‹ Les marionnettesChapitre 30 sur 31 · UN DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

UN DOMESTIQUE

Chez le duc. Un grand atelier, aux mui'aillrs ornées de casques, de cuirasses, et de vieux drapeaux en loques. Au milieu, sur une table magnifique du XVIe siècle, est posée une grande boîte de sapin. Le duc est debout, près de la table. Tous les autres sont assis à ses côtés. \tran, au duc. — Parle.

u274 LEURS BÈTES

cyprien. — Oui, parle, Rose, je t'en supplie.

guy. — Nous sommes sur des charbons.

le duc. — Voilà. Vous vous rappelez le succès ébouriffant que j'ai obtenu l'année dernière chez Mollier avec ma pintade qui passait dans des petits cerceaux en papier et qui jouait au whist?

Philippe. — Si nous nous le rappelons I

cyprien. — Je crois bien! Tu as été le clou.

guy. — On n'a parlé que de ça à Paris pendant six mois !

le duc — Eh bien, évidemment, c'est très gentil les pintades dressées, et ce n'est pas moi qui en médirai...

gontran. — Certes!

le duc. — Mais, néanmoins, je ne pouvais pas décemment la recommencer cette année... Je ne suis pas de ceux qui se répètent, moi. J'ai un nom, un des premiers dans le passé...

guy. — Tu peux dire dans le présent, bon ami...

le duc. — Je suis tenu à donner du neuf, tout le temps... à ne jamais piétiner. Sans compter que j'ai été pastiché! Dans le trimestre

qui a suivi, tous dans les cirques, à Paris et eu province, ils se sont mis à présenter des pintades. Bien entendu I

gontran. — Oui... mais... Peuh ! Pâles copies !

cyprien. — Ça ne t'a pas entamé, va.

guy. — Tu étais bien au-dessus de ça.

le duc. — N'empêche que ça m'a un peu vexé... chiffonné... On a son amour-propre.

Philippe. — Ne te tourmente pas pour si peu, gros garçon. Tu as ton mérite qui est bien a toi, et personne ne s'y est trompé. C'est toi seul qui as inauguré la pintade en liberté. Elle t'appartient, la pintade, on ne peut pas te l'enlever. Là-dessus, pas d'erreur ; c'est comme si on voulait soutenir que ton ancêtre n'est pas le vainqueur de Burgos? Marche donc tranquille dans la vie...

guy. — Et le front haut.

ii duc, ému. — Merci, vieux, je sais que vous êtes des bons, des solides, et que vous ne me lâcherez jamais dans tout ce que j'entreprendrai d'intéressant?

gontran. — Mais oui, et tu peux compter sur nous.

gyprien. — On est ta Garde, ton dernier carré.

Philippe. — Mais maintenant mets-nous vite au courant, parce que nous sommes là, tendus comme des arcs, sur Ja pointe des pieds, et que nous bavons de savoir enfin ce que tu as bien pu manigancer.

le duc. — Je vais vous le dire.

tous. — Ah! ah!

le duc — Chut! (Il met la main sur la botte.) J'ai cherché avant tout à faire nouveau, attachant, et difficile.

gontran. — Nous nous en rapportons à toi. Et c'est?...

guy. — Qu'est-ce que c'est?

le duc, solennel. — Le rat.

gyprien. — Hein?

Philippe. — Quoi?

le duc. — Le rat. Un rat... Un simple rat, dressé admirablement par moi, la nuit, et que je vais vous soumettre. Mais auparavant...

Philippe. — Pardon, si je t'interromps...

le duc. — Va.

Philippe. — Remarques-tu que nous ne sommes pas enthousiastes?

LE dl<:. — Parce que vous ne le connaissez pas encore. Quand vous aurez vu Maxime travailler.

gontran. — Ah! il s'appelle Maxime?

LE DUC. — Oui.

Philippe. — Si nous te paraissons froids, j'aime mieux te dire tout de suite pourquoi : tu as tort de choisir un rat. Ça impressionne les femmes... tu vas les avoir contre toi.

GUY. — Le rat a quelque chose de répugnant.

le duc. — Pas Maxime. Ça n'est pas un rat ordinaire. Il est à croquer.

CYPiUEN. — Tu vas peut-être un peu loin.

le duc — Xon. Tenez. (Il lève la trappe de la boîte. Un superbe rat noir, avec un ruban rose à fjrelot au cou, sen échappe, fait trois petites trottinettes, et puis s'arrête.)

(i v. — Le fait est qu'il n'est pas laid.

go» i ri an. — Il a l'air assez intelligent.

le duc. — Comme un -inge. Il comprend tout.

cyprien. — Oui. Je me raccommode un peu avec lui.

le duc. — Tu vois bien ? Je ne vous cacherai

pas, mes bons enfants, que ce rat m'a donné un mal de chien à dégrossir. Ce qu'il m'a fait faire de mauvais sang, vous n'en avez pas idée ! Mais par exemple, je suis bien récompensé.

gontran. — Montre-nous ses talents.

le duc. — Tout à l'heure. Avant, je veux vous le commenter un peu. Sachez seulement qu'il obéit à la parole, qu'il valse à trois temps, joue au loto, et tire le canon.

guy. — C'est pas mal, pour un rat seul. Compliments.

Philippe, au duc. — Comment t'y es-tu pris pour lui entrer tout ça?

le duc — La patience, la divine patience.

Philippe. — Tu as un peu tapé dessus, allons ?

le duc. — Jamais. De la douceur, et encore de la douceur. Et puis aussi, par le raisonnement.

gontran. — Il te comprenait?

le duc. — Faut croire, puisqu'il exécute ponctuellement mes ordres.

cyprien. — Où te l'es-tu procuré?

le duc — Je l'ai fait venir d'Angleterre,

LE RAT 879

CONTRAN. — Pourquoi ? Par genre? Les rats anglais sont mieux portés?

le duc. — Xon. Ils ont de plus belles performances, et un cerveau plus développé I Les égouts de Londres sont plus fleurissants pour eux que ceux de chez nous... Vous n'avez pas l'air de me croire?

guy. — Mais si. C'est possible, après tout. Des égouts et des couleurs...

le duc. — Vous n'êtes pas sérieux... vous faites des calembours...

guy. — C'est fini. Nous sommes sérieux, comme le Sacré-Collège. Poursuis.

le duc. — Eh bien, je vous disais que j'ai eu beaucoup de mal avec cette petite bête, surtout les premiers temps... parce que c'était pour lui le moment des amours et qu'alors ils sont très fébriles...

gontran. — Comment t'en tirais-tu?

guy. — Tu avais une rate?

le duc — Il l'a bien fallu. Sans ça, je n'aurais rien pu obtenir de lui.

guy. — Tiens, tiens! Tu le prenais par le plaisir? par son vice?

le duc — Tout simplement.

gontran. — Drôle de procédé!

le duc. — En quoi? Je connais bien des hommes, et même des femmes, qu'on ne ferait marcher que comme ça !

Philippe. — Continue à nous apprendre l'histoire naturelle. On ne s'embête pas avec toi, tu sais? On s'instruit. Tu me rappelles beaucoup Buffon. Et, dis-moi encore : une fois le moment des amours passé... quel autre système emploies-tu?

le duc. — La faim.

gontran. — Parfait. C'est un peu cruel, mais elle justifie les moyens.

Philippe. — Après le cœur, l'estomac.

guy. — Et que mange-t-il, ce jeune et brillant rongeur?

le duc. — N'importe quoi. Monsieur est omnivore. Il mange le bois, la paille et les meubles. Mais ce qu'il préfère, ce sont les bouquins.

cyprien. — Tu lui en donnes?

le duc. — Je crois bien.

cyprien. — Quoi? Du roman? ou des voyages ?

le duc. — Ni l'un ni l'autre. Quand il a

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