul, et l'avarice unie à l'ostentation, composaient
le fond de son caractère.
■ -ri*
Que dirons-nous de son cœur?
, Pas un mot, — et pour cause.
DU DLWÎLE. 211)
OÙ il n'y a rien, le romancier perd ses droits !.
Gomment mademoiselle Rosalinde avait-elle fait la connaissance du terrible monarque caché sous lepseudonyme de : Vicomte Lucifer de Satanas ?
C'est bien simple.
Le Diable ( qui de tout temps fut un amateur assidu et éclairé des spectacles ), — assistait à la première représentation de l'arlequinade servant aux
débuts de la Rosalinde à la Comédie Italienne.
Il éprouva tout aussitôt pour la comédienne un violent caprice, et, n'ayant personne qui pût le présenter à elle, il prit le parti de se présenter lui-même.
En conséquence il écrivil séance tenante un billet par lequel il demandait une entrevue.
Ce billet écrit, la cire manquait pour le cacheter.
Satan détacha l'épingle de son jabot et s'en servit pour fermer sa lettre.
Le diamant de cette épingle valait une dizaine de mille livres.
Une ouvreuse se chargea du message.
Peut-être nos lecteurs trouvent-ils, et non sans raison, que messire Satan agissait tout" à fait comme un simple mortel»
Kien n'est plus vrai, — et nous ajou-
iÊ^
terons que, de sa part, rien n'était plus logique.
Ce n'est point en sa qualité de roi des enfers que le diable voulait et pouvait plaire et séduire .
Il lui fallait, pour avoir des chances
de succès, s'envelopper de l'incognito le plus absolu.
Jupiter, de mythologique mémoire, so dépouillait de sa foudre et de ses rayons quand il faisait la cour aux filles de la terre. — Or, Jupiter n'était autre
que Satan lui-même. — Qui ne sais cela?
Revenons à la Comédie italienne.
Rosalinde trouva fort éloquente la prose d'un gentilhomme qui fermait ses lettres avec des diamants de dix mille livres, et naturellement elle eut le désir d'entretenir avec lui des relations qui s'annonçaient dans de si bon termes.
Elle lui fit donc répondre sans retard qu'il p ouvait se présenter à son petit
hôlel de la rue de la Cerisaie et qu'il ' serait le bien-venu.
Le diable, pendant quelques jours, multiplia ses visites sans avancer beaucoup vers le résultat qu'il convoitait.
Rosalinde jouait les Colombines au théâtre et la vertu à la ville.
Dans l'un comme dans l'autre rôle elle se montrait de première force.
Elle tenait la dragée haute à son ado-
Dr DIABLE 2î2o
rateur, afin d'obtenir de lui de meilleures conditions lorsqu'elle se déciderait enfin à capituler. — Nous reproduisons à dessein une des expres?icns de sa lettre.
D'ailleurs elle avait en ce moment une très forte tocade ( comme on dit aujourd'hui en argot de coulisses ) pour Y arlequin de la comédie.
Presque chaque soir elle soupait en
sa compagnie et ne le renvoyait qu'au matin.
Le Diable prenait p atience de son mieux, en courant à droite et à gauche d'assez faciles amourw. ^
Enfin Rosalinde supposa qu'elle avait fait attendre monsieur le vicomte de Satanas assez longtemps pour être sûre de se voir accorder tout ce qu'elle lui demanderait, et elle écrivit la lettre que nous, connaissons, — et que, grâce à Ninon, Eloa connaissait aussi.
Nous allons conduire nos lecteurs à l'hôtel de Rosalinde pendant la nuit du rendez-vous.