‹ Les marionnettesChapitre 19 sur 31 · L'ABONNEMENT · texte numérisé non relu

L'ABONNEMENT

A M. le comte J. Primoli.

m. de cernières, soixante ans.

MADAME de cernières, quarante-cinq ans.

m. pierre de reuil, vingt-cinq ans.

madame dominy, vingt-neuf ans.

m. dominy, quarante ans.

A F Optra, un lundi. Une première loge. On joue Faust. Acte du jardin. Monsieur et madame Dominy sont déjà dans la loge quand arrivent monsieur et madame de Cernières.

MADAME DE CERNIÈRES. — VOUS étiez déjà

là?

m. do min y. — Oui, madame.

MADAME DE CERNIÈRES. — Depuis longtemps ?

m. dominy. — Cinq minutes.

madame dominy. — Comme c'est aimable de nous avoir offert une place dans votre loge.

MADAME DE CERNIÈRES. — Et VOUS, bien

plus aimable d'être venus !

madame dominy. — Nous n'aurions pas manqué pour un empire. D'abord, mon mari et moi nous adorons la musique.

m. dominy, aux Cernières. — Et nous l'aimons encore davantage avec vous.

m. de cernières, qui est resté debout. — Vous m'excusez, je vais faire un tour.

madame de cernières. — Allez donc, mon ami. (Il sort.)

madame dominy, qui lorgne. — Belle salle.

MADAME DE CERNIÈRES. — Assez jolie, eiî

effet. Tiens madame d'Huberton est brune ?

madame dominy. — Oui. Depuis jeudi dernier. Depuis que son mari ne se teint plus. Regardez-le, dans le fond. Vous allez voir, il est tout blanc.

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MADAME DE CERNIÈRES. — C'est Vrai, Ça

lui va bien mieux, ça lui donne l'air d'un honnête homme.

madame dominy. — Il en avait un peu besoin.

MADAME DE CERNIÈRES. — Tout le monde

est là. Les Angélou, les Saint-Rodomont, les Précignac.

madame dominy. — Est-ce que ce n'est pas la baronne de Précignac qui a eu cette histoire, le mois dernier?

madame de cernières. — Quoi donc ?

madame dominy. — Vous savez bien?... On a raconté qu'elle avait eu la main caressante au Bon Marché.

madame de cernières. — Ah oui, des dentelles, un gros paquet de dentelles à mille francs le mètre. Non, il n'y a rien de vrai... Elle les avait bien prises, mais c'était par distraction. Pure étourdeiir.

madame dominy. — Comme il faut Caire attention !

MADAME DE CERNIÈRES. — C'est Un peu

vieux tout (le même, avouez-le?

M. DOMINY. — QUOI?

MADAME DE GERNIÊRES. — Ce qu'on nOUS

joue-là... Ne brisez pas le cœur de Marguerite...

m. dominy. — Ah dame! Ça n'a pas quatre ans. Ça date. Ça me fait l'effet d'être de la musique de Walter Scott!

madame dominy. — Entre nous, dites-moi, bien entre nous... est-ce que vous ne trouvez pas que cette souscription Gounod a été une chose bien exorbitante? C'est un génie, Gounod, certainement. Qu'il ait sa statue, rien de plus naturel. Mais, tant d'argent, à une époque si troublée, si souffrante, où chaque jour la misère...

madame de cernières. — Oui, il est certain qu'il y a eu un peu d'emballement.

madame dominy. — Pourtant, il ne faut pas le regretter. Gounod est Gounod. L'homme qui a fait Faust, vous savez !

madame de cernières. — Oh ! moi je préfère Roméo.

m. dominy. — Moi, Philémon.

madame de cernières. — En somme, ce que j'appréciais peut-être surtout en lui, c'était le causeur, le poète, qui était charmant. Enfin j'ai donc donné de très grand cœur, j'ai donné

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cinq cents francs. Et puis, comme abonnée, je ne pouvais pas faire autrement. Ah! ça n'est pas toujours une sinécure que d'être abonnée !

madame dominy. — Cependant c'est bien agréable.

madame de cernières. — Sans doute. Une fois par semaine, une heure de bonne musique, c'est excellent ! C'est de l'hygiène morale. (Elle lorgne.) Madame de Siclerieu a son beau collier.

madame dominy. — C'est un faux.

MADAME DE CERNIÈRES. — Allons donc !

madame dominy. — Le vrai est vendu. Je le sais par mon frère qui est en assez bonnes relations avec une jeune personne à qui le bijoutier l'a repassé.

madame de cernières. — J'imagine que ce n'est pas votre frère qui a fait ce cadeau à la jeune personne?

madame dominy. — Vous êtes folle. Il n'en aurait pas les moyens. Et puis, d'ailleurs, mon frère est très raisonnable ; il n'est et ne sera jamais, pour les femmes honnêtes ou autres, que le caprice d'un jour.

madame de cernières. — Charmant garçon.

Il fera un mari parfait.

madame dominy. — Jelecrois. Et pas gênant.

m. dominy, à sa femme. — Est-ce que vous me trouvez gênant?

madame dominy. — Non. Mais parfois, dans les explications que vous me donnez sur vos absences, je vous trouve gêné.

m. dominy. — Oh! ma chère amie! Pouvezvous dire ? Vous me connaissez pourtant bien !

madame dominy. — C'est justement pour ça! Et puis, dans le fond, ça m'est tout à fait égal ! Conduisez- vous bien ou mal , ça vous regarde. Pourvu que je n'en sache rien. Et je vous garantis que je ne chercherai jamais à savoir.

m. dominy. — Vous êtes inconvenante.

madame dominy. — Non, je suis philosophe. Est-ce que ça n'est pas M. Turpin-Ducharroy qui est à l'orchestre, au troisième rang ?

madame de cernières. — Le conseiller à la Cour de cassation. Oui, c'est lui.

madame dominy. — Voilà deux ou trois fois que je le remarque.

MADAME DE CERNIÈRES. — Il vient pour

une dame des chœurs, une dame blonde qui est à gauche, à l'acte des soldats.

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madame do min y. — C'est incroyable I II n'y a plus d'enfants !

madame de cernières. — Qu'est-ce que vous voulez, ma chère amie? Cette scène et tout ce personnel de l'Opéra exercent sur les générations qui se suivent sans se ressembler une fascination unique et supérieure. Ni vous ni moi n'y pouvons rien, et tant qu'il y aura une Académie nationale de la musique et de la danse, il en sera de même. Ici, le vice est sacré, l'inconduite honorable et bien portée. Les amours d'opéra sont une institution toute française, nationale. Un monsieur marié, père de famille, ou célibataire, magistrat, sénateur, général en activité ou en retraite, banquier, médecin, gentilhomme ou bourgeois, fût-il un gros personnage entouré de l'estime publique et commandeur de la Légion d'honneur, peut impunément venir ici folâtrer de neuf heures à minuit avec des créatures de quatorze à cinquante m- sans être le moins du monde atteint ni déconsidéré. Bien au contraire! Avoir des rapports suivis avec une personne de la danse est un de ces bonheurs et de ces honneurs qui, à Paris, classent et redressent un homme. Ailleurs,

au théâtre d'en face, oh ! c'est affreux ! Mais ici ça devient méritoire et pain bénit !

m. dominy. — Gela vous révolte? et vous n'avez pas tort.

madame de cernières. — Oh Dieu non, ça ne me révolte pas. Ça me confond tout au plus, et c'est pour moi un perpétuel sujet d'amusement et de surprise. Mon mari en est là, tenez.

madame dominy. — C'est vrai. M. de Cernières nous avait quittés pour un petit tour, et il ne revient pas.

madame de cernières. — Nous ne le reverrons que pour le ballet. Je le connais son petit tour. Voilà dix ans qu'il me le joue. Tenez, je vais vous dire ce qu'il fait en ce moment, mon mari. Je vois ça comme si j'y étais. Il est sur la scène dans quelque recoin, adossé à une pile de décors, et il écoute gravement mademoiselle Boston IIIe, qui lui parle de son prochain examen, tout en croquant des berlingots. Car ces petites filles mangent presque autant de bonbons que de bijoux.

m. dominy. — Vraiment, vous croyez que ce bon Cernières?...

madame de cernières. — Ne faites donc

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