‹ Les marionnettesChapitre 20 sur 31 · LA BONNEMENT · texte numérisé non relu

LA BONNEMENT

pas l'innocent. Je le sais. Tout Paris le sait. Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ! Quand je me fâcherais, quand je me lamenterais? Après? Et puis quoi? Il a soixante ans, c'est bien de son âge ce genre de plaisir? Enfin, heureusement que nous n'avons pas d'enfants, parce que, dans ce cas, il ne leur donnerait pas un exemple joli, joli !

K. dominy, à madame de Cernières. — Vous prenez la chose gaiement.

madame dominy. — Il le faut bien. Nous sommes des quantités dans ce cas-là !

m. dominy. — Vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites.

madame dominy. — Et vous, vous ne dites pas un mot de ce que vous pensez.

madame de cernières. — Aujourd'hui à l'exquise époque où nous vivons, les femmes convenables n'ont plus qu'à subir. On les a tellement écœurées qu'on leur a ôté le moyen d'être jalouses. On ne sait même plus nous outrager proprement. (Elle lorgne.) C'est Pierre de Reuil qui est en face dans la loge de madame d'Estourbissage?

m. dominy. — Oui. Naturellement.

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MADAME DE CERNIÈRES. — Ail! ail! je I1C

savais pas. Depuis quand?

m. dominy. — Je ne pourrais pas vous dire la minute précise... Mais moi, on m'a dit une chose curieuse, on m'a dit que son manège avec madame d'Estourbissage n'était que pour donner le change à l'opinion publique et que la vraie Egérie était une autre femme, mariée. Je n'ai pas pu encore arriver à savoir qui, mais je le saurai.

madame de cernières. — Il a du talent, de Reuil.

m. dominy. — Beaucoup.

MADAME DE CERNIÈRES. — VouS'jÈLVez lu SOn

dernier roman ?

MADAME DOMINY. — NéVTOSette?

madame de cernières. — Oui. C'est adorable. Et d'une immoralité prudente, respectueuse! Ah ! c'est horrible et charmant! Jl s'appelait autrefois Dereuil en un seul mot, n'est-ce pas?

m. dominy. — Il paraît.

madame de cernières. — Oui. C'est une particule qu'il ne doit qu'à lui-même. Elle est la fille de ses œuvres. (A madame Dominy.) Il vous a fait un instant la cour, de Reuil?

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m mi ami: dominy. — A moi?

m. dominy, à sa femme. — Mais oui, ma chère amie Très fort et très longtemps. Je suis trop fin pour ne pas l'avoir remarqué.

mai) ami; dominy. — Oh! à peine un flirt.

m. dominy. — Beaucoup plus.

madame dominy. — Je ne veux pas vous contredire. Du moment que vous y mettez une telle assurance, c'est que vous devez être sûr de votre fait. Mettons que c'est moi la femme mariée en question.

m. dominy. — Je ne suis sûr de rien, je réponds seulement de ses desseins qui étaient mauvais.

madame dominy. — Qu'importe ! Il me déplaît d'ailleurs.

m. dominy. — Il vous plairait que vous n'oseriez pas l'avouer.

madame dominy. — Au contraire, ce serait bien plus malin.

m. dominy. — Et voilà les roueries avec lesquelles il nous faut lutter I

m ad a mi; dominy. — Voulez-vous dire que vous n'êtes pas de force?

m. dominy. — Non.

madame dominy. — A la bonne heure.

MADAME DE CERNIÈRES. — Et en quoi VOUS

déplaît-il, deReuil?

madame dominy. — Il a un air dévot, confesseur et soutane que je trouve déplacé, ridicule. A part un ou deux, ils ont tous cet air-là, d'ailleurs, les jeunes romanciers de cette génération. Voyez-les dans le monde. Tous taillés sur le même patron, le même rideau de cheveux plats collés sur le front, les mêmes gestes onctueux, la main droite qui absout les poitrines décolletées, et, par-dessus tout cela, le visage triste et l'œil peiné d'un berger spirituel qui a égaré ses brebis, et qui se voit dans le cas de rentrer bredouille au bercail. Et puis ils sont devenus aussi docteurs, ces messieurs, ils donnent des consultations, ils sont médecins d'âmes, chirurgiens de cœur, sceptiques et anti-septiques. Au lieu de vous amuser ils vous opèrent. Amusez-nous, messieurs, sapristi ! Nous voulons rire.

m. dominy. — Précisément, il amuse madame d'Estourbissage.

(Uacte est fini. Le rideau tombe, se relève. Les artistes viennent saluer.)

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madame dominy. — Vous aimez madame Caron dans Marguerite?

MADAME DE CERNIÈRES. — Beaucoup. Je

l'aime dans tout. Je ne viens que pour elle. Tout en parlant, pendant l'acte, je ne perdais pas un de ses jeux de physionomie. (La porte de la loge s'ouvre. De Reuil entre.)

m. dominy. — Monsieur de Reuil I

madame dominy. — Nous parlions de vous.

de reuil. — J'ai peur. Timeo.

madame dominy. — Vous êtes un faux modeste. Vous savez bien que nous n'avons pour vous que des louanges.

de reuil. — C'est précisément cela qui m'effraye.

madame de cernières. — Névrosette est mon livre de chevet.

de reuil. — C'est la place que j'aurais choisie, la meilleure.

madame de cernières. — On ne parle que de ce roman. A quelle édition en êtesvous?

de reuil. — La trente-neuvième.

madame de cernières. — Seulement?

de reuil. — Oh I ça ira beaucoup plus loin.

Je n'ai pas encore eu le temps de beaucoup pousser le bouquin.

madame dominy. — Il se pousse tout seul.

de reuil. — ... Occupé que je suis, débordé par ma correspondance littéraire et morale.

madame de cernières. — On vous écrit beaucoup? Les femmes?

de reuil. — Énormément, madame. Des quatre points du monde. Et sur toutes choses.

madame de cernières. — Combien avezvous d'inconnues?

de reuil. — Je ne les compte plus. Je les brouille même un peu. Il m'arrive de les confondre entre elles. Ah ! cela est bien fatigant, et parfois aussi d'une très douloureuse angoisse. Des jeunes filles, trop tôt préoccupées de la vie, m'écrivent chaque jour : « Dois- je rester sage? Dois-je me laisser enlever par l'homme qui m'aime? » Des femmes, des épouses, des mères troublées me demandent, le cœur tordu : « Que faut-il faire? Où est l'honneur? Où le devoir? Dois-je abandonner mon mari, mes enfants?» D'autres, les sombres, les dévastées, attendent pour se jeter dans le suicide que je leur aie dit un dernier mot d'encouragement,

l'abonnement Kij

l'ultime parole qui enflamme, ou qui apaise.

■AD AME dominy. — Comment diable pouvezvous faire au milieu de tout ça?

de reuil. — De mon mieux.

MADAME DE CERNIÈRES. — Ça n'est pas

énorme. Êtes-vous sûr que ce soit suffisant?

de reuil. — Pas toujours, je le crains.

MADAME DE CERNIÈRES. — En tout Cas, VOUS

êtes bien récompensé par le succès.

de reuil. — Je vous assure que je ne le cherche pas.

madame dominy. — C'est pourquoi il vient à vous.

madame de cernières. — Quand vous présentez-vous à l'Académie?

de reuil. — Oh ! madame vous vous moquez, ce n'est pas généreux.

MADAME DE CERNIÈRES. — Allons, VOUS

/ bien que vous en serez?

de reuil. — Plus tard. Je ne dis pas non. Mais à présent... ce serait folie. Je suis trop jeune. Et puis, ce fauteuil me ferait trop d'ennemis pour l'instant! Je connais mes bons camarades.

madame dominy. — Quelle méchante langue vous êtes !

de reuil. — Moi, madame? La gentillesse même. Je blague un peu, mais c'est pure attitude, simple malice et cayenne de conversation. Assaisonnons nos entretiens. Si j'ai l'esprit parfois acerbe, c'est comme on a mauvais estomac. Au fond, je n'en estime pas moins mes confrères, surtout ceux qui me sont inférieurs.

madame dominy. — Bravo. Et je vois que vous venez souvent à l'Opéra?

de reuil. — Assez souvent.

MADAME DOMINY. — Pourquoi ?

de reuil. — J'aime la musique. (A ce moment madame Dominy, qui s'était reculée dans le fond de la loge, laisse tomber son éventail, de Reuil se précipite, se baisse, le ramasse, en disant tout bas: Demain, même heure, et le lui remet avec un sourire, sans que personne ait rien remarqué.)

madame dominy. — Merci, monsieur. (La porte s'ouvre et M. de Cernières entre, tout guilleret, avec une lorgnette énorme). Ah ! voici enfin M. de Cernières !

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MADAME DE CERNIÈRES. — Avec SOn téles-

cope de ballet.

cernières. — Oui. J'aime les grosses lorgnettes. Elles rapprochent mieux les distances.

madame dominy. — Vous venez de la scène?

cernières. — Oui. Oh ! cinq minutes à peine.

MADAME DE CERNIÈRES. — Mettons cinq

quarts d'heure et n'en parlons plus.

cernières. — J'ai parlé tout le temps aux directeurs, à de vieux abonnés...

MADAME DOMINY. — De quoi ?

cernières. — Politique, un tas de choses... La question sociale.

madame de cernières. — Je m'en doute.

cernières. — Et puis cette musique ! Est-ce étonnant tout de même ce Faust ! On ne s'en lasse pas. Ce n'est pas encore les jeunes qui nous feront l'équivalent. Moi, je ne pourrais pas renoncer à mon jour d'abonnement.

MADAME DE CERNIÈRES. — Moi non plus.

de reuil. — Moi, je ne suis pas abonné. Mais c'est tout comme.

madame de cernières. — Maintenant taisons-nous, parce que voici le ballet, et mon

mari n'aime pas qu'on parle pendant la nuit de Valpurgis. (Tout le monde se tait. De Reuil rapproche doucement sa chaise. Et Cernières, Vœil à ses hublots, guette, debout, le moment où la petite Boston entrera ; la troisième à gauche, seconde rangée.)

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