‹ Les marionnettes du diableChapitre 11 sur 15 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

Une bonne fortune du d iable.

Le chevalier Lucifer de Satanas s'était montré magnifique, ainsi qu'il convenait à un sei(5neur de si haut parage.

Dans l'après-m'cli. Rosaiinde avait vu arriver des valets de pied portant de grands coffres remplis d'une argenterie si belle et si bien ciselée qu'elle éclipsait absolument le fameux service donné par Louis XV à la comtesse Dubarry.

Aussitôt après, quatre chevaux soupe- (!e-lait, exécutant force courbettes sur les pavés de la cour et difficilement contenus par un gros cocher à trogne rouge , poudré et galonné , avaient annoncé la présence du carosse amarante.

Sur les panneaux de ce carosse mer-

veilleiix, des incrustations d'argent et d'or traçaient ies chiffres de Rosalinde au milieu de lacs d'amour.

, Les roues étaient ferrée| en argent.

Trois gigantesques laquais et un heïduque colossal accompagnaient ce présent digne d'être offert à une reine.

La comédienne achevait à peine de formuler son admiration , lorsqu'un négrillon, haut de deux pieds et demi tout au plus, et vêtu de drap d'or, lui

vint remettre un portefeuille de satin blanc enfermé dans un étui de bois de sandal.

Rosalinde ouvrit avec empressement ce portefeuille.

Il contenait , non point vingt-cinq mille livres en billets de caisse, mais bien cinquante mille.

— Foi de jolie fille, — s'écria la jeune femme enthousiasmée, — le vicomte est un gentilhomme qui sait vivre!.. — Le prince de Soubise lui*même ne serait

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pas plus généreux! — Si je manquais à lui témoigner une reconnaissance sans limites, je serais la plus ingrate créature de la terre ! — Ah ! mes bonnes amies vont maigrir de jalousie et de dépit!.. — Quel bonheur!..

A minuit moins quelques minutes, le vicomte Lucifer de Satan as se fît annoncer.

Rosalinde l'attendait , vêtue encore du costume avec lequel elle venait de jouer Colombine,

Cet admirable costume consistait en une robe d'un rose pâle, qui n'avait presque pas de corsage et presque pas de jupe.

A la grande joie des habitués de la Comédie italienne , la tailieuse bien inspirée avait économisé l'étoffe au profit de la chair, - une chair splendide, si blanche et si rose que fœil distinguait ô peine l'endroit où commençait l'épaule, où finissait l'étoffe.

Les pieds charmants de la corné-

DU DIABLE. Sol

dienne se jouaient clans de petites babou elles turques constellées de paillettes d'or.

A peine le Diable franchissait-il le seuil du salon que Rosalinde quitta le sopha sur lequel elle était à demi-couchée et vint se jeter à son cou...

Puis, presqu'aussitôt, avec un mouvement de pudeur si parfaitement bien imité que Satanas lui-même en fui presque dupe, elle se recula en baissant la tôte d'un air confus, et en murmurant :

— Ah! vicomte... cher vicomte...

qu'allez-vous penser de moi...

— Je vais penser que vou> êtes aussi bonne que ravissante et que je suis le plus heureux des hommes.

— Vous m'aimez donc Véritablement, vicomte ?

— Quelle question! — Vous aimer ne serait rien !.. je vous idolâtre... et je saurai vous le prouver !.. — Je veux faire de vous la plus riche et la plus

enviée des femmes. . comme vous en êtes déjà la plus belle...

— Alil vicomte, que vous parlez d'un joli style et que vous connaissez bien mon cœur ! — Quand vous dites de ces choses-là je ne me lasserais jamais de vous entendre!..

— Chère Rosalinde, avez-vous reçu les bagatelles qui m'ont précédé céans?

Peste i des bagatelles!! — Cher

vicomte, appelez-vous ainsi les présents les plus magnifiques!..

— C'est fort peu de chose... — mais il faut m'excuser, ma toute charmante... —le temps me manquait... — Songez que votre lettre m*est arrivée hier seulement... — Je prendrai ma revanche et je m'engage à faire beaucoup mieux que cela... —Vous y pouvez compter, ma mie..

— Ah ! çà, vicomte , vous êtes donc bien riche?..

— J'ai quelque aisance.

— Qu' entendez-vous par là ? — Les dépenses que je vous vois faire supposent des revenus énormes...

— Ne vous inquiétez pas du chiffre de ma fortune... — Contentez- vous de savoir qne cette fortune est suffisante pour me permettre de satisfaire toutes vos fantaisies et tous vos caprices.

— Tous !l

— Oui, — tous.

— A^icomte, je vous préviens que j'en ai beaucoup...

— Ayez-en plus encore.

— Mais, si je vous ruine?..

Le Diable sourit.

— Soyez sans inquiétude à cet égard, — répondit-il, —j'ai plusieurs héritages en expectative. — Vous auriez beau me ruiner, je ne me trouverais pas pour cela dans l'embarras...

Rosaiinde rayonnait.

- En vérité, — se disait-elle, — c'est le Pactole que ce vicomte!.. — c'est une tranche du Pérou !.. — c'est une mine d'or !.. — Oh! que bénie soit mon étoile qui m'a procuré cette bonne fortune!..

Une porte s'ouvrit et l'un des grands laquais envoyés par le Diable avec le carrosse, annonça d'une voix retentissante :

— Le souper de madacne est servi sur table...

Le vicomte offrit sa main à la maîtresse du logis et tous les deux passèrent dans la salle à manger.

Nous les y rejoindrons dans un instant, mais il faut, pendant une ou deux secondes, nous attarder dans le salon.

L'un des principaux ornements de ce salon était une immense glace mobile.

de forme ovale, dans un cadre miraculeusement sculpté.

Deux nègres de bois d'ébène, ayant des lèvres de corail , des yeux d'émail et des colliers de perles , et portant un diadème et une ceinture de plumes dorées, soutenaient cette glace devant laquelle la Rosalinde essayait ses costumes de théâtre et répétait ses pas, car l'emploi Ses Colombines exigeait non-seulement une comédienne, mais une danseuse.

Oh! prodige !I

A peine la porte venait-elle de se refermer derrière le Diable et sa future niaîfcresse, qu'un des nègres remua la

*tête... puis un bras... puis le corps tout I entier...

Un nègre de bois, est-ce possible? — est-ce croyable ?

Possible et croyable, oui, quand on saura que ce nègre n'était autre que Fleur-de-SoufFre, déguisé en statue et s'acquittant de son rôle avec la plus consciencieuse immobilité.

DU DIABLE, iîi7

I. Aucun meilleur moyen d'exécuter soi occulte surveillance dans l'hôte?, de la comédienne ne s'étant offert à l'imagination du diablotin, il avait adopté celui-là, qui d'ailleurs en valait bien un § autre.

Le salon se trouvant placé entre la salle à manger et la chambre h coucher, Fleur-de'Sou|Fre pouvait apercevoir ce qui se passait dans l'une et dans

l'autre de ces deux pièces.

11 cachait dans le creux de sa mai a

droite le petit sifflet d'or donné par Eloa, et qui devait attirer la foudre sur la tête de là* malheureuse et peu innocente Rosalinde...

L*argenterie oflierte par le vicomte étalait ses splendeurs sur la table de la comédienne...

Le cuisinier ayant mis un louable

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amour-propre à se surpasser ^ui-même, le souper offrait d'incomparables merveilles culinaires...

Les vins les plus exquis scintillaient comme des rubis, comme des topazes et comme de l'ambre liquide, dans de grands carafons en verre de Bohême.

[ Ces recherches de toutes sortes flattaient la sensualité de messire Satan, fort enclin à la gourmandise, - comme aussi aux autres péchés capitaux.

Le souper fut gai tout d'abord.

250 LES" MA'RIONNETTES

Monsieur le vicoraie Lucifer était en verve bachique et galante, et Rosalinde se montrait d'autant moins disposée à la pruderie, que son convive , entre deux baisers, tirait de ses poches inépuisables des colliers et des bracelets çle diamants, et les attachait aux poignets et au cou de la comédienne.

Bientôt RosaUnde quitta son siège pour venir s asseoir sur les genoux du Diable; — tous deux n'eurent plus qu'une assiette et qu'un verre et la conversation prit une allure tellement lancée qu'il nous est impossible de la sui-

vre "daDS le dangereux sentier où elle

s'engagea.

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, Pour achever. 4e tourner la tête ^ du

vicomte, en déployant tous ses avantages et tous ses talents, Rosaiinde chanta d'une façon délicieuse quelques couplets libertins et dégazés de Collé.

Quand elle eut chanté, elle dansa,, et .

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jamais bayadère orientale ne déploya plus de souplesse lascive et ne réalisa de plus voluptueuses et provoquantes attitudes. -i i^ij^: i»^*

Bref, avant deux heures du matin, les vins d'Espagne, les chansons, les danses et les appâts de la syrène avaient grisé parfaitement messire Satan, tout diable et tout monarque qu'il fût.

«-* Par la morbleu, ma toute adorable ! ! — s'écria-t-il d'une voix un peu moins ferme que de coutume —je vous somme de tenir votre parole sans plus de retard !

— De quelle parole parlez-vous, vicomte? ■— demanda Rosalinde.

-- De celle qui concerne l'un des articles de la capitulation ofiPerle par vous et acceptée par moi... mon idole...

— Rappelez-moi cet article, vicomte...

— fit la danseuse qui s'en souvenait à merveille...

— Le voici... — ' je cite de mémoire, ayant laissé votre délicieux billet dans la poche de l'habit que je portais hier... — Article 2. — Monsieur Le vicomte de Satanas ne sera poinù mis impitoyablement à la porte après souper ^ et l'on verra ce

que mademoiselle Rosalinde se décidera à faire pour lui,i> — Est-ce exact?

— Oh ! parfaitement exact !

— Vous ne niez point votre signa^ ture?

— Je vous jure que je n'en ai nul envie...

Ces mots furent accompagnées d'un

regard auquel le chaste Joseph lui-même aurait succombé, si madame Puliphar avait eu des yeux aussi doux que ceux de Rosalinde.

Le vicomte de Satanas se leva, s'approcha de la comédienne en titubant légèrement et lui passa le bras autour de la taille

— Eh! bien, ma houri — demanda-til — le moment n'est-il pas venu de mettre à exécution l'article 2, ce fameux article 2?...

Rosalinde fit une révérence et répondit:

— Je suis à vos ordres, mon cher vicomte... ordonnez.

-— Ehl bien j'ordonne...

-— Chut ! ! — murmura la comédienne en souriant et en mettant un doigt sur la bouche du diable — taisez-vous!! — il y a des choses qui doivent se faire, mais ne pas se dire... — Venez au salon.

~ Est-ce le chemin de votre chambre à coucher?

— Oui.

— Dans ce cas, allons au salon. 4. en attendant mieux.

Rosalinde ouvrit la porte et fit passer le diable devant elle.

Fleur-de-SoufFre avait déjà repris son immobilité de statue, et l'œil le plus habile'n'aurait point su distinguer le dia-

blotin de chair et d'os du négrillon de bois sculpté.

Rosalinde conduisit le diable auprès d'un sopha.

— Cher vicomte — lui dit-elle — vous allez vous asseoir et m' attendre., •

— Pourquoi pas vous suivre?

— Parce que je vais faire ma toilette de nuit...

C'est une mauvaise raison !<

— Elle me paraît excellente, à moi...

— Cependant, si je voulais absolument.

— N'oubliez point, vicomte, que vous n'avez pas encore le droit de commander ici...

— • C'est trop juste, hélas! — mais ce droit, je l'aurais bientôt... — et j'en userai... — Enfin, serez-vous longtemps absente?

— Cinq minutes à peine.

; — Et, ensuite?

— Dame I ensuite... nous verrons...

Rosalinde entra dans sa chambre à coucher et, de crainte de surprise,poussa le verrou.

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