SCÈNE IX
ADOLPHE, PLANTIN
Adolphe et Plantin se regardent une seconde en silence.
plantin. — Ah! ça! Qu'est-ce que ça veut dire ?
adolphe. — Oui, mon ami, oui. Léontine est devenue baronne, la baronne de la Jambière ! *
plantin. — Comment ça s'est-il fait?
adolpbe. — Je n'en sais rien. J'étais bien tranquille à Chàtellerault. Je me croyais débarrassé de Léontine pour toujours. Je recommençais même à ne plus y penser, quand je l'ai rencontrée tout à coup au moment où je m'y attendais le moins.
plantin. — A quel moment?
adolphe. — Je te raconterai ça plus tard.
A ce propos, ne prononce plus jamais ici le nom de ce professeur d'agriculture!
PiiANTiN. — De Grimard? Pourquoi?
Adolphe. — Je te raconterai plus tard... Ne parle même plus jamais d'agriculture, ça. vaudra mieux.
plantin. — Bon!
adolphe. — Tu vois ma situation, n'est-ce pas, sans compter que le baron, ignorant que je suis le premier mari de Léontine, vient de m'offrir tout à l'heure la main de sa cousine, M.me Silvain!...
plantin. — Qu'est-ce que tu me dis?
adolphe. — Et que Léontine pousse ce mariage de toutes ses forces.
plantin. — Et le baron ne sait pas?...
adolphe. — Non, mon ami, il ne sait pas! Il m'est impossible de le lui dire.
plantin. — Pourquoi?
adolphe. — Ne t'en occupe pas. Mais tu comprends, mon vieux Plantin, j'en ai assez, cette fois-ci, j'en ai assez. Je veux m'en aller loin, très loin. Tu m'as trouvé une place à Châtellerault, tu m'en trouveras bien une autre ailleurs, dans le Nord ou dans le Midi. Mais je veux fuir Léontine, tu entends, je veux fuir cette satanée petite femme!... Ah! elle pourra se vanter, celle-là!...
plantin. — Mon bon ami, je vais te dire mon opinion sincère. Je ne demande pas mieux que de t'envoyer aussi loin que je pourrai, mais ne te fais pas d'illusions. Partout où tu iras maintenant, que ce soit dans le Midi ou dans le Nord, tu rencontreras Léontine! Je te défie de ne pas rencontrer Léontine! Il faut en prendre ton parti.
adolphe. — Tu plaisantes?
plantin. — Non, je ne plaisante pas. Tu veux fuir Léontine? Mais, mon pauvre ami, il est trop tard! Il n'y a plus moyen! Quand vous étiez mariés, tu pouvais encore espérer que tu te débarrasserais d'elle un jour; il te restait la ressource du divorce. Aujourd'hui, tu ne l'as même plus. Mais remarque donc, malheureux, que tu ne t'es jamais autant occupé d'elle que depuis que vous êtes divorcés! Qu'elle n'a jamais joué un si grand rôle dans ta vie! Qu'elle n'a jamais eu autant d'amitié pour toi... Ah! on parle des liens du mariage! Mais les liens du divorce sont encore plus indissolubles!...
adolphe. — Que faire? Alors, que faire?...
plantin. — Rester et épouser Mme Silvain. C'est un parti magnifique et une femme charmante...
adolphe. — Mais le baron?...
plantin. — Oui... Oui... Tu es dans une position assez délicate vis-à-vis de lui, j'en conviens... Mais ne t'inquiète, pas de ça.
Léontine arrangera tout, je m'en rapporte à elle. Elle t'a créé mille ennuis, elle a commencé par te rendre la vie insupportable : elle finira par faire ton bonheur, celui de son mari et de toutes les personnes qui l'entourent. Et elle va se mettre, j'en suis sûr, à faire des choses exquises avec la même insouciance qu'elle faisait autrefois des folies. Car il y a des femmes qui sont vertueuses naturellement, et d'autres qui ne le deviennent qu'après avoir commis toutes les fautes. C'est le cas de Léontine. Décidément, tu es un grand veinard, et, d'ailleurs, tu le mérites! (Il lui tape sur V épaule.) Au fait, j'ai oublié de te demander si tu aimais Mme Silvain ?
adolphe. — Pas encore, mais je sens que je vais l'aimer.
plantin. — Tout va bien... (Regardant à droite.) Tiens, la marquise.
adolphe. — Viens.
Rentre la marquise.