CHAPITRE CINQUIÈME
Le billet de Rosalinde.
— Un billet I — s'écria Ninon.
— A quelle adresse? — fit Aspasie.
— A celle de Monsieur le vicomte Lu-
cifer de Satanas, en sa petite maison de, la rue d'Enfer, à Paris... — répondit la Française en lisant à haute voix la suscription tracéepar une main fantaisiste.
— Il paraît — reprit la courtisane athénienne — que le puissant maître de céans se donne sur la terre un nom de circonstance et possède une petite maison...
— Il est assez grand seigneur pour se permettre ce luxe-là! — répliqua Ninon.
— L'épître ressemble fort à un billet doux, ma chère... — est-ce ton avis?
— C'est évident, —Rien qu'à voir l'écriture ultra-féminine, et à respirer l'odeur d'ambre et de musc qui s'exhale du papier satiné, je mettrais ma main au feu que cette lettre parle d'amour, ou de quelque chose approchant...— Ma grande connaissance du monde interlope me permet même d'ajouter que la correspondante de sa Majesté Satan, doit être ce qu'en Franr»^ on appelle une impurp •
— Et ce qu'en Grèce nous appellions Mue hétaïre,,,
— Nous allons d'ailleurs voir à l'instant même si nos suppositions sont fondées.
Ninon déploya le billet.
— La date? — demanda Aspasie.
— Celle d'hier, jeudi.
— C'est ûtvfruit nouveau!... — la signature?...
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— Rosalinde.
— Un joli nom...
— Oui. un nom de la comédie ita- ♦ lienne, ou du corps de ballet de l'Opéra...
— Maintenant, voyons le style de la Rosalinde en question... — lis, — je l'écoute...
Nmon commença:
« Décidément, mon cher vicomte, vous êtes un homme bien dangereux et dont on devrait éviter la présence avec un soin extrême lorsqu'on tient à rester calme et cuirassée d'indifférence...
« On a beau barricader son cœur derrière les retranchements de sa vertu, et sonner le tocsin pour appeler à son aide la prudence et la défiance, ces fidèles et vaillants alliés, vous êtes un si terrible vainqueur que la pauvre place devant laquelle vous mettez le siège est sûre à l'avance de se voir contrainte de
battre la chamade et de se rendre à discrétion...
« Or, personne n'ignore combien est peu discrète la discrétion des triomphateurs de votre genre...
« La place assiégée, une fois soumise, est traitée en pays conquis,.. — G'est tout dire ! !
€ Mais, le moyen de résister à qui est irrésistible'^
« Donc, puisqu'il faudrait en arriver
bon gré malgré, un peu plus tôt ou un peu plus tard, à vous ouvrir mes portes, j'aime autant prendre mon parti tout de suite, — mais il me faut une capitulation honorable...
« En. voici les articles :
« 1« Mademoiselle Rosalinde, jouant l'emploi des Colombines en chef et sans partage au théâtre de la Comédie italienne, consent à recevoir à souper chez elle monsieur le vicomte Lucifer de Satanas, dans la nuit de vendredi à samedi, sur le coup de minuit.
« 2" Monsieur le vicomte de Satanas ne sera point mis impitoyablement à la porte après le souper, et l'on verra ce que la dite demoiselle Rosalinde se décidera à faire pour lui.. J
a 3° Monsieur le vicomte pourra devenir par la suite l'ami de la maison, s'il se montre digne de cette faveur.
« 4° Monsieur le vicomte offrira à mademoiselle Rosalinde une argenterie neuve, suffisante pour un petit souper de dix-huit couverts.
« b'^ Mademoiselle Rosalinde acceptera.
« 6° Monsieur le vicomte offrira à mademoiselle Rosalinde un carrosse de couleur amarante, attelé de quatre chevaux soupe de lait, avec le cocher et les trois laquais assortis...
a ?• Mademoiselle Rosalinde acceptera.
« 8*^ Monsieur le vicomte offrira à mademoiselle Rosalinde un portefeuille d'une entière simplicité. — Ce porte-
feuille contiendra environ vingt-cinq mille livres en billet de caisse.
« 9° Mademoiselle Rosalinde accep-
> tera. ,
« 10« et dernier. —Si Monsieur le vicomte prend ses habitudes dans la maison, il suppliera mademoiselle Rosalinde d'accepter, le premier de chaque mois, une somme minime de dix mille livres, que mademoiselle Rosalinde se fera plus que jamais au devoir de ne point refuser, dans la crainte de <^n-
trister monsieur le vicomte.
« Voilà, mon cher vicomte, les clauses de la capitulation. — Vous êtes un trop galant homme, et surtout un homme trop galant pour ne pas les approuver de tout cœur et les signer des deux mains.
« Je vous attends donc à l'heure dite, avec l'argenterie, le carross3, les quatre chevaux et les vingt-cinq mille livres, et je vous donne de bonne amitié le bout dj mes doigts roses à baiser...
« ROSALIKDE »
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« posT-scRiPTUM. —N'oubliez pas d'apporter quelques diamants ..— Vous en avez de fort beaux et vous savez que je les aime à la folie!... »
— Peste!— s'écria Ninon après avoir lu — il me paraît que mademoiselle Rosalinde entend les affaires pour le moins aussi bien qu'un vieux procureur!! — La chère enfant ne donne pas ses coquilles ! !
— Oui — répondit Aspasie — ce petit marché me parait fort sagement combi-
né, et ladite demoiselle doit être une fille de sens et d'esprit, — Quand elle viendra nous rejoindre en enfer, je lui adresserai mes félicitations à ce sujet et lierai volontiers commerce d'amitié avec elle...
Ninon se mit à rire.
— Tu savais compter, toi, de ton temps? — demanda-t-elle.
— Assez bien pour avoir amassé de mon vivant une fortune de cinq cent mille sesterces.
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— Mes compliments ! !
— Et toi, Ninon, étais-tu riche, sur la terre?
— Assez pour vivre fort à mon aise et pour me montrer libérale dans l'occasion vis à vis des rimailleurs et des folliculaires, sortes de gens qui ne me déplaisaient point.., — Ainsi, par exemple, j'ai donné ma bibliothèque à un certain jeune singe qui fait aujourd'hui parler de lui et qui nous envoyé quotidiennement beaucoup de monde en enfer. • .
— Gomment appelles-tu ce jeune singe?
— Arouet... le petit Arouet... — Mais je crois qu'il est plus généralement connu maintenant sous le nom de Voltaire.*.
— Et, — demanda Aspasie, revenant au sujet qui les occupait toutes deux une minute auparavant — que vas-tu faire dubilletde laPiosalinde?...
— Le donner demain à la reine aussitôt que le roi sera parti...
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— A quoi bon ?
■— A mettre le trouble dans le ménage, vertuclioux !... ce qui est toujours amusant... — D'ailleurs un jour ou l'autre, je l'espère bien, la reine finira par se venger en prenant un amant à son tour. . . — N'est-il pas absurde et déplaisant de venir en enfer pour y trouver la seule femme complètement honaête que nous ayons jamais rencontrée? — Il faut que ça change, et ça changera!! je m'en charge!.,. ^
Le lendemain, messire Satan quitta de bonne heure l'appartement royal qu'il venait de partager avec Eloa.
Cette dernière, au contraire, resta dans son lit beaucoup plus tard que de cou-
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tume et ce ne fut guère qu'au milieu du jour qu*elle sonna ses caméristes.
Aspasie et Ninon la levèrent et l'habillèrent, puis, quand le grand œuvre de la toilette fut terminé, la Française lui présenta la lettre de Rosalinde sur un plat d'argent et lui dit:
— En me rendant aux ordres de votre Majesté, tout à l'heure, j'ai trouvé ce papier sur le tapis du boudoir... — Je m'enpresse de le remettre entre les mains de votre Majesté...
Eioa prit le billet et, aussitôt qu'elle en eut déchiffré la suscription, elle le déploya par un geste impétueux et elle lut rapidement et jusqu'au bout l'étrange épitre que nous avons cru devoir reproduire.
Pendant cette lecture son visage devenait affreusement pâle.
Lorsqu'elle eut achevé, la lettre s'échappa de ses doigts crispés et s'envola jusqu'au pied du lit.
Eloa, anéantie et comme foudroyée, s'était laissée tomber sur un siège.
— Savez-Yous ce que contient ce billet?— demanda-t-elle d'une voix morne à Ninon et à Aspasie, après quelques minutes de silence.
Les deux soubrettes firent à la fois un geste de dénégation.
— C'est bien... — Vous pouvez vous retirer...
La française et l'Athénienne obéirent.
Eloa, restée seule, lut et relut à dix reprises la prose de mademoiselle Rosalinde; — agissant à la façon des gens qui trouvent une amère volupté à retourner le couteau dans leur plaie saignante.
Elle pleura beaucoup, puis elle essuya ses larmes, et la colère succéda rapidement à la douleur, ou plutôt elle s'unit étroitement à elle.
La Reine alors se releva — les yeux secs et brûlants — les joues livides et marbrées de taches pourpres.
Elle frappa sur un timbre.
Ninon accourut.
— Faites prévenir le roi, — lui dit Eloa, — que je veux lui parler sur-le* champ.
Mademoiselle de Lenclos revint au bout de quelques minutes.
— Eh bien ? — lui demanda la reine,
— le roi vient-il ? m
— Non, madame...
— Vous dites non. Et pourquoi non?
— Sa Majesté n'est point dans ses appartements.
— Mais il est dans son royaume, sans doute ! — Qu'on dépêche des courriers dans toutes les directions et qu'on lui transmette mon message... ~ Allez I.
Ninon hésita visiblement.
— Mademoiselle, — s'écria la reine, — qu'attendez-Yous pour obéir?
— Que Votre Majesté me pardonne, — m urmura la Française, — mais toutes les recherches seront inutiles...
— Comment le savez-vous ?
— Tibérius vient de m'affîrmer que le roi son maître avait quitté Tenfer sur un rayon de soleil pour s'en aller dans un autre monde.
— Sur la terre, n'est-ce pas?
— Tibérius l'ignore, ou du moins il a refusé de me le dire.
Malgré sa douceur habituelle et sa résignation presque constante, Eloa frappa du pied comme une femme colère. ,
Elle n'était plus maîtresse d* ellemême ..
Bien souvent, nous le savons, elle avait pardonné, mais cette fois elle se sentait impuissante au pardon !,.
L'infidélité en elle-même la blessait moins cruellement que le rôle de dupe imposé parson mari, et accepté par elle
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avec une si confiante naïveté pendant la nuit piécéden-e.
Ses lèvres balbutiaient des mots interrompus , parmi lesquels revenaient ceux-ci ;
— Me tromper... — passe encore...
— hélas ! je n'en ai que trop rhabitude... — mais se jouer ainsi de moi... oh! c'est indigne!., mais j« me vengerai!..
Enfin, elle se remit peu à peu M Te-
prit sinon son calme, du moins son sang-froid.
— Ninon, — demanda-t-elle tout à coup, — m'es4u dévouée ?
— Je supplie Votre Majesté de n'eu pas douter...
(Nous connaissons le dévouement de Ninon !.. -- excellent petit cœur !..)
— Ainsi, — reprit la reine, —je puis compter sur toi ?
— Plutôt que de trahir la confiance de Votre Majesté je me jetterais la tête la première dans le lac de bitume enflammé qui fait l'ornement du quinconce.
— C'est bien. — Tu connais Fleurde-SoufFre?..
-Je le connais, oui madame.
— Tu sais où le trouver?
— Je m'en doute.
— Eh bien ! va le chercher et introduis-le ici par les escaliers dérobés et par les couloirs secrets, de façon à ce qu'aucun des habitants du palais ne puisse le rencontrer et le reconnaître... — Va, mon enfant, et hâte-toi !..
Ninon sortit en se frottant joyeuse-^ ment les mains.