‹ Les marisChapitre 5 sur 21 · LE MARI PROMENANT SA FEMME · texte numérisé non relu

LE MARI PROMENANT SA FEMME

11 est trois heures, on devait sortir à une heure; mais Monsieur ne savait pas s'il devait ou non faire sa barbe, s'il mettrait un habit ou une redingote, s'il prendrait un gilet à chàle ou un gilet droit : tout cela a mené jusqu'à trois heures.

Alors Monsieur est prêt; il descend le premier en

se dandinant, en se regardant, et assez satisfait de sa tenue.

Madame n'étant pas au bas de l'escalier en même temps que Monsieur, il so rciouine, fait un geste d'impatience, lève la tète, et crie dans l'escalier :

« Eh bien! est-ce que ce n'est pas pour aujourd^mi?

— Me voilà, mon ami; c'est que je cherche mes gants.

— Ah! bon, ce sont les gants...; une autre fois, c'est le mouchoir... J'aurais été bien étonné, si, au moment de sortir, on n'avait pas oublié quelque chose. »

Madame arrive enfin ; elle prend le bras de son mari tout en mettant ses gants. Monsieur dit à demivoix :

« Drôle de genre de mettre ses gants dans la rue!...

— Dame! tu me presses tant!

— Comment! je te presse! c'est toi qui voulais sortir il y a déjà deux heures, et qui murmurais parce que je n'étais })as habillé. Je le presse est très-joli. De quel côté allons-nous?

— Cela m'est égal.

— Et à moi aussi.

— J'irai où tu voudras.

— 11 faudrait pourtant tâcher de se décider, et ne pas rester là au milieu de la rue comme deux imbé-

ciles... Je ne connais rien de plus insupportable qu'une feninne qui vous répond toujours : — Ça m'est égal, — Eh bien! mon ami, allons aux Tuileries. »

On se met en marche. Monsieur regarde les dames qui passent ou pense à ses affaires. On ne se dit pas un mot.

Quelquefois, en passant devant un magasin de modes ou de nouveautés, Madame a fait entendre cette exclamation :

« Ah! le joli châle 1... ah! le joli dessin dérobe !.. oh ! quel amour de chapeau ! . . . »

Monsieur n'a pas entendu, ou il fait semblant de ne pas entendre; ou, pour toute réponse, il daigne faire un petit grognement sourd, comme : « Ilum... um... um...; ou... ou... oui... » Mais il n'a garde de s'arrêter devant les magasins.

On arrive aux Tuileries. On va et on vient, en long et en large, on n'échange pas un mot ; seulement. Monsieur bâille de temps à autre, ou respire comme s'il étouffait.

Au milieu d'une allée où il n'y a personne, Monsieur s'écrie tout à coup :

« Ah çà! c'est donc amusant de se promener ici? — Mais ne fallait-il pas aller quelque part?

ÔO LES MARIS.

— Mais il n'y avait pas de nécessité de venir aux Tuileries.

— Puisque tu n'as pas voulu dire où tu voulais aller...

— C'est cela; tu as choisi cet endroit parce que tu sais qu'il n'y a pas de promenade que je trouve plus ennuyeuse.

— Oh ! du moment que vous vous promenez avec

moi, cela vous ennuie ainsi, cet endroit ou un

autre, ce serait absolument la même chose.

— Allons, bon ! ... les reproches ! . . . c'est ça . . . Mais là, vraiment, est-ce que tu trouves quelque chose d'agréable à se promener au milieu de ce monde..., de ces enfants qui vous jettent des balles ou des cerceaux dans les jambes?... Avaler de la poussière avec celai... Cela t'amuse, toi!

— Si vous me parliez, je ne m'ennuierais pas... ; mais vous n'avez jamais un mot à me dire...

— Ma chère amie, quand on est sans cesse ensemble..., on ne peut pas avoir toujours quelque chose à se dire...

— Si vous étiez avec une autre femme, vous feriez l'aimable, le gentil.

— Elle ne me dirait pas .des choses amères, piquantes..., elle ne bougonnerait pas sans cesse...

— On bougonne ces messieurs parce qu'on leur reproche d'avoir l'air de s'ennuyer!...

— Voyons, est-ce fini?

— Esl-ce que vous croyez m'cmpèchér de parler, il préseiil'.'...

— Criez donc un peu plus haut pour nous faire regarder par les personnes qui passent...; il ne manquerait plus que cela ! . . .

— Si je veux crier, moi... Est-ce qu'on s'occupe de nous?... Vous croyez toujours que tout le monde vous regarde!...

— Si vous continuez, je vais vous quiller le brus...

— Quittez-moi..., cela m'est bien égaL Monsieur fait un temps d'arrêt...; mais il réflcchil,

et ne quitte pas le bras de Madame.

Et la promenade s'achève sans que l'on s'adresse de nouveau la parole.

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